L'ART POÉTIQUE
(1669-lfl7i)
I, — Les devanciers de boileau.
Lm d«T«ncieni de Balleaa. — Toutes les grandes époques littéraii^s ont eu leur Poétique, c'est-à-dire ont formulé ces principes de goilt qui sont rinstinct ou La conscience de l'inspiration naturelle. C'est ainsi que, daus les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, les principaux genres entre lesquels se partage la poésie curent pour législateurs Aristole; Horace; Vida et Scaliger; Boileau. Sans examiner de près ces œuvres didactiques, indiquons cependant les traits qui les distinguent ; car ce rapide aperçu permettra d'apprécier à sa valenr le maître qui, venu le dernier, sut rester original, tout en rivalisant arec les devanciers dont il recueillit l'héritage.
Arfatole et Ha poétl^ae. — Pour l'exact et profond génie d'Aristote, la poésie ne fut pas seulement, comme pour Platon, l'essor d'une âme possédée par un enthousiasme divin, bien que « le talent poétique exige un heureux naturel », ou • un esprit en délire > (ch. xvii), mais un objet de science dont il déflnit les caractères, et décomposa les éléments avec la précision d'un naturaliste et d'un logicien qui, les yeux fixés sur les modèles grecs, les seuls offerts h son observation, youlut classer les faits, en dégager les lois, et démêler, sous la variété des circonstances accidentelles, l'essence des choses ou la constitution même de l'esprit humain. Philosophe avant tout, U réduisit donc en une métaphysique la connaissance expérimentale d'une littérature privilégiée qui se prêtait merveilleusement àson dessein;car tous les genres que vil fleurir la Grèce, et dont elle nous a transmis les exemplaires, s'épanouirent, par une sorte de génération spontanée, comme des plantes nées du sol niéme, sous un ciel clément, et en leur saison propice. Dans la réalité vivante à laquelle Arislote appliqua si sûrement sa puissante analyse, il y avait donc une telle perfection qu'il put presaue se passer de tout autre idéal, et ramener la poésie à n'éU^ que
SES DEVANCIERS : LA POÉTIQUE D'arisTOTE. 26S l'imitation des types proposËs par la nature, ou les oeuvres d'art dont il contemplait le spectacle. Ajoutons pourtant qu'il fait sa part i. l'imagination. 11 dit expressément qu'il préfère ■ le faux vraisemblable au vrai qui ne Test pas •. 11 recommande de peindre plus beau que nature ; et il dit formellement : i La tragédie imite des personnages meilleurs que la réalité, la comédie des personnages pires que la réalité >.
Malgré la sagacité de sa critique, Il incline trop pourtant à regarder comme déflnitÏTes, universelles et nécessaires les .pratiques locales instituées par des traditions particulières k Aine race et à un temps. C'est aiusi que l'usage du chotw lui parait une des conditions essentielles de la tragédie. Il estime aussi que les reeoimaiss4mees sont indispensables i l'intérêt dramatique. Ce théoricien absolu a trop de tendance à érigeren axiomes des opinions trop exclusives, notamment lorsqu'il décide que la terreur et la pitié sont les seuls ressorts de la tragédie. C'est en effet méconnaître les sources variées du pathétique, entre autres l'admiration, dont Corneille fll le principal moteur de son drame. Chez les Grecs eux-mêmes, la tragédie des Perses .et celle d'Antigone, au moins, échappent à la loi d'Arislote; car eUes excitent surtout, l'yne les émotions patriotiques, l'autre l'admiration. On peut aussi lui reprocher d'avoir trop circonscrit le champ de rinvcntion, quand il déclare qu'elle doit se renfermer dans un petit nombre de légendes et de familles héroïques. L'autorité de cette interdiction n'a-t-elle pas tenu trop longtemps nos poètes à l'écart des sujets modernes, ou du moins empruntes à nos propres origines? Oui, les stériles imitateurs nous ont assez ennuyés par de monotones redites, pour que nous gardions quelque rancune aux aventures des Atrides et des Labdacides, témoin le cri poussé par Berchoux h. la fin du dernier siècle :
Qui me délivrera des Grecs et des Bomains ?
CependAnt il serait injuste de rendre Aristote responsable de ses disciples. Disons plutôt que, faute de le bien entendre, des interprètes serviles ou aveugles ont exagéré ses rigueurs, ou calomnié ses doctrines. C'est ainsi qu' Aristote n'a jamais parlé de VVnilÉ de lieu. Quant à VUnité de temps, il n'en dit qu'un mot.
2ft6 ' fiOILEAU.
ea passant. Il n'impose que VUiiiti d'aclion, qui est uœ l6i ds raiBoq (ch. vm, xxiv, v) '. N'oublions pas non plus qu'il ne se montré point tout entier dans un ouvrage auqueLmanqua la dernière main. Ce recueil de notes ne traite d'aiUeurB avec détail que de la tragédie, dans laquelle Aristote voyait, il est vrai, l'eBsence de tou8 les genres, et de l'épopée. Ne soyons donc pas plus Aris^ totéliques qu'Aristote, et n'acceptons point Gomnne infullît^ una esquisse précieuse, mais incomplète.
■ar«ee et l'épllre »iu PtooBS. — A{Hrès Aristote, les écoles de la Grèce, d'Alexandrie et de Pergame produisirent encore d'autres poétiques, notamment celle de Néoptolàme de Parium, qu'Horace, disent les commentateurs, ne jugea pas indigne de son estime. Mais, laissons les inconnus pour nous occuper du monument qui mérite le plus les regards de la postérité, bien qu'il soit en apparence.le plus modeste de tous; car son auteur voulait simplement donner, sous la forme d'une épltre familière, des conseils de goût aux deux tlU de Lucius Calpuniius Pison, personnage considérable qui, tour k tour gouverneur de Pamphylie, consul et préfet de Rome, cultivait et protégeait les lettres. Wieland a même pu supposer, sans trop d'invraisemblance, que cette pièce fut inspirée par les inquiétudes d'un père qui, voyant un de ses (Ils s'égarer dans une vocation malheureuse, pria le poète d'éclairer un imprudent sur les difticullés d'un art compromettant pour la fortune d'un politique. Cette conjecture est encore précisée par les inductions d'Orelli, qui, fl-appé de l'insistance avec laquelle Horace définit les règles du drame satirique, incline à croire que le jeune patricien songeait à naturaliser ce genre sur la scène romaine. Sans aller aussi loin, M. Patin aflirme du moins avec linesse qu'Horace, tout en ayant l'air de guider un disciple dans la carrière poétique, s'ingénie k l'en éconduire poliment. Sous prétexte de lui enseigner les secrets d'un art qui ne souffre pai la médiocrité, il découragerait donc les ambitions d'un amour-propre auquel il fait comprendre à demi-mot qu'il pouirail bien se tromper sur la portée de ses forces. Il lui montre en effet les dangers