‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 159 sur 244 · II. — Le horaustb · texte numérisé non relu

II. — Le horaustb

■iMnHursple 4b MtlriqMc. — Pourtant ne demandons pas une philosophie sereine k celui qui a dit : * Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri >. Non; il aura des émotions extrêmes, de la véhémence, de l'ironie, un pessimisme qui en veut à l'espèce humaine et h. son temps. En un mot, il est satirique.

N'oublions pas, en effet, que La Bruyère intitula son livre les Caractères oa tes Mmtrs de ce siècle. Ce titre seul nous avertit que des portraits sont là, si ressemblants que l'histoire contemporaine en est souvent l'indispensable commentaire. Par exemple, quand il écrit ; • Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et la félicité des saints », ne vous hâteï pas de traiter cette phrase d'hyperbole. Le maréchal de Villeroy ne s'écriait-il pas ; ■ Le roi ine traite avec une bonté qui me rappelle à la vie; je commence k voir les cieux ouverts; il m'a accordé une audience ►? Le duc de Richelieu allait encore plus loin lorsqu'il disait : t Je prie le roi à genoux qu'il me permette d'aller lui faire quelquefois ma cour; car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans te voir *. Saint-Simon, Dangeau, Mme de Sévigné, Bussy-Rabutin sont donc autant d'autorités qui garantissent la parole du moraliste choisissant pour principal observatoire cet étroit espace qui s'appelle la Cour, ce point du globe qu'il place < à quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons >.

A-('ll nut dea p«rtr»lt« eoKlempMMlBsf — Seulement, ce peintre Adèle ne nomme pas ses victimes, comme fit Boileau. Il laisse au public le plaisir de les reconnaître; car il le sait assez habile pour que les noms viennent s'inscrire d'eux-mêmes au bas du portrait. C'est ce qu'indiquent ses protestations contre les clefi qui prétendaient révéler les sous-entendus de sa discrétion redoutable : ■ Si j'avais voulu mettre les vrais noms à ces peintures, je me serais épargné, dit-il, le travail d'em-

458 LA BRUVËRE.

pruDter des noms à l'histoire ancienne, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. » Se'justifler ainsi, c'est avouer ce que l'on nie; et la preuve en est que, malgré leurs contradictions de détail, ces clefs diverses se rencontrent souvent sur les personnages les plus connus de la cour et de la ville. Sans accepter toutes ces conjectures, et en les réduisant au certain ou au probable, on ne saurait donc contester que La Bruyère ranime sous nos yeux t^us les originaux d'une société disparue.

Mais, comme il n'en résulte pour nous qu'un intérêt historique, cette exactitude n'est pas aujourd'hui ce qui importe le plus; et il ne serait point un maître si, sous ces costumes d'autrefois, il n'avait aussi représenté l'homme lui-même, en des types permanents qui, depuis, n'ont pas cessé de vivre parmi nous, et près de nous. Il nous apprend donc à nous mieux connaître.

Il est di«r«Ust« Utténteur, — A ce titre, il compte dans l'élite de nos moralistes, mais il s'en distingue par des traits personnels. Il ne fut pas, en effet, comme Pascal, La Rochefoucauld et Vauvenai^ues, de ceux qui veulent ou peuvent remonter aux principes des sentiments primitifs par lesquels s'explique le secret de notre nature. Us sont rares che^ lui ces mots qui éclairent les profondeurs de l'àme, Ou montrent les ressorts habituels de nos actions. Peu faite pour les rues d'ensemble, sa curiosité n'ouvre pas do voies nouvelles, mais s'applique de préférence aux formes individuelles de la passion, aux cas particuliers d'hwmeur et de caractère, à leurs combinaisons, à leurs effets, et aux variétés produites dans les mœurs par les différences d'état ou de profession. Son esprit d'observation s'exerce donc avec entrain sur les vérités de détail ; il a l'intuition de la réalité vive, il est physionomiste : c'est par le dehors qu'il atteint l'être moral, et dans l'accidentel qu'il surprend le définitif. En cela, il est incomparable; et, si d'autres le surpassent par la puissance ou l'autorité de la doctrine, nu) n'a le sens plus fin, plus délié, nous ajouterons plus raisonnable : car ce chrétien sans raideur, et ce philosophe sans morgue,

l'artiste et l'écbivain. 439

n'est ni voluptueusement égoïste comme Montaigne, ni paradoxal comme La Bocheroucauld, ni farouche comme Pascal. Sa vertu ne fait peur à personne. H est même, avant tout, désireux de nous plaire, et t'en pourrait l'appeler le premier des moralistes littérateurs.

Ili. — L'artiste et l'écrivain.

Le plan et l'ordvanance da livre. — Puisque l'art est une

de ses préoccupations les plus vives, examinons maintenant les ressources de l'écrivain. Nos remarques porteront sur la composition et le style.

On a sauvent dit avec Boileau que La Bruyère, par l'économie de son livre, s'était dérobé à la difliculté des transitions. Hais nous ne devons point le lui reprocher; car, la monotonie étant t'écueil du genre, il visait surtout aux surprises qui nous sollicitent, et nous tiennent sans cesse eu arrêt. Tantôt il a des maximes frappées au coin de La Rochefoucauld; tantôt c'est un portrait qui s'anime ; ailleurs il entre lui-même en scène par des exclamations ou des apostrophes directes ; parfois il cède la parole au personnage; plus loin, il use du dialogue ou de la narration; bref, ce sont partout et toujours les jeux de l'imprévu.

Cependant, s'il évita tout ce qui pouvait donner à son recueil l'air d'un traité, les éléments de cette œuvre n'en sont pas moins disposés dans un ordre qui n'est point piir caprice, et dont il convient d'indiquer les principales lignes. N'a-t-il pas dit lui-même : * Des seize premiers chapitres, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions humaines, ne tendent qu'à rainer tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu. Ainsi, ils ne sont que la préparation au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu..., oà la Providence de Dieu est défendue contre l'insulte, et les plaintes des libertins •?

Hais, sans prendre h la lettre ce plan conçu peut-être après coup — et probablement sur le vu d'un éloge analogue qu'en

4ft0 ' Ui BRUYÈRE.

r&isait Port-Royal — , passons en revue de plus près les groupes dont 1& liaiaoa n'a pas été jusqu'ici remarquée sufilsamment. Le premier comprend cinq chapitres : des Ouvrages de Vesprit, du Mérite personnel, des Femmes, du Cœur, de la Société et de ta Conversation. C'est une sorte de préambule qui nous ouvre les avenues du sujet. Il est suivi de quatre chapitres (les Biens de fortune, la Ville, la Cour, les Grands), entre lesquels existe uu enchaînement encore plus sensible ; car ils produisent devant nous les principales classes de la société, gens de Tinance, de robe et d'épèe, personnages constitues en pouvoir ou en dignité, héros et demi-dieux : ensemble que termine naturellement le chapitre intitulé, du Souverain ou de la République. On dirait donc une galerie a. l'extrémité de laquelle s'élève ,1a statue de Louis XIV, hommage de respect qui est tout à la fois un calcul de prudence et un sentiment d'artiste voulant nous ménager une perspective.

Quand La Bruyère loue indirectement le prince, et trace l'image d'une royauté tout idéale, non seulement il exprime ainsi la foi monarchique de son siècle, mais il prend ses précautions contre les coups d'autorité qui pourraient venir d'en haut, et il place une sorte de paratonnerre sur le faite de son monument. En même temps, l'écrivain s'arrange de manière à nous présenter ses tableaux sous le jour qui les fait le mieux valoir. Il nous conduit, comme par des degrés successifs, au trône éclatant qui, dans son livre comme dans l'Étal, est le centre auquel tout aboutit, d'où partent le mouvement et la vie.

Du cette hauteur, nous retombons brusquement au chapitre de l'Homme. Or cette secousse pourrait bien avoir été préméditée par un philosophe qui veut maintenant considérer non plus les acteurs contemporains, les conditions et les mœurs du jour, mais les travers qui sont inhérents à notre nature même. D'ailleurs ne nous a-t-il pas avertis qu'il se propose d'examiner l'homme à loisir, < sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisent *? Sans doute, le dessein initial va se déconcerter dans les études intitulées des Jugements, de la Mode, de Quelques Usages. On verra bien que La Bruyère est rebelle aux vues abstraites et à la doctrine proprement dite. Il y aura donc des retours en arrière, un va-et-vient qui ne s'assujettit

l'écrivain : SON procédé discursif. 461

pas h un premier projet. Mais, en dépit de ces écarts qui nous ramèneat à Versailles, il est manifeste que récrivain tient h couronner son œuvre par des principes de morale universelle.

C'est ce qu'annoncent déjà les pages où, à propos de la Mode, il flétrit si courageusement l'hypocrisie. C'est ce qui paraitra mieux encore dans les deux derniers chapitres, sur la Chaire et les Esprits forts : car l'un, bien que plus particulièrement littéraire, méte h la satire des prédicateurs en vogue des leçons de rhétorique supérieure qui font pressentir une conclusion religieuse. L'autre est une profession de foi, se développant avec une ampleur dont la complaisance témoigne asseï qu'il ne faut pas y voir simplement l'habileté d'un penseur adroit h se concilier Us deux puissances, comme on disait alors, à savoir le temporel et le spirituel : non, c'est une conscience qui affirme les convictions du chrétien formé k l'école de Bossuet et de Fénelon, de Descartes et de Port-Royal. Dans cette fin, dont le ton tranche avec le reste de l'ouvrage, nous devons donc voir comme la frontière qui sépare La Bruyère du XViii" siècle.

Avaataces de s*n proe««lé dlscnralf. — De même qu'une certaine unité d'intention se trahit dans les tours et détours de ce labyrinthe, on pourrait aussi prouver qu'une logique instinctive ou calculée préside à l'agencement des pièces rapprochées par l'architecte dans l'intérêt du contraste ou des ressemblances. Mais n'insistons pas sur des rapports subtils; car ce ne fut point sans raison que La Bruyère, dans ses premières éditions, séparait chacun de ses Caractères par des astérisques. C'était avertir le lecteur qu'il voulait entrer en matière de prime saut, que mille avenues mènent à son sujet, et qu'il en sort par autant d'issues, pour y rentrer à son gré par des portes dérobées. Ainsi, le chapitre de la Cour débute par de vives maximes, se continue par des portraits individuels ou des types généraux, s'entremêle de petits discours inattendus, de scènes comiques, de monologues, et se conclut, comme il a commencé, par des sentences où s'encadre le tableau. Le réseau est donc assez souple pour se prêter h toutes les pensées qui s'intercaleront dans le texte primitif.

Mais ce procédé dist^ursif ne dissipe nullement l'attention; car tous les traits concourent à des souvenirs distincts. Dison"

plus: cette libre ordonnance donne un air de réalité plus vivante & ces origîaaux qui se coudoient dsns le livre comme dans les galeries de Versailles. Ils y gardent leur naïveté d'allure; on sent qu'ils ont été pria sur le fait, dans le flagrant délit de leurs ridicules, au moment où se dénonçaient à leur insu les petitesses de leur grandeur. Ce péle-méle et ces disparates tr^issent les impressions d'un témoin oculaire. N'ayant pas h produire ses Caractères dans une action suivie, La Bruyère n'a pas été forcé de retrancher ceci, d'ajouter cela, d'exagérer tel ou tel détail, d'approprier le relief et l'ombre aux lois de la perspective, par conséquent de modifier le train ordinaire de la vie. Non, il est lldèle à ce qu'il entend, à ce qu'il voit; il serre de près le fait exact, et l'étudié minutieusement, à loisir. Pour vous en assurer, comparez, par exemple, Onuphre et Tarluffe- Si le premier semble bien pâle auprès du second, vous le jugerez pourtant plus voisin de nous, plus vraisemblable et plus vrai. C'est qu'entre les deux il y a la distance du moraliste au poète dramatique, de la description à l'action, l'une qui peut .s'attarder aux lenteurs de l'analyse, l'aub'e qui doit en quelques heures frapper un coup décisif, devant la foule, sous le feu de la rampe. En résumé, le peintre nous inspire toute confiance, et le décousu même de ses esquisses est déjà presque une garantie de sa bonne foi.

L'éerlvklN) artlOceB d'ex«CMtl*Bt vartété* de* t^nra. — Celle-ci n'éclate pas moins dans le fini de l'exécution : car ses portraits ne sont pas fondus d'un seul jet, mais élaborés patiemment par un observateur qui a recueilli des notes successives, en combine les nuances, et dégage ainsi des physionomies, mais par réflexion plus que par intuition. Parmi les toiles oil triomphe ce procédé, nous signalerons les deux pendants du Biche et du Pauvre. La Bruyère excelle en ces contrastes concertés pour t'eUet. Tels sont aussi Démophon et BasUide; les nouvellistes Tant pis et Tant mieux; Gnathon et Cliton, le gourmand et le gourmet. N'oublions pas non plus l'incomparable personnage du ministre plénipotentiaire. Un des motifs les plus heureux dans un autre genre est encore celui du pâtre enrichi (Gourville?) qui achète, pour l'emlKlIir, la maison de ses maiteea (< Ht les troubles, ZAio£te, gui agitent votre empire, etc. >).

l'écrivain : SES artifices d'exécution. 483

Mais k ces pages faites pour être en vue oa ne derra pas sacrifler tant de remarques soudaines, et tant de traits péné Iran ts qui jaillissent de tous les recoins de l'œuvre. Peut-être même faudrait-il préférer ces derniers à ces morceaux de montre, où l'industrie est consommée, mais non suprême, puisqu'elle se voit.

Ce défaut de La Bruyère, si c'en est un, n'est pas du moins celui de tout le monde; et c'est le cas de lui appliquer sa remarque : < L'on a mis dans te discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable; cela conduit insensiblement à y mettre de Vespril i. Quel autre sait plus merveilleusement s'ingénier pour varier è. l'infini ses tours, ses mouvements et ses couleurs? Quelle science du langage, queUe énergique gradation dans le crescendo que voici! < Il y a des âmes vénales, pétries de boue el d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu, capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir et de ne point perdre, curieuses et avides du denier dix, uniquement occupées de leurs débiteurs, toujours inquiètes sur le rabais. ou sur le décri des monnaies, enfoncées et comme abimées dans les contrats, les titres et les parchemius. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être deshommes; ils ont de l'argent. » Qui ne se rappelle cette brusque apostrophe : • Fuyez, retirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin. Je suis, ditesvous, sous l'autre tropique. Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère; montez aux étoiles, si vous le pouvez. M'y voilà. Port bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut vivre aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin, et, quoi qu'il en puisse coûter aux autres, grossir sa fortune et regorger de biens. > Ne dites pas qu'il y a I& trop d'apprêt, car cette ironie qui va toujours s'aiguisant jusqu'au trait final n'est ici que la logique même du sentiment, ou plutôt d'une conscience qui s'indigne.

Frapper l'attention, voilà son secret. Ce qu'il touche, il le marque d'une empreinte ineffaçable. Des vérités même ordinaires, il les rend originales par des artifices qui déjouent l'analyse. Tantôt il introduit des personnages Actifs, leur prête

des dialogues, et transforme la leçon morale en une scène de comédie. Tantôt il fait parler un ancien, Heraclite, puis Démocrite, et nous réveille par l'ètran^té de leur discours. Ailleurs c'est son lecteur qu'il prend à partie. Quelquefois il pique notre curiosité par des éai^es ou des nuvetés apparentes. Souvent il grossit à plaisir les objets, et prodigue des couleurs qui appellent et retiennent les regards les plus distraits. Partout éclatent des métaphores passionnées qui poussent l'hyperbole à outrance : t Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un nouveau débordement de louanges en sa faveur, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement : on en a par-dessus les yeux, on n'y tient plus, i

Mais énumérer ses ressources, ce serait dresser l'inventaire de celles de notre langage à la Rn du grand siècle : ( Des paradoxes simulés, dit M. Taine, des alliances de mois frappantes, des oppositions saisissantes, de petites phrases concises et entassées qui partent et blessent comme une grêle de flèches, l'art de mettre un mot en relief, de résumer toute la pensée dans un trait saillant, les expressions inattendues et inventées, les phrases heurtées, à angles brusques, à facettes étincelantes, les apologues ingénieux ifrène, Émire) les allégories soutenues, rimagtnation,resprit à profusion, tel est le style de La Bruyère. > Quelle nouveauté dans ses alliances de mots ! Que de vivacité pittoresque dans ces flgures qui vont sans cesse du sentiment à la sensation! Quel accent personnel et convaincu I Que de finesse dans la force ! Qui s'entend mieux h fauonner la langue, à lui donner le brillant, le poli, k faire jaillir l'étincelleT ( Chez lui, dit M, de Sacy, tout est calcul, jusqu'à ses points et virgules. »

Par cet éloge qui comporte certaines réseiTcs, on voit qu'il s'écarte de la simplicité qui recommande ses gratids contemporains. C'est qu'il annonce un autre âge, dont il fui l'initiateur inconscient, Comme Fénelon, lequel se rencontre d'ailleurs avec lui dans une sympathie commune pour nos anciens auteurs et l'idiome du xvi" siècle.

La luftie de La BrajAre. L'emploi dn K*t propre. — Tandis que le goût classique se plaît aux traits généraux et à l'expression noble, La Bruyère emploie presque toujours le mot

l'écbivain : SA LANOUE. 463

propre. En dépit des convenances qui imposaient les raffinements du style tempéré, il aime à nommer les choses par leur nom, k ne rien dégaiser, à désigner les objets les plus populaires ou réputés les plus vils. 11 entre même en des détails qui peuvent choquer les délicats. Jugez-en par la crudité de ce croquis : « Gnathoii ne se sert h table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire et en use de manière que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune des malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés. Le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. S'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur ta nappe; on le suit à la trace. 11 mange haut, et avec grand bruit : il roule les yeux en mangeant. La table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et continue à manger. • La vie réelle, les circonstances vulgaires, les petits faits précis et familiers sont donc ceux que préfère cette imagination forte qui, suivant son expression, * relève les petites choses par la beauté de son génie >. Si le mot n'avait été compromis, nous dirions qu'il recherche le naturaligme. En voici un autre témoignage : c M"' est moins affaibli par l'âge que par la maladie; car il ne passe pas soixante-huit ans. Mais il a la goutte, il est sujet à une colique néphrétique, il a le visage décharné, le teint verdàtre et qui menace ruine, 11 fait bèUr dans la rue*" une maison en pierres de taille, raffermie dans les encoignures par des mains en fer, et dont il assure, en toussant, el avec une voii frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin ; il se promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le . soulage; ce n'est point pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain. >

Par ces hardiesses, le précepteur de H. le duc se rapproche de nous. Plus on compare les variantes de ses éditions, et plus il est visible que ses retouches tendaient â cette exactitude minutieuse qui vivifie le style. Il ne cessait pas de reviser son travail à la loupe: il est tel mot qu'il change trois ou quatre fois de place, avant de trouver la bonne. Tantôt il transposa des phrases, tantôt il réunit des traits séparés, ou sépare ceux

ttODBB UTTSRjUHES. u. — 30

qu'il avait réunis. Ailleurs tel caractère émigré d'un chapitre dans un autre. 11 retranche, ajoute, condease, ajuste avec un scrupule inquiet, qui vise à la perfection, et ne pèche que par excès de conscience.

En résumé, son talent, qui regarde deux âges, termine l'un, et inaugure l'autre. Patronné par Boasuet, accepté par Boileau, accueillli par Racine, il précède Montesquieu, présage les Lettres persanes et le OU Bios — dont ses Coracières sont le premier modèle, après la vie — , et il reste maître dans un genre qu'il a créé. Les plus vifs esprits du XYiii" siècle, les Lesage, les Duclos, les Chamfort, les Rivarol, les Beaumarchais, relèveront de lui par le mot ironique et mordant, par le propos plabant et amer. Aujourd'hui, de tous ses pairs, il est encore le plus vivant. Tandis que Féneton lui-même a p&li par endroits, les peintures de La Brujère sont aussi solides qu'au premier jour. On peut l'appeler le plus contemporain de nos grands élastiques.

r. .HiT.GoOgIc

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PORTRAIT BIOaRAPHIQUE

Le Girondin. Le pktrlelen. Le dlaclple de l'Oraletre. L'hnmaniate. Le daclriB«lre. — Compatriote de Hootaigne et des Girondins, Montesquieu oaquit le 46 janvier 1089, au chAteau de la Brède, près de Bordeaux, dans cette heureuse province de Guienne où les dons natifs de la race gauloise, la franchise, le bon sens, l'esprit, la verve et l'imagination, s'associent en un si juste équilibre. Il appartenait & une famille de robe et d'épée : ■ Quoique mon nom ne soit ni bon, ni mauvais, disait-il, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis attaché, i Jamais il ne fut indifférent auï avantages que conférait alors la naissance, et qu'il regarda toujours comme une des conditions essentielles de toute monarchie bien constituée. Il s'appela Charles-Louis de Secondât de la Brède jusqu'il la mort de son oncle, le baron de Montesquieu, qui l'institua son légataire, en 1716. Sa mère, Marie- Françoise de Panel, était originaire d'une famille anglaise. Ses ancêtres paternels avaient occupé des emplois à la cour protestante de Navarre, et «e convertirent en même temps que Henri IV. Leur devise était : Virlutem fortuna seeundat. Jaloux de ses droits féodaux jusqu'à soutenir un procès contre la ville de Bordeaux au sujet des limites de Hartillac et Léogan — paroisses dont il était seigneur et procès dont le gain lui valut 1200 arpeats de landes — , il sollicita l'érection de sa terre ea marquisat, ce qui ne l'empècba pas d'écrire dans ses Pensées : f Je vais faire une sotte chose; c'est ma généalogie >.

Son éducation fut très soignée. Le It août 17()0, il entra chez tes Oratoriens de Juilly, et quitta ce collège le 11 août 1705. Le goût de l'étude devint de bonne heure sa principale passion. 11 avoue, à la fln de sa vie, < n'avoir jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé i. Or il lisait beaucoup, plume en main, avec une réflexion intense, surtout les maîtres anciens : » Cette antiquité m'enchante, s'écrie-t-il; et je suis toujours prêt à dire avec Pline : Cetl à Athènes que vous allez; respectez les Dieux. • Hais, bien qu'il aimât ces traits brillants qui relèvent l'idée, ou lui donnent une forme sensible, il préférait les prosateurs aux poètes, et les Latins aux Grecs. Petits-flls et neveu de présidents au Parlement de Guienne, il fut destiné à la magistrature ; et dès qu'il aborda des livres de droit, il en chercha Feiprit : car, dès sa jeunesse, il éprouvait le besoin de remonter aux principes, et sa curiosité se tournait pw instinct vers les considérations historiques ou politiques.

L« PréaldeMt à mvrtlcr, Son dlaconr» de rentrée en ITSS. L'»c*«lémlelcii de B*rdea«s. Prélndes «cIcBllÉqnesÉ — Le 15 septembre 1713, il perdit son père, et, le 24 février 1714, fut nommé conseiller au Parlement de Guienne. Marié, depuis le 30 avril 1713, à Jeanne de Lartigue, fille d'un gentilhomme calviniste, il avait vingt-sept ans lorsque la mort d'un oncle lui laissa en legs le nom de Montesquieu et la charge de président k mortier, où il fut installé le 13 juillet 1716, et qu'il devait exercer pendant dix années. Ce poste de dignité lui rendit plus facile son rôle d'observateur; il put alors choisir entre les relations qui s'offraient, et traiter de pair avec les personnages en vue. Ce fut ainsi qu'il connut intimement le maréchal de Berwick, fils naturel de Jacques II, gouverneur de la province. Pourtant, à mesure que s'élargit l'horizon de ses visées scienti- Ilques, il se trouva trop à l'étioit dans la contrainte de ses fonctions : • Ce qui m'a toujours donné une mauvaise opinion de moi, écnvaitil, c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président, j'ai le cœur très droit; mais je n'entendais rien à la procédure. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui me dégoûtait le plus, c'est que je voyais à des bétes le même talent qui me fuyait pour ainsi dire. ■

LE président; l'apprenti SAVANT. 469

Nous savons cependant que, malgré celte aversion secrète pour la pratique, il fut très estimé dans sa Compagnie, qui, en 1725, lui confia le Discours de rentrée. Or il s'en acquitta si bien que cette mercuriale eut longtemps la faveur d'êlre réimprimée tous les ans, au même anniversaire, et se vendit, ce jour-lA, aux portes du Palais de Justice, En 1722, il avait aussi été délégué vers le Régent, pour lui soumettre des remontrances contre l'impôt de quarante sols qui frappait chaque tonneau de vin sortant de la Guienne. Ea cette occasion, U se montra d'autant plus habile qu'il était propriétaire de vignobles; l'avocat réussit à gajgner sa cause.

Les devoirs du magistrat permettaient des loisirs au savant; et nous ne pouvons oublier la part très active qu'il prit, k dater du 3 avril 1716, aux travaux de l'Académie instituée èi Bordeaux par lettres patentes de 1712. Aucun des membres de cette assemblée ne fut plus zélé; mais il eberchait encore sa voie : car il s'annonça comme un disciple de Pontenelle et de Newton par des dissertations variées sur des sujets de médecine, de physique et d'histoire naturelle : L'essence des maladies, — t'usage des glandes rénales, — la cause de l'écho, ~ la transparence des corps, — le flux et le reflux de la mer, — la pesanteur, — le mouvement relatif. Quoique myope, il observait à la loupe et disséquait des grenouilles. Ces recherches fort sérieuses annoncent déj& l'éveil d'un esprit avide de lumière et impatient de se satisfaire, faute de mieux, sur les plus menus objets. C'était une façon de tromper sa curiosité inquiète et désœuvrée. Il devança même Buffon dans son Discours siw l'Hiiloire naturelie. Il y avait là les symptômes d'une aptitude d'observateur b, laquelle manquait un emploi capable de la passionner et de la retenir. A ces jeux de son studieux loisir se mêlait euoore le souci du bien public; car il faisait des recherches sur la qualité nutritive des divers végétaux et fondait à ses frais un prix d'anatomie. Dans un de ses mémoires, n'écrivait-il pas : « Ceux qui vivent au milieu d'une société ont des devoirs à remplir; nous devons compte à la nôtre de nos moindres amusements >? Cet apprentissage l'habituait d'ailleurs à comparer les fails, à les analyser, à les classer, et à en dégager des lois. Ce fut aussi pour r.\cadémie de Bordeaux qu'il corn-

470 UONTESQOtEU,

posa la plupart des opuscules actuellemeat en cours de publication et dont seize ont déjà paru : Un traité général des devoirs de rhomme, l" mai 1725; un Discours sur la différence entre ta eùnsidération et la réputation; la Politique des Romains dans la religion, etc., outre ceux qui sont les travaux d'approche de l'Esprit des fois, comme les Réflexions sur la monarchie universelle; les Réflexions sur la politique, etc.

!.«■ Lettres Persuiea, f VS4. Le («At du temps. Crébil- IvN «t Tselt«. Lm Brayère et iHsBte«qale«. — Tout en se consacrant avec entrain à ces distractions sérieuses, il préludait à sa renommée littéraire par un livre dont l'apparenle légèreté fut éminemment propre à égayer le public, après l'ennui des dernières années de Louis XIV, et à le faire réfléchir, après l'orgie de la Bégence. Nous voulons parler des Lettres Pe^ sanes, qu'il ne suff:t pas d'appeler avec Voltaire le plus sérieux des ouvrages frivoles. Elles parurent en 1721, à Amsterdam, sans nom d'auteur '. Le cadre de cette satire fut-il suggéré, comme le veut Voltaire, par les Amusements sérieux et comiques de Dufresny {Lettres Siamoises : Dixième amusement), ou encore par les Lettres d'un Javanais insérées par Addison dans son Speetatort c'est probable. Toujours est-il qu'elle inaugura parmi nous un genre qui eut depuis bien des imitateurs. Sans entrer dans le détail de ce roman trop sensuel où des Parisiens bien déguisés en Persans, sous les noms d'Usbek et de Rica, critiquent la France de 1712 à 1720, nous regretterons qu'un grand esprit ait commencé par obéir à son siècle, avant de lui commander. Mais ne nous laissons pas tromper par ce libertinage qui est la date d'un écrit approprié au goût d'une société licencieuse. Tous ces parfums énervants du Sérail furent des amorces destinées à capter la faveur des salons : pour conquérir leur attention, il fallait bien les flatter. Ces concessions étaient donc les calculs d'un penseur habile à s'assurer le droit de toucher à toutes les nouveautés qui allaient devenir le péril et la gloire de son temps. C'est ainsi qu'alliant Tacite à Crébillon, son badinage affronte, sans en avoir l'air, les plus graves pro'

I. I,a première page portait un nom d'auteur supposa et on lï<

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