LA MORALE DANS SES SERMONS. 3S
Nicolas Cornet.) Au lieu d'engourdir ou d'ab&ttre ainsi la volonlé, il la réconforte en lui parlant comme ferait tout honnête homme à sa propre conscience.
Aussi ne lui reprochons pas, comme on l'a fait très injustement, d'avoir été pliant et faible devant les forts. Non, il ne flatte pas les grands, et les vérités qu'il leur dit tombent d'aplomb sur les vices du temps. Quel autre a censuré plus énei^iquement les habiles, les superbes, les égoïstes, les pharisiens, les hypocrites T Quel avocal des pauvres s'est plus sÎDcèrement révolté contre la cruelle indifférence des richesî 11 leur montre Lazare expirant à la porte de leurs hôtels et de leurs châteaux. Il compare leurs passions • h. d'autres pauvres affamés et insatiables qui exigent l'aumdne avec impudence, et l'arrachent par violence ». Que d'allusions directes à tous les faux semblants ! < L'impudicité ne perd-elle pas son nom pour prendre celui de galanterie; et n'avons-nous pas vu le monde poli traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n'avaient point de telles attaches?. ... La dignité d'homme de bien se soutient plus par esprit et industrie que pu- probité et par vertu : on est assez réglé pour le monde, quand on a l'adresse de se ménager, et l'invention de se couvrir. » Que de précision et de franchise dans ses tableaux de mœurs : < Les dettes du jeu sont privilégiées; et, comme si ses lois étaient les plus saintes et les plus inviolables, on se pique d'honneur d'j être Adèle..., pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seub soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de votre vertu, ni même de votre bourse : leur famille éplorée, que votre vanité réduit à la faim, crie vengeance devant Dieu, contre votre luxe. Ou bien, si l'on est soigneux de conserver son crédit en certaines choses, de peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent votre vanité, on néglige les vieilles dettes; on ruine impitoyablement les anciens amis, amis infortunés devenus ennemis par leurs bons o^ices : on ne les regarde plus désormais que comme des imposteurs qu'on veut réduire, en les fatiguant, à des accommodements déraisonnables, ou à qui l'on croit faire assez de justice quand on leur laisse, après
sa mort, les débris d'une maison ruinée et les restes d'un Daufrage que les flols emportent. • Ailleurs on croirait lire Molière, quand il s'écrie avec Alceste : * L'amitié n'est qu'un nom en l'air dont les hommes s'amusent mutuellement, encore qu'on ne vit jamais plus de caresses, plus d'embrassements, plus de paroles choisies pour témoigner une parfaite cordialité. »
Quelle science de la ville et de la cour, quelle pitié pour les humbles et quel mépris des insolents, lorsqu'il dit : t Les péchés qui naissent du besoin sont serviles et timides. Quand un pauvre vole, il se cache; quand il est découvert, il tremble. Il n'oserait soutenir son crime, trop heureux s'il le peut envelopper dans les ténèbres. Mais ces péchés d'abondance, ils sont superbes et audacieux; ils veulent régner : vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtihsant et renviant sur soi-même. Pendant que tout le monde applaudit, on se résout facilement à se faire gr&ce ; et, dans cette licence inlinie, on compte parmi ses vertus tous les crimes dont on s'abstient. > Ne reconnaissez-vous pas encore la clairvoyance d'un juge, quand il tourne en dérision le zèle de ces mondains qui viennent à Dieu < pleins de leurs pensées, non pour entrer tremblants dans l'ordre de ses conseilsg mais pour le faire entrer dans leurs sentiments. Vous prétendex que lui et ses saints épousent vos intérêts, ioUicitent vos affairée, favorisent votre ambition. Dans l'espérance de ce secours, vous lui promettez de le bien servir, et vous vouki qu'il vous achète à ce prix, comme si vous Uii étiez nécessaires. C'est méconnaître votre Sauveur, et traiter avec lui d'égal à égal. Vous mettez à la fin de ta prière : Votre volonté soit faite, comme à la An d'une lettre, voire serviteur. >
il ne ménage pas davantage les prétendues pénitentes. Que de grandes dames durent se reconnaître dans cette plainte contre le luxe que la coquetterie apporte au pied des autels : ( Que vous veniez dans ce temple mieux parée que le temple même, que vous y veniez la tête levée orgueilleusement, comme l'idole qui y veut être adorée..., que vous fendiez la presse avec grand bruit pour détourner sur vous et les yeuK et les attentions que Jésus-Christ présent demande, que, pendant la ter* rible représentation du sacrifice sanglant du calvaire, vous
BOSSUET SERHONNAIRE ET LES PCISSANCES. 3S3 vouliez que l'on songe non point combien son humanité a été indignement dépouillée, mais combien vous êtes indignement vêtue, ni combien son sang & sauvé d'&mes, mais combien vos regards en peuvent perdre, n'est-ce pas une indignité insupportableT > Ailleurs c'est de l'ironie contre tes meosonges de la dévotion : • Le carnaval, dit-il, mieux observé que le carême, va devenir la grande alTaire du monde.... Infatigable pour tes plaisirs, on commence à devenir infirme pour la pénitence. Les médecins ne suffiront pas à Écrire des attestations d'infirmités, ni tes prélats à en donner les dispenses. > La Bruyère ne peindra pas plus au vrai la vie des courtisans qui « s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues •, et < ce mouvement perpétuel qui... ne laisse pas de satisfaire par l'image d'une liberté errante, promenant de çà, de là, ses désirs vagues et incertains >. L'Église n'est pas même épargnée, quand, affligé de voir les dignités ecclésiastiques prodiguées à l'ambition < d'une jeunesse imprudente et ignorante i, il s'écrie : < Quel spectacle, lorsque... celui qni devrait payer de sa personne, paye à peine de mine et de contenance! >
Pour ce qui est du roi, il évite, nous l'avouons, de le mettre ouvertement en cause, et il ne publie pas du haut de la chaire des secrets trop connus ; mais il sait concilier le respect du sujet avec la liberté du prédicateur. Ses ménagements n'adoucissent le blâme que pour le rendre plus pénélrant. S'il ne froisse pas inutilement l'orgueil du souverain, et se garde bien d'offenser la mE^esté du trône, il se fait comprendre k mots couverts, lorsqu'il lui dit par exemple ; » Faisons retentir le calvaire de nos cris et de nos sanglots : rompons tous ces indignes commercet * (Troisième Sermon sur la Passion) ; ou bien, ailleurs : c 11 y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi; et, si Votre Majesté Vécoute, H lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. » (Sermon pour la Charité fralernelle.) Nous lisons ailleurs : < Sire, vous savez tes besoins de votre peuple, le fardeau excédant ses forces dont il est chargé. Il se remue pour Votre . Majesté quelque chose d'illustre et de grand qui passe les destinées de vos prédécesseurs. Soyez tldèle à Dieu, et ne mette! pas d'obtlacle par vos péchés aux
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oAojes qui le couvent. > N'y a-t-il pas quelque courage d&ns cette tristesse du moraliste chrétieo dont la réserve n'est qu'une précaution pour mieux dire tout ce que le devoir commande î
Lk qneaU»!! lliléndre. SInpUdté laMiaeKse de «es pIsMs, — Ge souci de la responsabilité pastorale est tellement habituel chez BosBuet qu'on a l'air de lui faire injure en le soumettant è une étude littéraire. Ce sera pourtant rendre on nouvel hommage à sou caractère que de louer en ses discours la composition ou le style : cH.r c'est démontrer une fois de plus qu'il va toujours droit k la substance des choses.
Voilà pourquoi ses idées s'engendrent par une sorte de nécessité; c'est qu'elles sortent des principes, comme un Qot de sa source. Il semble monter, dès l'abord, sur un de ces sommets d'où son regard embrasse d'une seule vue comme un immense horizon. Aussi n'a-t-il jamais besoin de ces divisions étroites qui ménagent des repos à la. faiblesse, ni de ces liai- Eons factices qui aident une courte mémoire. Il raisonne logiquement sans artifice logique, par des pensées maîtresses qu'unissent les rapports les plus généraux et les plus naturels. De là ce mouvement qui entraine l'ensemble de ses preuves, et leur communique une force persuasive, De là cette aisance d'un esprit tout plein de son sujet, et qui le domine, sans le moindre effort.
Il impwOMiat: l*aj»vn, C*Bdevr de son style, — Aussi n'imposait-il point à sa verve les contraintes de la mémoire. Ces ébauches qui sont parvenues jusqu'à nous n'étaient donc qu'une première improvisation qui préparait l'autre. A peine prenait-il le temps d'achever ou de relire cette rédaction rapide et récente qui, tout en fixant les lignes essentielles d'un développement, le laissait libre de se livrer à toutes les heureuses rencontres d'une inspiration excitée sans cesse par la vue de son auditoire et l'entrain du champ de bataille. Il retrouvait alors la route tracée d'avance, mais sans être jamais l'esclave de ses souvenirs. Il le disait à l'abbé Ledieu : • La nécessité d'apprendre par cœur eût fait languir mon action, et eût énervé mon discours >. Avec Fénelon, il pensait au fond que la science de la religion, la méditation du sujet, et l'esprit
SERMONS : SES PLANS; IMPROVISATIONS ; IMAGINATIONS. 3SS évangélique doivent suffire à l'orateur sacré pour se présenter avec assuraoce devant des chrétieas.
Or, Bi sa parole écrite a cooseiré tant de flamme, que dirons-nous donc de ces accents imprévus qui furent, maintes fois, sans doute, le miracle de son éloquence soudaine? Ce qu'on peut du moins affirmer, c'est qu'il ne pensa jamais à lui-même et h la renommée. Voilà ce que proclame ce style tout voisin de l'àme, et dont le pathétique va d'instinct au sublime. Quand on le lit, on croit l'entendre; soit qu'il s'élève sans se guinder, soit qu'il s'abaisse sans déroger, il nous channe par la naïveté d'un premier et irrésistible élan. Que de fois il lui arrive de laisser échapper des cris involontaires comme ceux-ci : « Ahl mes itères, je n'en puis plus,... non, je ne peux retenir mon cœur»; ou bien encore ce sont de brusques apostrophes : • Parlez, parlez, Messieurs : démentezmoi hautement, si je ne dis pas la vérité. ■ On voit son geste; aa physionomie est en jeu ; on assiste à l'éclosion de sa pensée ; partout se trahit une candeur qui enchante. Parfois il désespère d'eiprimer ce qu'il sent : ■ Je ne sais, dit-il, si j'enfanterai ce que je conçois >. Ailleurs il a l'air d'écouter l'Esprit, et d'attendre Dieu . Il en est tout plein dans ce Te Deum qu'il entonne en faveur de la paix des Pyrénées, avec une effusion vraiment patriotique : t Ça, ça, peuples, qu'on se réjouisse ; et, s'il y a encore quelque maudit reste de mali(^ilé passée, qu'elle tombe aujourd'hui devant ces autels.... Je ne brigue point de faveur, je ne fais pas ma cour dans la chaire. A Dieu ne plaise 1 Je suis Français, et je suis chrétien ; je sens, je sens le bonheur public, et je déchaîne mon cœur devant Dieu sur le sujet de cette pais bienheureuse qui n'est pas moins le repos de l'Église que de l'État. >
LlatactaatiOH 4e BoMNel. I^ a«mon 4nunaU«««. Le poètet Le peinuw. — L'ingénuité de Bossuet n'a d'égale que son imaginatiou> Plusieurs de ses sermons ressemblent à un drame où les vices et tes vertus, la raison et la foi, deviennent autant de personnages qui prennent figure et jouent un rôle tragique sur la scène de la Conscience : • Les passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toutes parts un cri séditieux, où l'on n^entend que ces mots : Apporte, apporte. • Il revêt la
métaphysique ou la morale de formes el de couleurs qui parlent aux yeux; mais ces métaphores, ces comparaisoDS et ces allégories ne sont pas l'amusement d'ua bel esprit; car, outre qu'elles naissent sans qu'il les cherche, elles sont toujours des argumenls qui rendent la vérité plus visible et touchent la raison par les sens. Jugez-en par ce trait : < L'inclination rend le vice aimable, l'habitude le rend nécessaire. Nous n'avons en notre pouvoir ni le commencement de l'inclination, ni la an de l'habitude. L'une nous enchaîne et nous jette dans une prison. L'autre nous y enferme et mure la porte sur nous, pour ne plus nous laisser aucune sortie. ■ C'est ainsi qu'il dit encore, au risque de paraître trop familier : ■ Ignorez-vous de quelle sorte les péchés s'engendrent en nous. Us y naissent comme des eers, non engendrés par le dehors, mais conçus et tout f tonnants en dedans de la pourriture invétérée de notre substance. > Quelle spoutanéité dans ces simihtudes qui veulent forcer les plus distraits i. entendre la leçon et à la retenir! C'est aussi que sous l'orateur il y a un poète — et le plus lyrique de tout son siècle, h dire vrai —, et que pour lui toute pensée est vraiment une vision. Par là, son langage est une peinture. S'il parle des démons, il les représente » comme des victorieux cruels qui se rendent maîtres d'une âme, y entrent avec furie, la piUent, la ravagent, la violent >. S'il flétrit la cupidité, il dira : * Vous avez dépouillé cet homme pauvre, et vous êtes devenu un grand fleuve engloutissant les petits ruisseaux : par quels moyens î je ne me soucie pas de le pénétrer, que ce soit en levant les bondes des digues, ou par quelque machine plus délicate : enfin, vous avez mis cet étang à sec, et il vous redemande ses eaux. Que m'importe, 6 grande rivière, par quels détours elles ont coulé dans ton seinî Je vois que vous l'avez desséché. > Mais il sulllt de lire n'importe quelle page pour s'assurer que Bossuet n'a de maître qu'Homère pour la faculté de créer des images. Au reste il n'est pas moins inventif et pittoresque dans le détail de l'expression. En voici quelques exemples : < Le péché fait un cri terrible aux oreilles toujours attentives de Dieu; — En croupissant, la colère s'aigrit; — Le hennissement des coeurs lascifs; — Écoutez, esprits téméraires et follement curieux,... laissez traiter vos yeux matades : souffroi
t LA LANGUE DES SEBHÛNS. 3S7
qu'on les nettoie, qu'oo les fortine ; — Vous avez acquis de grands biens, mais vos iDllrmi tés tous empêchent d'en jouir: c'est at'Otr le verre en main, et ne ■pouvoir boire, bien que tourmenté d'une soif ardente ; — Donnez-moi ce couteau, que je le porte jusqu'à la racine, que je coupe jusqu'au vif, que j'aille chercher jusqu'aux moindres fibres des inclinations corrompues... >.
La Iwtcae d« Boannel, Ses latlalaBCS. FéenadlM d'inven- HoB. — dette liberté d'invention, nous la retrouvons dans le Tond même de sa langue, la plus audacieuse] et la plus personnelle qui soit dans l'histoire de notre littérature. Il l'a forgée de toutes pièces par une fréquentation constante de la double antiquité profane et sacrée. € J'ai fait peu de lectures des livres français >, disait-il dans un opuscule postérieur b. 1870 (Sur le style et la lecture des Pères de l'Eglise pour former un orateur). Hais ce qu''il savait à fond, c'était le latin, celui de Cicéron comme celui de Tertullien et de saint Augustin. U le parlait ou l'écrivait aussi couramment que son idiome maternel. De cette science intime, et de l'usage quotidien qu'il en fit, découla son français original qui se souvient encore de ses racines. Cette sève romaine éclate non seulement dans le détail des expressions, mais dans l'ampleur des tottrs, dans les mouvements, les jointures de la phrase, et le geste familier de l'orateur, c'est-à-dire dans ces brusqueries grandioses auxquelles se plaisait la nation qui porta la toge. Chez lui, ce n'est pas accident curieux à noter, mais bien caractère, habitude et principe, comme le déclarent ces conseils qu'il donne k l'orateur sacré : < On prend dans les écrits de toutes les langues le tour qui en est l'esprit, surtout dans la latine dont le génie n'est pat éloigné du nètre, ou plutôt ?u( est tout le même. > C'est ainsi que, réintégrant les formes du langage dans leur sincérité native, il en renouvelle la saveur et la verdeur. De là vient la vertu de son élocution : il la conclut d'autorité, sur la foi de ce qu'on pourrait appeler son extrait de naissance.
Bonrdalone e( ■«aalllon Miprè» de Bosanet. Conclnaioa Bnr Boasa«t seraioBaklre. — On appréciera mieux encore l'originalité de Bossuet, si on le compare b. Bourdaloue qui continua ses exemples sans le faire oublier. Celui-ci, logicien grave et pénétrant, trop attentif aux choses pour s'inquiéter des mots,
i clair, exact et probe, ne songeait, lui aussi, qu'à l'édification des fidèles. Il se montra supérieur par la beauté de ses plans, la rigueur de sa dialectique, le tissu serré de l'exposition; l'autorité d'une irréprochable orthodoxie, ta science du cceur humain, et la ferveur de sa charité. Il t ft-appait comme un sourd • — selon le mol de Mme de Sérigné, à laquelle « il ôtait la respiration > — sur les vices assis au pied de sa chaire. Sa parole avait la véhémence d'un réquisitoire. ■ Silence, voici l'ennemi *, disait de lui le prince de Condé. Il faisait trembler les courtisans. Mais sa méthode rappelle trop qu'il avait enseigné les sciences pendant dix-huit ans. Il n'est aucun terme qu'il ne définisse, aucune proposition qu'il ne prouve; il abuse de l'appareil technique. Dans la nudité de son style exact mais timide, véhément mais décoloré, vigoureux mais froid, il n'y a guère presque rien pour l'imagination, sauf de vivantes et suggestives peintures des mœurs contemporaines, avec force portraits redoutables. S'il est par excellence le prédicateur ordinaire qui fait un cours de christianisme pratique, et l'ouvrier apostolique distribuant le pain quotidien, s'il atteint sûrement la moyenne des auditeurs, il doit pourtant céder la palme h un génie dont le verbe est ailé comme celui des prophètes.
Quant à Massillon, qui reçut le redoutable héritage de ces deux maîtres, son enseignement devait se signaler aussi por des mérites qui s'accommodèrent b. des temps nouveaux. La part du dogme déjà réduite par Bourdaloue, il la restreint jusqu'à la rendre imperceptible, ou ne la rappelle guère que par acquit de conscience. Sa doctrine n'est plus guère qu'une philosophie morale. Sans doute il fallait bien faire quelques avances à ces esprits qui se piquaient de ne connaître que l& raison. Hais ces transactions qui donnèrent l'exemple du respect humain sont-elles dignes de l'Évangile et de ses ministres? Ne risqueut-elles pas de compromettre les principes qu'elles désirent sauver? C'est une question que chacun résoudra selon ses sentiments. Toujours est-il que Massillon ne fut point homme à braver des oreilles superbes. Au lieu de résister à l'opinion, il crut plus sage de lui céder; et, pour compenser ce sacrifice, il rassura ses propres scrupules en exagérant les obligations du devoir jusqu'à désespérer les saints.
SERHONNAIRES RIVAUX : BOUftDALOUS; HASSILLON. 3S9 Telle est du moins l'impresEion que laisse son discours sur le Petit Sombre de» élus; car il y apparaît, t l'épée en main, dit H. D. Nisard, comme un ange exiermiaateur >. Or le péril de ce zèle intempérant ne serait-il pas d'6ter ou pécheur le désir mèiAe de s'amender? Demander aux faibles plus qu'ils ne peuvent, c'est en effet les enfoncer plus avant dans l'inertie : voyant que l'iDDOceace est interdite aux meilleurs, les uns se résignent k mériter l'anathème, et les autres en sourient; car il ne les effraie pas plus qu'une figure de rhétorique.
Ajoutons que, s'il est maître à son tour dans l'art de l'amplification, il fait montre de son industrie, au point qu'il nous semble parfois plus soucieux de plaire que de persuader. Ses diviHons et subdivisions ne portent pas toujours surl'essentiel; il confond les petites raisons arec les grandes, énerve quelquefois son sujet à force de l'étendre, et a l'air d'avancer, lorsqu'il piétine. Enfin, tout en admirant sa richesse cicéronienne, tes ressources ingénieuses de sa diction, une mélodie incomparable, et le savant équilibre de ses périodes s^rmétriquement balancées pour le plaisir de l'oretUe, noua applaudissons dans cette dextérité un contemporain des beaux esprits que charmait Fontenelle.
Mais ne soyons pas trop rigoureux pour des défauts qui se dérobent sous l'agrément. Puisque l'auditoire crée l'orateur, il Taut bien que les formes du discours varient avec les mœurs. Seulement, si Massillon a pu être appelé le Racine de la chaire, mettons hors de pair celui qui en fut le Corneille et parfois le Pindare; car ses sermons restent rexem{daire unique de lapins- Il aute éloquence dans la plus hcUc des langues modernes.
DE L'ORAISON FUNÈBRE