SA SAGESSE IMPARTIALE ET T0LÉRÂI4TE
Que serait-ce donc si nous esaminions de près tous ces animaux avides, glautonE, rapaces, impudents, orgueilleux, servilea, envieux, irascibles, perfides, cruels, menteurs et hypocrites, qui cherchent leur bien premièrement, et puis le mal d'autruiî Orgueil et dureté, voilà le Hou, ce roi des animaux. Il voit tous ses pauvres sujets comme des vermisseaux, de < chétifs insectes, excréments de la terre ». Le fond du personnage est un amour parfait de soi-même. Dans la mauvaise fortune, il débite un beau discours sur le bleu public, et ne songe qu'au sien. Mais il est toujours digne; • chargé d'ans » et pleurant « son antique prouesse », il meurt avec majeslé.
Tel maître, tels valets. Le cerf met au rang des dieux la reine qui jadis avait * étranglé sa femme et son flls ». Le singe dépense autant d'esprit à ramper qu'à régner. Le renard a le génie de l'adulation; quel sang-froid! quelle atrocité de sarcasme dans ses vengeances!
D'un loup écorché wi/' appliquei-vous la peau Toute chaude et toute fumante.
Messire loup voua servira, S'il vous plaît, de robe de chambre!
Il fait arme de tout, est toujours prêt sur le pour et le contre, prend tous les masques, imagine plus d'expédients que le hasard d'obstacles, espère encore quand il n'y a plus d'espérance, ne cesse jamais, jusqu'en ses mésaventures, d'être spirituel, inventif, maître de soi, prompt à l'à-propos, éloquent pour vivre aux dépens des autres.
Et Grippeminaud, le bon apôtre, le chat • faisant la chattemite, le saint homme de chat, bien fourré, gros et gras », cet archipatclin tout confit de mielleuses paroles! Toutes les passions, tous les vices, dénieraient ainsi sous nos yeux, en des satires, qui, sans en avoir l'air, sont plus hardies que celtes de Molière et de La Bruyère, Car il n'est guère de condition, ni do classe qu'elles aient ménagées. Nul n'a parlé moins respectueusement des • puissances », des • mangeurs de gens », des ( volcreaux », de tous ceux qui ont • belle tête, mais de cervelle point ». Toutes les fois qu'il touche aux maîtres de la terre, il ne se montre ni séduit, ni ébloui. Toutefois il n'a
jamais de parti-pris hostile, il ne songe point h tlatler ce peuple
d'Athènes, qu'il appelle l'animal aux têtes fHvoles.
ChIcAnea de J.-J. KoBBacsB et de LMUntlae. EbI-U vrai que I» Maentle de L« FontalBe sait pesal^sle «b secpU^veï — Hais gardons-DOus d'en conclure que La Fontaine en veut h la nature humaine. Si son miroir ne nous embellit pas, c'est notre faute, et non la sienne. Gardons-nous donc de déclamer contre lui arec Rousseau qui s'écrie : • On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants; et il n'y en a pas un seul qui tes entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis; car la morale en est tcUement mêlée, et disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plus au vice qu'à la vertu. 1 Analysant, pour le prouver, la fable te Renard et le Corbeau, il ajoute, à propos de la moraiit* (Cette leçon vaut bien un fromage satts doute) : < La pensée est très bonne; cependant il y aura bien peu d'enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Est-ce à des enfants de six ans qu'il faut apprendre qu'il y a des hommes qui flattent et mentent à leur profit? Au lieu de s'observer sur le défaut dont on veut les guérir ou les préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. > Le paradoxe de Rousseau vient de ce qu'il confond deux procédés d'enseignement moral, l'un, direct, celui du précepte; l'autre, indirect, celui de l'expérience. Or ils vont an même but, par des voies différentes. Car si le premier nous instruit sur ce qu'il convient de faire, le second nous apprend ce qu'il faut éviter. Tous les deux parlent à la conscience et h. ta raison. Non, La Fontaine ne flatte point nos défauts, mais il nous rappelle â une estime modeste de nous-même: Mieux vaut donc rendre justice à la sàreté d'un bon sens fin, profond et pratique, plus fait, nous en convenons, pour les hommes que pour les enfants, s'inspirant souvent de l'intérêt bien entendu, comme fera Franklin : —
L'avarice perd tout en voulant tout gagner.
(Livre V, table iiii.) Quel que soit le plaisir que cause la vengeance. C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien; —
(Livre IV, fable jia.)
CHICANES DE J.-J. ROUSSEAD ET DE lAHARTINE. 245 mais conseillant toujours, sinon le sacrifice et l'héroïsme, du moinsjes vertus moyennes et accessibles qui sont la meilleure garantie de toutes les relations sociales. La Fontaine n'a pas en effet l'étoffe d'un Alceste. Loin de jeter feu et flammes, il serait plutôt résigné d'avance au train ordinaire des choses. Voilà pourquoi Lamartine, après Jean-Jacques Rousseau, s'est montré fort dur pour lui. 11 en veut à ces animaux < qui se moquent les uns des autres, sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous >. Dans ce réquisitoire injuste et paradoxal, on sent l'antipathie de deux natures, le conflit de deux poésies.
Eq même temps qu'il nous apprend h fuir l'excès, à concilier l'habileté avec l'honnêteté, à nous tenir dans ce juste milieu qui est la raison même, La Fontaine fait aimer tous les sentiments bienveillants qui naissent sans effort d'un esprit droit et d'un cœur généreux. Parmi ces acteurs, il n'y a pas seulement des lions et des loups, des renards et des singes, des chauvessouris qui changent de cocarde, et des lices qui gardent volon tiers le bien d'autrui. On y rencontre aussi de bonnes et douces bétes dont l'exemple nous invite h la compassion, k la charité, à, la reconnaissance : tels sont le rat délivrant le lion, et la colombe sauvant la fourmi par le brin d'herbe qu'elle lui jette, au moment du péril. Telle est encore la fourmi qui, par gratitude, mord au talon le villageois dont l'arbalète visait sa bienfaitrice :
Ce devoir de mutuelle assistance est un de ceux que recommandent ie plus souvent ces apologues où le bien se trouve à côté du mal, comme dans la vie quotidienne dont ils sont l'image. Ne lisons-nous pas ailleurs cette salutaire maxime :
En ce inonde il se faut l'un l'autre secourir : Si Ion voisin vient à mourir.
C'est sur loi que le fardeau tombe.
(Livre VI, fable svi.)
Les hommes n'étant ni des héros ni des saints, il n'est pas "s de les intéresser h l'honnête par l'utile.
Quant à ceux qui s'affligent d'assister ici trop souvent aus succès de la violence, de l'audace et de la ruse, ils ne doivent gtoint oublier mainte réflesiou dont le dessein manifeste est de consoler les humbles par la conscience des compensations qui les dédommagent.
Une tête empanachée N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage * Peut souvent en un passage Causer du retardement.
Les petits, en toute alTaire, Esquivent lort aisément :
Les grands ne le peuvent Taire.
Sans parler du moucheron qui déclare la guerre au roi des animaux, et se retire avec gloire du combat où il demeure victorieux, l'orgueil des puissants est aussi rabattu par ces vers d'une simplicité sublime :
Qu'importe à ceux du firmament Qu'on soit mouche ou bien éléphant?,..
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.
(Livre X[l, fable xxi.)
C'est le mot de Lamartine disant :
L'insecle vaut un monde : ils ont autant coûté.
Ailleurs le rat dit de l'éléphant :
Mais qu'ai) mirez-vous tant en lui, vous autres hommes? Serait-ce ce grand corps qui Tait peur aux enfants? Nous ne nous prisons p03, tout petits que nous sommet. D'un grain moins que Us éléphantê.
L'indifférence pour les faux biens nous semble donc une des leçons les plus familières à la raillerie du poète qui a dit :
Se croire un personnage est fort commun en France; On y fait l'homme d'importance, Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois.
Ceit proprement le mal François, La sotte vanité nous est particulière.
.oogic
SA PHILOSOPHIE PBATIQUE. 247
L'Ane vêtu de la peau du lion, ha Mouche du coche, Le Corbeau qui veut imiter l'aigle. Le Geai paré des plumet du paon, Le Mulet se vanlaiU de sa généalogie, Le Chameau, Les Bdlons fiottanls. Les Deux Chèvres, Les Deux Anes, Le Pot de terre et le Pot de fer, toutes ces fables égayées d'ironie ne sont-elles pas autant de traits lancés contre ces gens qui
De loin sont quelque chose, et de prëa ne sont rien ?
La philosophie prallqne de La Postalne. Il raJcmiU le* iieiix cemBiDiis. — D'autre part, quelle conviction pénétrante, lorsqu'il prise les biens véritables, en particulier l'amitié, qui n'eut jamais plus touchant interprète ! De quel accent ne s'écriet-il pas :
Qu'un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur.
11 vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même : Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s'agit de ce qu'il aimeî
(Livre VIII, fable m.)
11 (lisait, dans le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat :
A qui donner le prix! Au cœur si l'on m'en croit. Que n'ose, et que ne peut l'amitié violente? Cet autre sentiment que l'on appelle amour Hérite moins d'honneur.
(Livre XII, fable iv.)
Ce cri part d'un cœur qui lit ses preuves, et témoigna de sa coaaiance, malgré lupiler même et les venls orageux, comme il dit à Mme Harvey. Son tour n'est pas moins personnel, lorsque, a'appropriant ce fonds d'idées générales qu'on nomme lieux communs, il les rajeunit par une émotion si naïve qu'il parait avoir découvert le premier ces vérités qui sont du domaine public. C'est ainsi que, sans ressembler ni h. Lucrèce ni à Bossuet, il les égale dans certaines fables où il prêche à sa façon sur le néant de l'homme, l'instabilité de la fortune, et l'inévitable loi de la mort. Dans le concert des voix éloquentes, la sienne n'a-t-elle pas son timbre distinct, quand, par exemple, à
218 lA FONTAINE.
propos du ceatenaire qui demande gr&ce, il réconforte les pus il
laDimes par la bonhomie allendrie et souriante de ces vœux?
Je voudraÎB qu'à cet Age,
On sortit de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hûte, et qu'on fit son paquet : Garde combien peul-on retarder le voyageî Tu murmures, vieillard! Vois ces jeunes mourir! Vois-les marcher, ïois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles. Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier, mon zèle est indiscret : Le plus semblable a,ux morts meurt le plus à regret. (Livre VIII, fable i.)
Quel pur et mâle accent gaulois dans toute celle harangue de la mort! (La Mort et te Mourant).
Daos le Vieiliuyd et les Trois Jeunes Hommes, sa philosophie est plus haute encore. A l'orgueil et à l'insolence des jouvenceaux qu'enivrent t le long espoir et les vastes pensées ., voyez comme il oppose la sérénité mélancolique du sage, qui, prêt à perdre * les clartés de la voûte azurée », prend plaisir à planter cet arbre dont l'ombrage réjouira ses arrière-neveu i.
Cela même est un fruit que Je goûte aujourd'hui; J'en puis jouir demain, et quelques jours encore;
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Malgré les dures paroles qui l'ont offensé, la bonté clémente de ce patriarche n'en pleurera pas moins le trépas prématuré des présomptueux qu'a châtiés la divine justice. Cette indulgente pitié qui pardonne aux misères humaines, La Fontaine semble l'éprouver jusque dans ses plus rigoureuses censures; et c'est une des grâces de sa raison aimable qui donne è, la vertu l'air avenant d'une volupté supérieure à toutes les autres. Si ce mérite n'est pas de ceux que sent tout d'abord la jeunesse, il se goùle de plus en plus à la longue, à mesure que les années nous instruisent à nos dépens; il en est de ses fables comme de ces vins excellents auxquels Voltaire comparait les poésies ^'Horace et qui ne peuvent que gagner à vieillir, et M. D. Nisard
l'ame des bêtes : et lA. providence. 249
a dit excellemment : * La Fontaine est le lait de nos premières années, le pain de l'homme mùr, le dernier mets substantiel du vieillard.... C'estle génie familier de chaque foyer.... Il nous fait aimer cette vie, sans nous cacher une seule de ses misères.... 11 n'y a de plus populaire que le livre de la religion. Cdui qui n'a que deux ouvrages dans sa maison a les fables de La Fontaine. >
L'âme des hetes. La ProvldcMce. — Nous aimerions à extraire ainsi le suc de tant de pages exquises, où tout est substance et saveur. Mais quel serait le moyen de classer ces fables, sans en méconnaître l'esprit, et attenter à leur diversité^ Signalons pourtant au premier rang, en passant, ces grandes fables morales, le Berger et le Roi, le Paysan du Danube, où il entre un sentiment élevé de l'histoire et presque de la politique. Le Savetier et le Financier est une comédie de Molière en miniature. Les Deux Pigeons sont une élégie, nous allions dire une odyssée.
Ce serait d'ailleurs mal comprendre La Fontaine que de prétendre soumettre son génie à. l'unité d'une doctrine littéraire ou morale; car il n'a pas précisément de principes; il a plutôt des sentiments, des idées provisoires. Il arrive souvent que son humeur dit oui là où sa raison dit non. Il nous suffira donc de dire que ce distrait sut tout voir, tout peindre et qu'on doit lui appliquer son vers :
11 ne faut pas juger des gens sur l'apparence.
Toutes les idées qui s'agitèrent autour de lui intéressaient sa curiosité voyageuse. C'est ainsi que nul n'a plus spirituellement rét^té l'altière doctrine de Descartes sur l'automatisme des bêtes. Tandis que les superbes et les dédaigneux les réduisaient à n'être que d'insensibles machines, lui, le rêveur qui s'était un jour attardé jusqu'au soir à suivre l'enterrement d'une fourmi, il se fit l'avocat des humbles héros qu'illustraient ses fables, et réhabilita la merveilleuse intelligence de ces instincts que Gassendi appelait la flew la plus vive et la phts pure du sang. Il propose donc ses explications sur ces subtiles matières, et revendique pour ses clients, pour ses amis, le privilège d'une
parcelle de souffle divin, divinx particulam aurx, comme disait
Eon ami Horace :
Quintessence Que le feu...
Cette sorte d'àme obscure, il la met dans l'enrant, ainsi qn'en l'animal auquel il appliquerait volontiers ce rere de La-
Prère t quelque degré qu'ait voulu La nature.
Pour démontrer ses fantaisies platoniciennes, que d'ingénieux exemples n'allègue-1'il pas, et le cerf poursuivi qui en sappote un plus jeune, et la perdrix qui conlrcfalt la boiteuse, et les castors architectes, et la stratégie des renards polonais, et les expédients des deux rats qui veulent sauver leur œuf!
HsJe ici La Fontaine ne perd point l'équilibre; pas d'ambitieuse théorie : sa croyance n'est que sentiment; car il ne s'aventure jamais au delà du raisonnable. Cette mesure, nous la retrouvons encore en d'autres excursions de ce genre, notamment dans la fable où son pbiioeophe scylhe représente t ces indiscrets stoïciens > qui retranchent de l'&me
Désirs et passions, le boa et le mauvais.
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent de nos cœurs le principal ressort; Us ront cesser de vivre avant que l'on soit mort.
(Livre XIJ, fable iï.)
Terminons en disant que, chez lui, ce goût de spéculation recouvre toujours le respect des vérités universelles, el s'associe souvent à des éclairs de foi religieuse :
Vouloir tromper le ciel, c'est tolie à la terre; Le dédale des cœurs eu ses détours n'enserre Klen qui ne soil d'abord éclairé par les dieux : Tout ce que l'homme tait, il le falL h leurs yeux, Même les actions que dans l'ombre il croit faire.
(Livre VI, fable iivi.)
CONCLUSIOH SUR LA MORALE DE SES FABLES. 2S1 Aimer les hommes, leur être bienfaisant, supporter leurs défauts pour que les nôtres nous foient pardonnes, suivre la loi de nature, se confier à Dieu, ne chercher ni k juger la création, sinon avec le bon sens expérimental de Garo, ni à prévoir l'avenir, voilà donc les conseils qu'insinue sa morale tolérante dont le ton s'éleva sensiblement, dans les années voisines d'une conversion aussi ingénue que l'avaient été ses faiblesses, témoin ces derniers vers qui furent comme son testa< ment :
Apprendre à se connaître est le premier des soins Qu'impose à tous mortels la Majesté suprême. Vous ètes-vous connus dans le monde habité? L'on ne la peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau ; vous j voyei-ïousî...
Cette leçon sera la On de mes ouvrages : Puisse-t-elle être utile aux siècles à veniri Je la présente aux rois, je la propose aux sages :
Par où sauraifl-je mieux flnirî
(Livre XII, table nv.)
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BOILEAD
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Stn eMnmce. — Fib de Gilles Boileau, greffier k la grand' chambre du Palais, et d'ÂDoe de Niélé, Nicolas Boileau — dit Despréaux d'un pré qui était au bout du jardin de la maison
de campagne de son père, à Crosne — naquit à Paris, le 1" novembre 1636, dans une maison de la cour du Palais, non loin de la Sainte-Chapelle, et, suivant une tradition, qui, & défaut d'une authenticité prouvée, a le mérite d'ëlre inoubliable, dans la chambre même où le chanoine GiUot et ses compères avaient collaboré à la Satire Menippée. Agé de deus ans lorsqu'il perdit sa mère, il ne connut point ces douces affections qui développent la sensibilité. Cadet d'une nombreuse famille, qui ne compta pas moins de onze enfants, abandonné aux soins d'une vieille gouvernante acariiltre qui le relégua plus d'une fois au grenier, dans une sorte de guérite, il eut une enfance triste, pesante, malingre et taciturne. Aussi son père disait-il volontiers de ce dernier venu : « Pour celui-là, c'est un bon garçon qui ne dira jamais de mal de personne *. On le mit le plus tôt possible, vers sept ou huit ans, au collège d'Har* court, puis à celui de Beauvais où se terminèrent ses études. L'opération de la taille qu'il subit, en quatrième, et les infirmités qui en résultèrent, ne durent pas être non plus sans influence sur son humeur un peu morose. 11 eut pourtant de bonne heure l'instinct poétique; mais un seul de ses maîtres, H. Sévin, régent de troisième au collège de Beauvais, s'en
SON ENFANCE : L'AIR UE FAMILLE. 24a
aperçut et l'eacouragea. On raconte aussi que l'écolier passait des nuits entières h lire des romans, et s'oubliait dans sa passion studieuse jusqu'à ne pas entendre la cloche & l'heure des
A dii-sept ans, son portefeuille contenait déjà l'ébauche d'une tragédie et bien des vers de rhétoricien préludant à une vocation qu'allait contrarier la volonté pat«rnelle. Après avoir été tonsuré à onie ans et mis à la théologie à seize, sans enthousiasme, il se laissa frotter de procédure et recevoir avocat en 1656. Du droit et de son passage par l'étude d'un procureur qui le déclara tout à fait incapable, il rapporta juste assez de termes de chicane pour les soufïler à l'auteur des Plaideurs ; et de la théologie il retira le prieuré de Saint- Paterne, bénéfice de huit cents livres dont il restitua loyalement tous les revenus ' lorsque, huit ans après, la mort de son père lui permit d'écouter enfin ses goûts, et de se consacrer tout entier aux lettres, sans souci du lendemain.
UbfréAUé. L'air de ftamllle. — L'exemple de ses aînés semblait lui tracer sa voie. Car la verve caustique était comme un signe de race dans la Ugnée toute gauloise à laquelle il appartenait. Deux de ses frères avaient déjà pris les devants. L'un d'eux, Gilles Boileau, grand lecteur de Régnier, et qu'on samommait le critique, le grammairien, était un de ces beaux esprits bourgeois et frondeurs qui donnaient le ton aux clercs de la Basoche, et s'égayèrent librement aux dépens du Mazarin. Il devait entrer à l'Académie, vingt-cinq ans avant celui qu'il traita d'impertinent, en le voyant marcher sur ses brisées.
Un autre, l'abbé Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, doyen de l'église de Sens, puis chanoine de la Sainte-Chapelle, possédait plus décidément encore le don de facétie et de gaillardise, non sans une pointe de jovialité bouffonne qui tournait volontiers les choses en caricature. Deux échantillons de sa manière suffiront à la caractériser. Un moliniste disant un jour devant lui que Pascal, retiré à Port-Rojal, y faisait des souliers par pénitence, l'abbé répliqua i t Je ne sais s'il faisait des souliers; mais convenez, mon révérend, qu'il vous a porté une
1. Cette •omme servit, dit-on, de dot à Ulle Mario de BretOQTiUe qu'il avait
%m BOILEAU.
fameuse boUe >. Une autre fois, le graud Condé, passant par la ville de Sens, fui complimenté par les corps et compagnie de la municipalité; il se plaisait à se moquer des orateurs; et, quand vint le tour de l'abbé Boileau, pour le déconcerter, il avança sa tèl« et son grand nez du côté du doyen, comme s'il faisait semblant de le mieus écouler. L'abbé s'aperçut de la malice, et, feignant d'être interdit, il commença ainsi son compliment avec une crainte affectée : < Monseigneur, Votre Altesse ne doit pas être surprise de me voir trembler en paraissant devant Elle, à ta tête du compagnie d'ecclésiastiques : car, si j'étais à la tête de trente mille hommes, je tremblerais bien davantage. > Charmé de ce début, le prince embrassa l'orateur, sans le laisser achever. Ainsi s'accusait chez Jacques Boileau l'air de famille, mais avec excès. A ses coups de boutoir, à la verdure de ses brusques gaietés manquait trop la solidité d'un emploi judicieux; il annonçait pourtant son frère Nicolas, dont le mérite original sera d'associer la malice héréditaire h ce bon sens magistral qui fera dire à un de ses amis : • Il y a plaisir à entendre cel homme-là : c'est la raison incarnée. > Aussi Sainte- Beuve écrit-il spirituellement : ■ Quand la nature créa Gilles, elle essaya un premier crayon de Nicolas ; elle resta en deçà et se repentit, elle prit le crayon et appuya quand elle fit Jacques ; mais cette fois elle avait trop marqué. Elle se remit à Tteuvre une troisième fois, et ce fut la bonne. Gilles était l'ébauche, Jacques la charge, Nicolas est le portrait, i
Ses débats, 1680. Opporlmilté de la satire llttépslre, — Voilà ce que justifièrent dès l'abord ses premières satires. Le Départ du poète, 1660; — le Genre satirique, 1863; — la Rime et la Raison, à Molière, 1664. A vingt-quatre ans, en 1660, lorsqu'il débute, il apparaît armé de toutes pièces. Il a déjà le ton, sinon l'autorité de l'aristarque, dont l'inspiratioD constante sera la haine d'un sot livre. Dans sa voix ne vibre pas le timbre ému de la jeunesse. De cet âge il n'eut jamais le rayon et la flamme, mais seulement un entrain de vaillance prêt k tout oser pour la cause de l'esprit français. Or c'était une vertu nécessaire à son dessein; car il ne visait à rien moins qu'à faire rentrer dans le néant cette foule de rimeurs en vogue, dont le crédit ne prospérait que par l'aveuglement du goût public.