‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 160 sur 244 · LES LETTRES PERSANES · texte numérisé non relu

LES LETTRES PERSANES

blêmes de la science sociale, provoque de généreuses recherches, éveille des espérances de rérormes, discrédile les abus, dissipe les préjugés, propage l'esprit de tolérance et montre aux hommes d'État l'idéal d'un aveoir meilleur. Politique et métaphysique, institutions el croyances, mœurs et coutumes, travers, ridicules, caractères, toutes les idées qui sollicitent l'opinion sont effleurées en passant par une ironie dont les épig;rammes donnent h la vérité l'attrait du parodoxe : par exemple le Jansénisme, la querelle de la bulle Unigenitus, la révocation de l'Edit de Nantes, le système de Law. Quand la satire directe est impossible, l'auteur passe de Paris h Constantinople. Alors le sultan paye pour Louis XIV, l'Alcoran pour la Bible, et le despotisme oriental pour la monarchie du bon plaisir. Mais ces audaces qui sentent la jeunesse sont tempérées par la prudence d'un caprice qui semble se jouer. Le plus souvent même, le trait n'est lancé que d'une main discrète qui ménage ses victimes; car Montesquieu saura toujours garder la mesure. S'il s'amuse aux dépens de ce qui blesse sa raison, il incline à croire que ce qui est doit être, et il n'a point le tempérament d'un révolutionnaire.

Tandis que les boutades de son irrévérence laissent entrevoir te publiciste dont le génie ne peut se contenir dans les bornes de la fantaisie ou de la fiction , nous admirons le moraliste qui rivalise avec Pascal par l'énei^ique précision de sa raillerie sentencieuse, et le peintre qui rappelle La Bruyère par la verve de ses portraits. Écoutez l'aimable Rica disant : < Je ne puis comprendre comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien *. Citons encore cette définition de la noblesse : t Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions ». Et quelles vivantes esquisses que celles du Fermier Gitiéral, du Directeur, du Casvùte, de VAbbé de Salon, du Pédant, du Poêle, de l'Homme d bonnes fortunes, de la Femme jalouse, de VlnlriganU, et du NouveUisle. Toutes ces pages révèlent un maître qui, pour signaler son avènement, n'attend plus que des sujets dignes de lui, et tous les critiques, depuis Vitlemain, ont pu désigner h l'envi, dans les Lettres Persanes, le germe de tout le

ils MONTESQUIEU.

reste, c'est-à-dire de l'Esprit des loti, avec sa politique et sa philosophie, y compris les Considéralions. Aussi ne citerons- Qoua que pour mémoire deux méprises de Kon talent, le Temple de Guide et le Voyage à Paphos, 1733, 1737. Mlle de Glermont, princesse du sang des Coudés, fut responsable de ces erreurs. Le eaadldBt k l'Académie fMnçalse, «b 11 est refn ea 4938. — Clasiié bon gré mal gré daus la confrérie des hommes de lettres par un succès à demi clandestin qui compromettait la gravité <)fflcie]le du magistrat, Montesquieu Tmit par vendre, en 1726, une charge qui gênait son indépendance. Dès lors, délivré de tout lien, il put suivre sa destinée. Pour consacrer sa réputation d'écrivain, il ne désirait plus que devenir membre de l'Académie française. La mort de Loui.4 de Sacy, te traducteur de Pline, lui en offrit bientôt l'occasion. Mais, quoiqu'il fût désigné par le suffrage des salons, notamment de celui de Ja marquise de Lambert, où il fréquentait, et qu'il eût été éla une première fois, en 1725, et cassé faute de résider h Paris, l'affaire n'alla pas toute seule. Au premier bruit de cette nouvelle candidature, le Père Tournomine, directeur du Journal de 7rét!ottx, s'empressa d'extraire les passages les plus scabreux des Lettres Persanes, et les mit sous les yeux du cardinal de Pleury Ce vieux ministre, qui s'effarouchait aisément, fit dire 4 l'Académie que * son choix serait bl&mé par tous tes honnêtes gei Cela se passait le jeudi H décembre 1726. Irrité de ce «eio, Montesquieu déclara très haut t qu'après cet outrage, il irait chercher h l'étranger la récompense qu'il ne pouvait espérer de son pays ». Pour apaiser sa colère, on lui offrit une pension. Mais il répondit que, • n'ayant pas fait de bassesses, il n'avait pas i>esoin d'être consolé par des grâces ». Cepeadaut des amis puissants intervinrent : on essaya de négocier; une audience fut accordée par le cardinal, et la paix finit par être conclue. Suivant les uns, Montesquieu se refusa nettement aux désaveux qu'on exigeait. Selon d'autres, il improvisa en quelques jours une édition expurgée qu'il soumit au jugement du ministre. Quoi qu'il en soit de ce stratagème auquel celui-ci se serait prêté complaisamment, la liberté du vole fut rendue À l'Académie, qui nomma Montesquieu tout d'une voix, le 5 janvier 1738, et le reçut le 24 du môme mois. Dans cette séance,

l'acadéuicien : ses voyages. 473

le directeur, qui s'appelait Maltet, lui fit expier l'anonymat des Lettres Persanes, ea lui lançant plus d'uae malice à bout portant, ceile-ci entre autres : ■ Rendez au plus t6t vos ouvrages publics,.-' notre ambition est d'écrire des choses dignes d'être lues >. L'amour-propre du récipiendaire en garda une si profonde rancune qu'il ''inl trois fois seulement aux réunions de la Compagnie, n'y ouvrit pas la bouche, et cessa d'y paraître.

Le» v*rKsc«. — Trois mois après, le 5 avril 1728, il partait avec le comte de Waldegrave pour ce long voyage qu'il entreprit comme un complément indispensable de ses études politiques. La première station fut Vienne, où il retrouva dans la société du prince Eugène toute la politesse de la France, Il alla jusqu'en Hongrie surprendre les derniers vestiges de ce régime féodal qu'il devait peindre si vivement dans quelques lignes de l'Esprit des Lois.

Accompagné de lord Chesterfleld, le plus parisien de tous les Anglais d'alors, il visita ces petits États de l'Italie qui, sous - un pouvoir absolu, mais patriarcal, jouissaient de la liberté, sans l'indépendance. A Florence, il écrit : ■ Un des objets les plus agréables pour moi, ce fut de voir le premier ministre du Grand-Duc sur une petite chaise de bois, en casaque et en chapeau de paille, devant sa porte. Heureux pays où le premier Ministre vit dans une pareille simplicité, et un tel désœuvrement! • On prétend qu'à Venise son imagination fut frappée de terreur parce gouvernement mystérieux qui pourtant n'était plus qu'un vain épouvantail, On sait l'anecdote qui courut sur la mystification faite par un ami, à savoir la visite d'un inconnu, à la suite de laquelle il aurait brûlé ses papiers et précipité son départ. En remontant par la Suisse et les bords du Rhin, il gagna la Hollande, où il put contempler le spectacle d'une république enrichie par son industrie. Mais ce fut surtout l'Angleterre qui le captiva. Il séjourna dix-huit mois dans ce pays qu'il regardait comme la principale école de liberté constitutionnelle, et dont il disait : t Là seulement sont nés des gens de vrai bon sens >. Parmi les notes du Journal qu'il écrivit alors, celles qui nous sont parvenues attestent qu'il vit tout, et sans illusion ni engouement : car, malgré ses sympathies, il censure la vénalité des consciences, il juge au vrai l'égoîsme

il'uD peuple caiculateur, et prédit l'émancipatioR prochaine de l'Amérique anglaise. Mais il eDvie h. nos voisina leur respect de la loi, le sérieux des mœurs et le mécanisme de leurs institutions. Bref, il revint de là, comme Voltaire, muni â'idées nouvelles qu'allaient féconder la méditation et la retraite.

La retraite Btadi«ns« de la BrMe> L«h CoiMldétallawt su la crandear et U décadence des BoaialBs, 4734, I^ Dlalogae de Sylla et d'Eaerate, 1T45. — Il ne se prassa pas en effet de produire ses trésors d'observation ; mais, durant deux années, loin de Paris et de sa turbulence, il s'enferma dans son château de la Brède où il ne vécut qu'avec ses livres, sans autre souci que de recueillir et d'ordonner ses pensées. Se détournant même des sujets contemporains, et ajournant l'éloge de la constitution anglaise, il donna la préférence à l'iDoR usive antiquité. C'est ce qui nous valut le livre des ComidératUms, qui parut en 1734, et restera le plus solide de ses ouvrages. On y sent comme la joie d'un génie qui reconnaît enfin son idétJ et, pour ainsi dire, sa patrie de prédilection ; car . il y a du Romain dans Montesquieu, du moins dans ce style dont la rigidité stoïcienne a un certain air de commandement. Par la vertu d'un sujet qui l'affranchit de toute influence mondaine, il redevient simple et naturel, il demeure toujours maître de lui ; la gravité du ton ne se dément pas, et son accent égale la majesté du Peuple-Roi.

A ce monument se rattache comme une de ses dépendances ce fameux Dialogue de Sylta et d'Eticrate qui, publié en 1745, remontait plus haut ; car l'Académie de Bordeaux en eut la primeur. Depuis lors il s'était aussi produit au Club de l'Entresol, devant ce petit parlement composé d'économistes, de diplomates et d'hommes d'État qui s'assemblaient chez l'abbé Alary, place Vendôme, dans l'hAlel du président Hénault. Ces origines académiques expliquent peut-être l'éloquence un peu thé&trale qui se mêle à l'énergie ou au pathétique de cet essai. Si Montesquieu cache trop l'horreur d'une àme atroce sous le faste de la grandeur et l'ostentation de l'audace, il fait du moins comprendre la puissance et l'impunité de ce dictateur sanguinaire qui rappelle Marius et prédit César. Il est visible que désormais Rome appartient à un maître; et l'on prévoit

A LA BRÈDE : OPUSCULES; ESPRIT DES 101 S. 473 tous les tyrans qui vont naitrc de ce despolisme accepté comme un bienfait, ou souffert comme une nécessité par des Ame» lâches et indignes de ta liberté. Mentionnons encore l'épisode de LyKimaque où respire l'orgueilleux enthousiasme du stoïcisme.

S*B ldé« fixe. L'Esprit des Lolo. Inlkllgftble labenv. Ses anxtUaIren. L'œnvre parait * CeaèTe, en 1 T'tSt — Sous leurs titres spéciaux, les études dont nous venons de parler n'étaient que les chapitres détachés du grand ouvrage auquel nous conduisent ces degrés successifs; car celui-ci i\it la première et la dernière pensée de Montesquieu. Oui, depuis il2i, à travers les salons et les pays étrangers, comme dans la solitude de la Brède, il ne cessa pas de porter en lui l'Esprit des Lois. Celait le quartier général de la longue enquête qu'il poursuivit depuis vingt-cinq ans.

Ses amis en avaient en déjà la confidence, entre autres d'Ar genson qui, dès l'année 1736, exprimait ce pronostic : < Je crains bien que l'ensemble n'y manque, et qu'il n'y ait plus de chapitres agréables h lire, plus d'idées ingénieuses et séduisantes que de véritables et utiles instructions sur la façon dont on devrait rédiger les lois et les entendre. » C'était juger bien sévèrement ce qu'on pourrait appeler l'idée fixe d'une si puissanle intelligence ; car ce livre ne fut pas seulement élaboré dans le cabinet. Soit qu'il causât diplomatie avec lord Waldegrave, stratégie avec le prince Eugène, finances avec Law, soil qu'il observâtle mouvement social dans le commerce du monde, Montesquieu sut puiser à toutes les sources d'information, comme l'attestent six volumes in-quario d'extraits, de réflexions et de noies rédigées de sa main. Mme GeoS'rin disait : < Cet homme venait faire son livre dans la société. Il retenait tout ce qui s'y rapportait. 11 ne parlait qu'aux étrangers dont il croyait tirer quelque chose d'utile >, et lui-même nous confie : « Le malheur de certaines lectures, c'est qu'il faut se tuer à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine è. amplifier >. C'est dans ces six volumes de fiches qu'il réunit ses idées éparses, avant de les ordonner en corps de doctrine, ou de les formuler en axiomes : bel exemple de cette longue patience qui est une des conditions du génie !

Aux abords de l'heure décisive où il fallait satisfaire à l'attente du public, il y eut trois années d'ardente activité (4743-46), peudant lesquelles noua le voyons, en sa terre de Guieune, dégrossir sa matière, avec la collaboration de son fils Secondât, de sa fille Denise, de son secrétaire d'Arcet, et de l'abbé Guasco, homme de bon conseil et d'agréable érudition. Puis suivirent encore deux autres années de lutte vaillante lorsqu'il s'agit de flxer la forme et de graver le trait pur l'airain. Il faillit y perdre la vue; il succombait de lassitude. Ne lisons-nous pas dans sa correspondance : c J'ai pensé me tuer, depuis trois mois, afin d'achever un morceau qui formera trois heures de lecture. Cela m'a coAté tant de travail que mes cheveux en sont blanchis, t Enfin, en 1748, parut l'œuvre où Montesquieu surpassa les espérances de ses amis mêmes. Pour échapper h la censure, elle dut être imprimée à Genève, d'où elle se répandit en France à la dérobée, tandis qu'elle était accueillie en Angleterre et en Italie avec une telle faveur qu'on en fit vingt-deux éditions en dix-huit mois, et qu'elle fut traduite dans toutes les langues de l'Europe, L'£iprt( des Lois avait été publié en France dans les premiers jours de novembre, en deui vol. in4'', cher Barillot; mais malgré des corrections attestées par 14 cartons il y avait été interdit. L'ouvrage contient 32 livres. Dans le XI*, le chapitre des Lois qui forment la liberté politique est l'analyse de la constitution anglaise qui devait tant influer sur nos futurs hommes d'État. Il portait cette épigraphe hautaine : Prolem sine matre creatam (Ovide). Montesquieu voulait dire qu'il n'avait pas eu de modèle. Quelques-uns ont prét«ndu qu'il faut traduire sans mère par tans liberté. Cette leçon est au moinii douteuse.

L« (nuid esprit —u» le bel es^l. LlNlilAtenr. Le etfjtm. — Si les craintes du marquis d'Argenson furent parfois justifiées, si Mme du Duffand put dire trop malicieusement : • C'est de l'esprit sur les lois », il n'en faut pas moins honorer d'une admiration reconnaissante un de ces génies qui ont eu la gloire de restituer à l'humanité ses titres les plus précieux. Qu'il y ait là des contradictions, des lacunes, des problèmes suscités sans être résolus, des opinions trop exclusives, des citations es, une méthode arbitraire ou discursive qui morcelle

LE GRAND ESPBTr SOUS LE BEL ESPRIT. 477

les chapib^s et déconcerte l'attention, nous raccorderons volontiers. 11 est certain que Montesquieu n'a pas toujours dominé son vaste sujet. Outre que la science politique, enrichie par l'expérience d'un autre âge, s'est portée plus avant, il faut bien avouer aussi qu'on ne sait quel ton d'oracle et surtout la recherche de l'efTet dénoncent çÀ et le, le cru de Gascogne. Hais à chaque pas éclatent soit des beautés qui consolent Je ces défauta, soit des découvertes qui rachètent de rares erreurs. Dans ce labyrinthe, le fil se brise parfois; mais le flambeau ne s'éteint pas ; à travers les routes qui se croisent et semblent se confondre, le philosophe triomphe de la plupart des obstacles; car la lumière des principes éclaire sa marche et lui montre te but.

Ce n'est pas qu'il ait le goût des doctrines ou des théories préconçues. Il serait plutôt un historien qui se propose d'expliquer le droit positif des gouvernements établis ; car son livre rappelle ce Panthéon qui donnait l'hospitalité à tous tes Dieux du monde païen. Le Contrat Social, qui parut quatorze ans après, en 1762, recherche au contraire l'origine et la nature du droit. Visant à l'absolu, il commence là où Montesquieu finit, et on a pu dire de ce petit livre, le futur Évangile de la Convention : ■ C'est le portique du temple et le premier chapitre de VBspril des Lois >. Mais, si Montesquieu n'est pas de la famille des utopistes, comme l'abbé de Saint-Pierre ou J.-J. Rousseau, et s'il préfère aux systèmes l'étude impartiale des faits, il les juge toujours avec sa raison et sa conscience. En s'appliquent aux choses passées, it a donc plus que personne propagé des vérités d'avenir; «t en traitant dee lois mortes, il en a préparé d'autres qui feront vivre à jamais les sociétés civilisées. Voilà pourquoi le xviii* siècle reconnut un de ses guides dans ce penseur fécond en paroles mémorables que les peuples ou tes souverains ne sauraient oublier impunément.

Sous la'réserve d'un sage qui ne parte jamais à la passion, se déclarent ouvertement les préférences d'un citoyen qui appai^ tient à la race des L'HApital, des Vauban et des Catinat, à cette élite dont le vœu constant fut le bonheur de la patrie et du genre humain. Son livre confirme le témoignage qu'il se rendait en disant : • J'ai toujours senti une joie profonde tors-

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qu'on & fait quelque règlement qui allait au bien commua >. Il fut le premier qui posa les priucipcs du droit politique et civil, en le fondant sur la division des trois pouvoirs. Quinze ans auparavant, Voltaire, dans ses LcUres anglaises, n'avait fait qu'un assez froid éloge de l'AngleteiTe et de sa Constitution. Uonlesquieu l'offre k l'Europe comme un objet d'envie, et en comprend les ressorts mieux que les Anglais eux-mêmes. 11 essaya de tempérer les rigueurs du droit péual par un esprit de douceur et d'équité. Lorsqu'en 1764 Beccaria publia son beau traité des Délits et des Peines, il s'annonça comme le disciple du publicisle qui avait donné le signal d'une éloquente protostation contre le scandale de ta torture et de l'esclavage. Enfln, c'est de Montesquieu que relèvera l'école des hommes d'État qui, depuis Turgot et Halesherbes jusqu'à Bojer-Collard et Tocqueville, ont avec tant d'éclat représenté parmi nous ta cause du gouvernement parlementaire et des libertés publiques. InJasUce de* MtloiUi des Dttcteara cl de* sectes pUloscpUqnea. Ap*I«gle de HoBtes^Blea. Sa vie privée. Le pUlanlhrope. Sa mari, ITSC — Cependant ce salutaire ouvrage ne reçut pas en France l'accueil qu'il méritait. Tandis que des reines de salon le condamnaient lestement par un bon mol, le lourd Crevier osa le trouver trop léger. Voltaire lui-même aifecta de ne voir que de l'esprit dans sa justesse. Les Docteurs de Sorbonne l'accusèrent d'irréligion. Pour désarmer leurs censures, Moutesquieu dut promettre de corriger son livre. Après de longues négociations, et malgré le bon vouloir du pape Benoit XIV, il fut aussi condamné par la Congrégation de l'ijidex, le 2 mai 1752. Aux censures de la Sorbonne et de Rome et aux épigrammes des mondains s'associèrent les ombrages de la Cour, les rancunes des financiers et les critiques des philosophes. Montesquieu expiait ainsi une qualité maîtresse qui aurait dû le recommander plus sûrement encoro èi des lecteurs français, nous voulons dire ce tour ingénieux qui, chez lui, est l'ornement du bon sens. Mais ne nous plaignons pas de ces injustices, auxquelles nous devons la Défense do l'Esprit des Lois (1749), cette apologie si vive, si moqueuse, 81 étiucelante de malice et d'imagination. Ce chef-d'œuvre de logique fut le dernier écrit de Montesquieu ; car tant de travaux

CONCLUSION BUB L'HOUUE. 419

avaient épuisé ses forces. Vieilli prématurément, il vécut six années encore, et put jouir d'une gloire qui lui vint d'ellemême, sans aucune impatience d'ambition, paisible et sereine comme son génie.

Nous aimerions à peindre, dans le cadre de sa vie à la fois seigneuriale et agreste, le penseur que nous enviait l'Europe, et dont la bonhomie charma tous ceux qui l'approchèrent. 11 y aurait au moins à esquisser le portrait de l'administrateur économe qui, très avisé en culture comme en politique, mit son point d'honneur à mieux aménager ses domaines, c plutôt pour une certaine idée d'habileté qui lui en reviendrait, que dans l'intention de s'enrichir >. Et puis il veut faire sa fortune par les moyens qu'il a dans les mains, > et non pas par des moyens étrangers, toujours bas ou injustes ■. 11 sut accroître la valeur de ses vignobles, et, selon son aveu, < profila du succès de ses livres pour assurer celui de ses crus à l'étranger i. L'Angleterre rendit hommage à l'Espnt des Lois, en accordant aux vins de Tauleur la dispense du droit d'entrée. Il en use avec ses terres comme il désirait que le pouvoir en usât avec la France. 11 ne cesse d'y introduire toutes les améliorations que lui ont enseignées ses nombreux voyages. Il faitvenir de Flandre un trèHe qu'il acclimate en Gironde. Il défriche ses landes et y orée des métairies. Il arrange à l'anglaise le parc de la firède, pour se con- ,soler de ne pouvoir en faire autant de la Constitution qui régit son pays. Il paraît parcimonieux et fVugalj mais il est généreux pour ceux qui souffrent : témoin cette famine durant laquelle il fonde à ses frais des greniers de charité, et fait distribuer à ses vassaux plus de cent boisseaux de froment.' Autant il est fier avec les puissants, autant il se montre affable avec ses luférieurs. On peut rencontrer H. le président à mortier dans ses vignes, coifië d'un bonnet de coton blanc, un échalas sur l'épaule. Ce stoïcien auquel on reproche de n'avoir pas le cœur assez chaud répand partout des bienfaits que révèle seule, malgré lui, la reconnaissance de ses obligés. Bref, il est aussi grand de près que de loin, et sa bouté vaut sa raison.

Il avait l'instinct de sa fin prochaine, et l'envisageait sans trouble. Presque aveugle, il parlait gaiement de sa cataracte : c Hon Fabius Maximus, H. Gendron, écrivait-il, me dit qu'elle

est de booae qualité, et qu'on ouvrira le volet de la fenéti'e >. Puis il ajoutait avec mélancolie : t U me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est qne l'aurore du jour où mes yeux se fermeront pour jamais >.

Ce pressentiment n'était que trop vrai. Car, le 10 février 1753, il s'éteignit doucement, à Paris, dû il venait chaque année passer quelques mois, dans son appartement de la rue Saint- Dominique Saint-6ermain (probablement à l'ancien n" S7). Son corps fut déposé dans le c&veau de la chapelle Sainte-Geneviève, à Saint-Sulpice.

Après sa mort, Voltaire — dont Montesquieu disait : • 11 est comme les moines qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre : Voltaire écrit pour son couvent > — put enfin régner sg^s partage- sur la société française, jusqu'à l'avènement de J.-J. Rousseau et de son inlluence toute démocratique.

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