HISTOIRE DE SES SERMONS
avait fait tort à celle du prédicateur. Ces méprises des contemporains sont fréquentes en face des intelligences qui les déconcertent par leur supériorité même. Vue de trop près, la variété des aptitudes de ces natures d'élite échappe par quelque endroit à des yeux trop débiles ou trop prévenus pour l'embrasser d'un seul regard. Il est plus commode de leur imposer une formule étroite qui accorde un talent à. l'exclusion d'un autre, et fait payer l'admiration par une injustice. La Cour et la Ville eurent alors ce travers; et plusieurs qui se croyaient des arbitres ne mirent point ces merveilles de l'éloquence chrétienne à leur vraie place, c'est-à-dire au-dessus de toute comparaison. Voilà du moins ce que semble prouver maint témoignage. En 1675, Bayle, jugeant le sermon pour la Profession de Mme de la VaUi6i-e, n'écrit-il pas à son père : « J'ai ouï dire que M. de Condom n'a guère réussi, el qu'il ne fit que rebattre les pensées dont s'était servi M. l'évéque d'Aire, le jour de la prise d'habit »î En 1687, Mme de Sévigné ne préféraitelle pas l'oraison funèbre du prince de Condé, par Bourdaloue, à celle de Bossuet? La Bruyère lui-même, son ami et admirateur, célébrant dans Bossuet un Père de l'Eglise, rappelle qu' « il a fait parler longtemps une envieuse critique, et qu'il l'a fait taire *. En pleine Académie, l'abbé Clérembault osa même affirmer que l'évéque de Heaux « avait laissé obtenir à ses rivaux le premier rang dans l'éloquence ». Voltaire ne redressa point cette erreur de l'opinion ; et l'on ne fut pas .surpris de lire, dans le Siècle de Louis XIV, qu' * au jour où parut Bourdaloue, B3ssuet ne passa plus pour le premier prédicateur de son temps •.
Les bèritlerB dea sermoas. — Du reste, il fut te premier à négliger la fortune de ses précieux manuscrits, et l'abbé Ledieu lui-même, son secrétaire, son coniident le plus intime, ignorait leur existence, lorsqu'après la mort de l'illustre prélat ils tombèrent dans les mains de son neveu, l'abbé Bossuet, devenu plus tard évéque de Troyes, en 1710. L'abbé Ledieu dit en ses mémoires : < La plupart des sermons qu'il a laissés ne sont qu'une ou deux feuilles volantes, où est un texte en tête, un raisonnement, une division ; c'était confondre les derniers sennons avec les premiers. L'abbé Bossuet du moins y regarda
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de plus près; il se (It même donner, ea 1T0S, un privilège royal qui l'autorisait à imprimer les œuvres posthumes « du « feu sieur évêque de Meaux. » Mais il se conteota de publier la Politique, les Èl^alvms et les Méditations. Quant aux sermons, il en transcrivit quelques-uns, mais pour s'en faire honneur en les débitant comme siens du haut de la cliaire, notamment un sermon sur la Toussaint : ce qui dut aider h sa promotion épiscopale. Il est vrai qu'une fois intronisé, il prêta quelques onginaus à des prêtres de son diocèse, qui les copièrent pour l'édification du troupeau, mais oublièrent de les rendre. Aussi beaucoup de textes autographes s'étaient égarés quand le premier légataire mourut à son tour, en 1743, et eut pour héritier un petit-neveu de Bossuet, M. de Chasot, premier président du parlement de Metz. C'était jouer de malheur, puisqu'il fut encore plus complaisant et plus imprudent. Mais l'excès même de cette incurie finit par se tourner en une chance de salut : car il y eut des indiscrétions, et l'éveil fut donné plus facilement & la piété de ceux qui conservaient le culte de Bossuet,
Son premier biographe, Burigny, put écrire, en 1762 : » Le détenteur de ses papiers a beaucoup de canevas de ses sermons, et guelqties-uHS entiers, que l'on croit être les premiers qu'il ait prêches », Ce fut un trait de lumière pour l'abbé Leroy, qui se mit en quête : continuateur de l'abbé Pérau dans le travail qu'exigeait une seconde édition de Bossuet (1763; la première était de 1704), il découvrit onze pièces manuscrites, qu'il vendit 2 4fl0 livres à la Bibliothèque du Boi. C'étaient (rois sermons sur la Nativité de la Vierge, deux pour V Annonciation, un sur les paroles prononcées par le Christ au pied de la Croix, deux pour la Visitation, deux pour la Purittcation, et deux autres fragments. L'abbé Lequeux en retrouva d'autres, sur la Compassion de la Vierge, l'Assomption, la Virginité, le Jour des Rameaux, et deux panégyriques, ceux de saint François de Sales et de saint Benoit. L'abbé Lequeux suivit de nouvelles pistes ; et, chargé en 1703 de diriger la seconde édition des œuvres de Bossuet, il résolut d'y faire entrer enfin quelques sermons. Il en avait déjà réuni dix-sept, lorsque sa mort subite laissa la responsabilité de l'entreprise à des Bénédictins dirigés "ar dom Déforis. Ces derniers appartenaient au monastère des
LA PREHIÈBE ÉDITION DES SERMONS : DOM DÉFOBIS. 33B Blanc s-Hanteaui : c'élaient dom Coniac, dom TasBin, dom Clément et dom Clémencet.
Dvai Déroris. £t«t des auuiaserits. Mérites dn premier édlteu. SoB erreur. InKrellInde de l'opinion. — C'était un office aussi laborieux que délicat; il fallait d'abord retrouver ces manuscrits que tant de hasards .périlleux avaient dispersés k tous les vents. Or il y réussit au delà de toute espérance. On ne saurait donc louer trop cordialement ie zèle de l'habile explorateur auquel nous devons cette sorte de résurrection : cor ce fut lui seul qui tira de la poussière toutes les reliques perdues soit dans des archives de Camille, soit dans les diocèses de Troyes, de Metz et de Ueaux. Pendant vingt-quatre ans, il n'eut pas un instant de défaillance, et l'adresse de sa diplomatie triompha de tous les obstacles.
Pour apprécier le service rendu, il nous suHira de dire que les cinq volumes publiés par ses soins contiennent près de deux cents sermons, et que, depuis un siècle environ, ce recueil ne s'est pas grossi d'us seul discours complet ■.
Il n'était pas moins difficile de débrouiller le péle-méle de ces feuilles volantes, de reconstituer un ensemble et une suite avec ces débris confus et disparates, de lire l'indéchiffrable, de ne point s'égarer à travers les abréviations, les ratures el les surcharges, dans ces notes où se croisent souvent deux ou trois rédactions successives, improvisées par une plume qui courait à bride abattue. Durant sa première jeunesse, Bossuet écrivait sur un papier de grand format, avec une fougue juvénile, sans la moindre marge. Mais, à mesure que son goût devint plus exigeant, il se servit de petites feuilles pliées eu
1. Les trois premiers volumes furenl publiés en 1779, lo quatrième od 1778.
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deux, où il se ménagea des espaces libres qu'il couvrait de corrections, d'additions et de renvois. Il lui arrive même fréquemment d'insérer ses variantes sans effacer les lignes qu'elles semblent remplacer, sans même les barrer ou les souligner, comme il en a l'habitude lorsqu'il supprime. Ainsi, dans le sermon pour la Fite de tous les saints, il adresse cette apostrophe à Montaigne : t Hais, dites-moi, subtil philosophe, qui TOUS riez si Éloqaemment, galamment, finement, de l'homme > : or le premier adverbe seul est dans le texte : les deux autres sont en marge. Or, dans ce cas, sied-il de reproduire tout ce qu'il maintient, mais en se réservant la faculté de choisir entre des expressions qu'il jugeait provisoiresINous ne parlons pas des recherches minutieuses qu'imposait encore le contrôle des dates ou des citations faites de mémoire, sans que les sources fussent indiquées. Bref, il y avait dans tous ces écueils de quoi effrayer les plus intrépides Bénédictins.
Or on ne saurait nier du moins la probité du savant qui voua presque la moitié de sa vie à cette enquête aussi érudite que patiente. Ses méprises mêmes font honneur à son caractère; car, le plus souvent, elles sont un témoignage de ses scrupules. Pour ne rien sacrifier, il prit le parti de coudre ensemble toutes les variantes du même sermon, ou des fragments de dates différenles, lorsqu'ils traitaient le même sujet. . Rencontre-t-U deux discours qui se ressemblent, il les confond en un seul. Il soude même arlillciellement trois ou quatre e^ordes ou péroraisons mobiles que Bossuet mettait en réserve, pour les approprier à, des occasions nouvelles par des reprises, des raccords ou des relouches qui nous font assister aux secrets de sa pensée. Ces rapprochements forcés de lambeaux mal assortis produisent donc un amalgame où disparait quelquefois ce qui est un des pricipaux mérites de l'éloquence, la teneur logique des idées, et la justesse des proportions. Le style de Bossuet prend ainsi un faux air de prolixité qui calomnie le penseur et l'écrivain. Mais ces graves inconvénients ne justifient point les critiques injurieuses de ceux qui, depuis, ont déprécié dom Déforis, tout en profitant de ses travaux, H. Lâchât, par exemple. Sachons-lui gré plutôt d'avoir tenu bon contre le purisme d'un temps où les éditeurs traduisaient le français