‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 207 sur 244 · BXAMEN CRITIQUE DU CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

BXAMEN CRITIQUE DU CONTRAT SOCIAL

bonne foi du Contre social, sans signaler et considérer quelque peu la foule des objections qu'il a soulevées.

Exanen de qaatr» objecllans «n - Contrat SMikl -. — 11

nous suffira d'ailleurs d'en relever quatre qui résument toutes les autres. — On l'a accusé, en substance ; i" de sacrifier la liberté à une chimère d'égalité, 2" d'être dérivé d'un principe faux, 3" d'aboutir à une conséquence féroce, et 4° de n'être dans l'ensemble qu'une utopie.

Première objection i AllCn«U«n de I« liberté. — Rousseau a écrit ; c Ces clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté >. — C'est l'absorption de l'individu par l'Etat, de l'homme par le citoyen, le despotisme de la loi, objecte-t-on, et Bousseau lui-même a déclaré la liberté inaliénable. Mais à ses yeux ce n'est pas là une aliénation véritable, c'est une mise en commun des droits pour les renforcer : < Ce que chacun aliène, dit-il, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté > ; et ailleurs : < 11 est si faux que dans le Contrat social il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation par l'effet de ce contrat se trouve réellemeat préférable « ce qu'elle était auparavant •. Elle est fondée, en effet, sur l'égalité devant la loi, suivatU une remarque gui doit servir de base à tout le système social : * C'est qu'au lieu de détruire l'égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale et légitime h. ce que la nature avait pu mettre d'inégalité physique entre les hommes, et que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention et de droit* >.

Denxtème obJecUan t Le contrat soHnl n'a pas de réalité hMoriqne. — L'école dite historique conteste la réalité du contrat originel : < L'histoire — objecte un de ses chefs —, qui a vu naître tant d'États, ne connait aucun exemple d'État contracté par les individus >. C'est là une pure chicane de fait qui n'inlirme en rien le droit. Rousseau déclare, dans le Contrat social : ■ J'étudie les hommes tels qu'ils sont et les lois telles

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qu'elles peuvent être > ; et dans VÊmiU : • U faut savoir ce qui

doit êlre, pour bien juger de ce qui est >.

Et d'abord, il ne s'agit nullement de donner le Contrat êocial comme fondement à la sociêlé en général, mais à la tociété politique. Cette distinction essentielle et tant de fois négligée, une fois faite, la conception du Contrat iocial n'eût-elle d'aiUeurtï aucune réalité historique, et oublié.t-an ses évidentes analogies avec la Déclaration d'indépendance américaine «t avec la Déclaration de» droit» de Chomme, qu'elle n'en serait pas moins une hypothèse commode, bien que provisoire, pour construire solidement la théorie du gouvernement idéal.

Qu'importe donc que le contrat soit devant ou derrière, dans l'ordre des temps, et que son théoricien ait subi avec son siècle, comme on l'a dit avec esprit, une espèce de mirage intellectuel? H n'en a pas tu moins clair.

Tr«lalèaie abJeetlcB i La pr*reB«l«B 4^ bi etvUe on Ift mwrl. — Une objection plus grave est celle que l'on fait h la sanction que Rousseau demande dans sa conclusion pour cette • profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de filer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être boa citoyen ni sujet fidèle •. L'auteur du Contrat social s'échauffe ici jusqu'à écrire ; ■ Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes : il a menti [devant les lois >. Hais sur ce point, à l'aide d'un manuscrit plus complet du Contrat social, on vient de plaider avec force les circonstances atténuantes ', et de prouver que toute cette fin o'esL qu'un plaidoyer indirect de Rousseau pour la tolérance en général et pour ses coreligionnaires en particulier.

On pouvait s'en douter à la seule inspection du teste connu. Si Rousseau a imposé un credo à • la sainteté du contrat social cl des lois >, sous peine de mort, n'était-ce pas pour avoir ensuite le droit de s'écrier très haut, sans être suspect de troubler

iiifd.,'

EXAMEN CRITIQUE DU COfITBÀT SOCIAL. «î«

l'État : t Quiconque ose dire Hors de tÉglise, point de salut, doit être chassé de l'Etat, à moins que l'État ne soit l'Église et que le prince ne soit le pontife lî La. sanction demandée n'en reste pas moins effroyable, et certes le Dracon genevois n'avait que trop raison de s'écrier dans une pensée inédite : i Le fardeau de la liberté n'estpas fait pour de faibles épaules*. Que d'épaules et de têtes il allait écraser!

l^atrfème abjeetlsa ; Le « C«iitr*t s««lml • est, dknfli ««a «nscmble, nne atoitle et le système eM ImprfttleaUe. —

Quant au reproche plus général adressé h l'auteur du Contrat aodal, de n'avoir construit qu'une utopie impossible h appliquer, on pourrail croire qu'il passe condamnation là-dessus, si l'on s'en rapportait à ces seuls passages de l'Emile : < Le droit politique est encore à naître, el il est k présumer qu'il ne naitra jamais. Le seul moderne en élat de créer cette grande et inutile science eût été l'illustre Montesquieu. Hais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis; et rien au monde n'est plus différent que ces denx études. >

Hais ne nous y fions pas, écoutons plutôt sur quel ton il écrit à D'Alembert : c Où est le plus petit écolier de droit qui ne dressera pas un code d'une morale aussi pure que celle des lois de Platon? Mais ce n'est pas de cela seul qu'il s'agit; c'est d'approprier tellement ce code au peuple pour lequel il est fait et aux choses sur lesquelles on y statue, que son exécution s'ensuive du seul concours des convenances; c'est d'imposer au peuple, à l'exempte de Solon, moins les meilleures lois en elles-mêmes que les meilleures qu'il puisse comporter dans la situation donnée >. Et c'est ce qu'il a fait formellement, en maint endroit dn Contrat tocial, notamment dans ce passage : t Mais ces objets généraux de toute bonne institution doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissent tant de la situation locale que du caractère des habitants, et c'est sur ces rapports qu'il faut assigner à chaque peuple un système particulier d'institution, qui soit le meilleur, non peut-être en luimême, mais pour l'état auquel il est destiné. Par exemple), etc. Écoutons d'ailleurs cet éloge si franc qui est comme le trait

d'union entre le Contrat todal et VEsprit (UiUris:t Les rapports nécessaires des moeurs au gouTeraeinent ont été si bien exposés dans le livre de VEsprit des iois, qu'on ne peut mieux faire que de recourir h. cel ouvrage pour étudier ces rapports >.

Avec quelle netteté d'ailleurs il est allé, d&ns TSmife, au-devant de l'objection même que nous examinons ici : f Je ne serais pas étonné qu'au milieu de tous nos raisonnements, mon jeune homme, qui a du bon sens, me dit, en m'interrompent : ■ On ( dirait que nous bâtissons notre édifice avec du bois et non pas ( avec des hommes, tant nous alignons exactement chaque pièce « à la règle I — 11 est vrai, mon ami, mais songez que le droit ne c se plie point aux passions des hommes, et qu'il s'agissait entre » nous d'établir d'abord les vrais principes du droit politique, c A présent que nos fondements sont posés, venei examiner ce

< que les hommes ont bâti lè.-dessus, et tous verrez de belles

< choses ! > Alors je lui ai fait lire Teiémaque et poursuivre sa route, nous cherchons l'heureuse Salente. >

Et combien de fois n'a-t-îl pas fait entendre que l'heureuse Salente n'était pas loin de Genève, qu'il avait calqué sur plus d'un point les plus vieilles constitutions de sa patrie ', et que ses théories politiques ne s'appliquaient qu'à un petit État. Il a même tracé le plan, aujourd'hui perdu, d'une étude sur les moyens de permettre aux petits États libres d'exisler 6 cdté des grandes puissances, en formant des confédérations. Enfin n'a-t-il pas prouvé lui-même que ses principes étaient susceptibles d'application, en rédigeant son Projet de conslitution pour les Corses, et surtout ses sages et éloquentes Considérations sur le gouveraement de Polognel

Orl^BsUté >«UUve et ■•iiree« diverses dn • Caalral social ». — Le • Gvstrat seclMl • et « l'Esprit des l»ls >.— Il serait donc aussi injuste de contester à Rousseau la préoccu-

1. Scioali. J.Yay {BaUclia de rimliM Je Ce«^te, t. XXllI-XXV, 1818-1881), il sorsit remgntë jusqu'à la charte de 1387. oclrojéo par l'évêqno Adémar Fabri. . Catio ocblocraiie tnmultneuso dériverait do U loi fandaDientals! On lafooderail nur des scies do 138^7 et de im: On l'aurait ramassés daos ces temps tëndbrenx: • s'éoriail ddjà TraDchin dans ses l^llre:de la Campagne. Et Roat-

bibliothèque de Neuchïtel (cf. Hevue luiêse de ISeï, p. 33), 1] écrit h propos de la chtirte d'Adëmar Fabi-i ; • Cette pièce authentique est regardée par la bourgeoisie de Genève comme le Toademsat de sa liberté ■.

LE STYLE DU CONTRAT SOCIAL. 83t

patioa de rendre ses idées applicables, que de nier l'origiDalité de leur ordonnance et de leur exposition. Hais il ne faut pas non plus lui faire tout l'hoDoeur de leur invention, en oubliant celte foule de théoriciens politiques où il les avait puisées et principalement ceux de l'école protestante, depuis Grotius qui était toujours ouvert sur l'établi de son père, jusqu'à Puffendorf qu'il avait trouvé dans la bibliothèque de Mme de Warens, 11 y faut joindre, en première li^e, sinon l'évéque genevois Adémar Fabri et sa charte démocratique qu'il n'a peut-être citée qu'après coup et pour les besoins de sa polémique, du moins Locke, premier auteur de l'idée du Contrat social,et Burlamaqui et Montesquieu lui-même '.

Avant l'auteur du Contrai social, celui de l'Esprit des lois, dès le début de son livre, était remonté jusqu'à la considération de r € homme dans l'état de nature », et même jusqu'à celle des lois de la nature, < ainsi nommées parce qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être >. Mais ces mêmes conséquences que Montesquieu a évitées, en se jetant dans une critique électrique des lois positives , de manière à pouvoir écrire : » Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes», l'auteur du Contrat social les a variées et systématisées, avec une intrépidité et une force de logique qui ont valu jadis à son livre cet éloge : c C'est le portique du temple et le premier chapitre de l'Esprit des lois •-

Aussi, en dépit de ses contradictions et de ses obscurités, le saluait-on, hier encore, avec une reconnaissance éloquente, comme le < grand initiateur • de la théorie de l'état contractuel, laquelle nous fait espérer tous les remèdes au mal social, et t la seule société qui soit conforme à la justice, une société où tous seraient parfaitement libres et où tous cependant seraient unis ' ». C'est un si grand honneur pour Rousseau, que les mérites de son éloquence n'y peuvent'gucre ajouter ici.

Le «tfle du « Contrai social n. — Ils sont grands pourtant et même neufs chez lui. Les citations que nous en avons faites sufDsent k prouver en effet avec quelle maîtrise il a exécuté le

dessin qu'il nous coDfle, dans uae note des Confeseiont, et qui consistait à mettre, dans le Contrat ioeial, • uniquement toute la force du raisonnemeat^ sans aucun vestige d'humeur et de partialité ». S'il a péché en quelque chose, ce n'est que par t'étalage même de cette force de raisonnement qui va Jusqu'à une affectation passagère des termes de géométrie. Mais peut-on insister sur ce reproche, en le voyant lui-même s'excuser de le mériter, par ce besoin d'être court, qui lui a Tait trouver tant de formules plus ou moins contestables, mais toujours éloquentes et gravées à jamais dans la mémoire des hommes et sur les tables mêmes de la loi, témoin la Déchralion des droits de l'homme, où chacun peut les retrouver aisément, h toutes les lignes.

La HouvelU Bilolse.

■ Apvta le cMatr»! ■•Hal, le e«Mtr«l de mariage- — Ka écrivant la Houvetle Uèlotte, et en passant de l'examen du contrat social h celui du contrat de manage, Rousseau faisait succéder k la métaphysique de la politique et des intérêts celle du cœur et de la morale; à des êtres de raison, des êtres de passion; k des êtres selon sa télé, * des êtres selon son cœur >, comme il aimait à les appeler. > Il faut des spectacles dans les grandes viUes et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres ', que n'ai-je vécu dans un fiècle oi^ je dusse les jeter au feu I • telle est son excuse hautaine pour écrire une Action après avoir pris pour devise : Vitam imptndere vrto.

Rewiacan el Riehari>aB, — La Nouvelle Héloiae est donc un roman. Il est, par lettres, dans la manière sentimentale, iHiurgeoise, prêcheuse, de Richardson; mais, conçu avec une sobriété, dans le nombre des personnages et des situations, qui n'appartient qu'a Bimsseau, et dont il a eu raison de se prévaloir contre le devancier anglais qu'il avait étudié dès le» Charmettes, dans les imitations de l'abbé Pi-évosl. Dans toute son étendue, six personnages, dont quatre épisodiqucs, sufllseni à soutenir l'intérêt : ce sont partout les deux amoureux, Julie et Saint-Preux; et çà et là leurs deux amis intimes, le chevalcrcftquc milord Edouard el la gaie Claire; enfln, dans les Irois

LA NOUVELLE HÈLOtSE. «33

premièr«B partieB, le père de Julie; dans les trois autres, son mari, M. de Wolmar. Les amoars de Julie et de Sainl-Preux traversées, rompues et moralisées par le mariage Je l'héroïne, voilà, pour les incidenls; les états d'àme qu'ils engendrent chez les principaux personnages, voilà pour l'inlérét romanesque. Reste la thèse.

f:«i«esp*ndit>ee de* ieax paitiea du fomérd >«x deaz parU«a âm »jBteme de Manmeau. — On retrouve exactement dans les deux parties du roman, c'est-à-dire avant et après le mariage, la première et la troisième partie du système de Rousseau, mais reprises arec quel lyrisme! La première moitié est lin hymne délirant à la passion selon la. nature, à la force inéhiclable de la ■ beauté fatale », à ses pudeurs et à ses ivresses, au bonheur parfait que l'homme gonterait dans l'union libre. Mais il faut des époux assorlis, et la nature n'a pas seule voix au chapitre : il y a des convenances, celles-là mêmes dont Rousseau tracera si soigneusement le catalogue, dans le cinquième livre de l'Emile. Un père entiché de sa noblesse et de son rang sépare la nouvelle Héloïse de son précepteur, roturier et pauvre, et, malgré la voix de la nature à laquelle nos malheureux amants ont fait tous les appels permis et défendus, il marie sa lille à un de ses amis, homme mùr et de qualité.

r.'eat sur cette base chancelante, suite d'un acte de 1' « inique despotisme du père >, que Rousseau va fonder cette réformé des mœurs domettiques qui, dam sa penfiie, -prépare celle des mœurs publiques, enli'eprenant de ployer les passions au joug de la foi jurée derant Dieu et devant les hommes. C'est la deuxième moitié du roman,' et nous y reconnaissons la troisième partie de son système. Hais jamais il ns s'était heurté à une difficulté pareille.

■ardiesse da aalei, — 11 a posé le problème avec une har- 1 liesse inouïe.' La situation de Julie vis-à-vis de H. de Wolmar n'est pas en effet celle de la princesse de Clèves après qu'elle a confessé à son mari son amour pour le chevalier de Lorraine, car, outre le fantôme du premier amour, il y a entre eux la réalité de la faute ineffaçable. Or c'est au cœur de cette situalion que Rousseau s'installe, en ramenant Saint-Preux au foyer lu^mc de Julie. 11 y revient du bout du monde, dont il .avait

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> mis le diamètre * cotre elle et lui, et d'oA il écrivait — sur

le ton du m&lheureux amant de Bérénice, quand il s'écrie ;

Dans l'Orient disert quel devint mon ennui !

— : ( Le monde n^est jamais dirisé pour moi qu'en deux parties : celle oii elle est, et celle où elle n'est pas >. El c'est l'épous lui-même qui le rappelle pour entreprendre la cure des deuj amants. Echapper au ridicule, faire jaillir du cœur de ces trois personnages un hymne grave aui vertus de la famille et au bonheur domestique, voilà ie tour de force qui a tenté Rousseau.

L« scène de l'é^se cl PeiplKtlMi. — liwNle BélMaecUqac et vérité de I* conelasIaM. — La crise a commencé dans le cœur de Julie b, la messe de mariage, dans l'église même. CeiW scène oi^ elle tente d'arracher son amour de son cœur bous r ( œil éternel qui voit tout >, touche au sublime. Par la situation, elle rappelle la Pauline de Polyeucte; par le pathétique Bérénice; et le style de Rousseau n'est indigne ni de l'une ni de l'autre -

Dès lors l'expiation commence. Aidée par son mari, Julie, qui écrivait jadis cet aveu d'une naïveté toute racioienne : < J'oubliai tout et ne me souvins que de l'amour >, se sublime, comme épouse et comme mère; tient le serment tacite fait à Dieu, au sortir de l'église : • Je veux aimer l'époux que tu m'as donné, je veux être fidèle »; et y ajoute même qu'elle serait ( chaste veuve *. La < charmante prêcheuse... charmante en vérité, mais prêcheuse pourtant... pérorant à ravir • — comme le remarque l'auteur lui-même —, entraîne avec elle, dans celle ascension héroïque vers le plus difficile des devoirs, jusqu'à Saint-Preux, auquel elle a dit, dans l'élan d'un mysticisme tout platonique : < OubUons tout le reste et soyez l'amant de mon âme>.

Elle meurt, victime de son dévouement k son tUs, sans que ses efforts surhumains, qui l'ont sauvée de toute nouvelle défaillance, par 1' < horreur d'un plus grand crime », aient pu la sauver de l'amour qu'elle garde au fond de son cœur. Celui-ci se trahit avec une iranie mélancolique dans cette avant-dernière lettre, que Rousseau appelait en note son « chant du cygne >'

BEAUTÉS ET TACHES DE LA NOUVELLE HÊLOÏSE. 635 « Mon ami, y écrivait-elle enfin à Saint-Preux, je suis trop heureuse : le bonheur m'ennuie ; un jour de plus peut-être et j'étais coupable ! > Tel est son cri suprême dans la lettre posthume, aveu mélancolique, grâce auquel l'auteur de la Nouvelle Héloise a pu, sans faire mentir la nature, affirmer le triomphe possible des sentiments de ta famille sur la passion.

A-t-il réussi à démontrer ici la supériorité de l'état social sur l'état de nature à tous ceux qui voient la formule du bonheur dans une chaumière et un cœur? Du moins son honneur est de l'avoir entrepris.

La • NnTene Bèlolae -, — • P«néU ■, «t U < PrlBcmm de Clève* •• — Lleax ««idbébbs de morale Inbriqae. — Hais il ne faut pas lui demander la sereine et solide vertu de Richardson dans Paméla, ou la décence exquise de Mme de Lafayetle dans cette Princesse de Ctèves, avec laquelle il provoque lui-même le parallèle. La donnée de son choix ne lui permettait ni l'une ni l'autre. Que de lieux communs de morale lubrique — en prenant l'expression an sens de Boileau censurant Quinault — il a réchauffés de l'ardeur de son style ! celui-ci, par exemple, qui est de Claire : < Une tache parait-elle au soleil? combien de vertus te restent pour une qui s'est altérée,... je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions! >

lalempépwieeH vonlnCB du Iom et da aljle. ~ BApUqBea ■■r^Bolmes de raatenr * hch eriUqaeii. — Que d'intempérances même dans ce style, sans aller jusqu'à dire avec l'auteur lui-même qu'il est parfois < emphatique et plat > ! Hais quel abus des figures, et du don des larmes! Combien rare la ■ douleur sèche •! Que de redites! Que de hors-d'œuvre ! Mais sur tout cela, dans ses préfaces et dans ses notes, il a passé condamnation, avec une bonhomie tour à tour sincère et narquoise qui émousse la critique. Ne va-t-il pas jusqu'à s'écrier dans ces notes dont il escorte curieusement son texte : « Leurs pauvres tètes n'y sont plus! > ou encore : t Le galimatias de cette lettre me plait ! *

Peut-on, par exemple, s'expliquer plus finement sur certains reproches d'indécence adressés aux premières parties du roman : « Je pense au contraire que la fin de ce recueil serait

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superflue aux lecteurs rebutés du commencement et que ce même commencement doit ttre agréable à ceui pour qui la fin peut être utile iT En somme il veut être lu, et ■ le public n'eM pas composé d'ermites >.

Aux reproches sur la diffusion fréquente de son style, sur la longueur des sermons de la Suiitie$$e, il répoudra que c'est ainsi que parle ta nature, et il s'écrierait volontiers avec Dorine que jamaii les amani$ ne ionl lot de jater. Ce n'est pas 1&, dit-il, le ( jai^n paré des passions >, ce style d'auteur qui brûle b papier, sans que la chaleur aille plus loin. Et certes il s'y connaissait, témoin certaines pièces de sa propre correspondance. Qu'importe d'ailleurs que «a Julie ne soit chère qu'aux provinces, aux vrais campagnardif < Quand on aspire b. la gloire, il faut se faire lire à Paris; quand on veut être utile, il faut se faire lire en province, »

Le* dlgreaal*a« i Le dnel. — Le aaMAe. — l* • gfnét*eralie ■. La p»éde d« ^^sage. — SalBl*Preax déeaa'rre les Alyea. — Ajoutons-y les digressions, notamment celles d'une dialectique si vigoureuse contre le duel, ce préjugé qui ( met toutes les verlus à la pointe d'une épée > (1™ partie, lettre LVii) : pour el contre le suicide (111* partie, lettres xxi et xxiii), < le j>lus simple des droits de la nature >, selon Saint-Preux, ou une faillite au bien qu'on peut faire, • seul prix de la vie >, seloa milord Edouard; celles d'un humour si caractéristique sur le brillant, la fausseté et le grand creux de ce « vaste désert du monde >, et le dégoût du demi-monde (11° partie, lettres \i\ sqq.), sur les femmes de Paris, ■ la gynécocrafie parisienne >. et l'Opéra (II« partie, leilres xxi, xxm, sxvii) ; Celles d'une poésio M douce, inconnue h Xénophou et même k La Boétie, sur la ménagerie, l'intérieur de la vie patriarcale de la famille Wolinar (IV partie, lettres x, xi; V'^ partie, lettres ii, lii, v); enfin el surtout celles où il peint le cadre de son action, qui sont à peine des digressions. Elles ne sont pas la moindre nouveauté du livre, La lettre oi'i sont décrites les montagnes du Valais (1" partie, lettre xxii[) fut une révélation; on disait alors que la musique italienne déboucha les oreilles, on peut dire que cette lettre déboucha les yeux : c'est Saint-Preux qui a découvert les Alpes, ausquetlesil ne manquait, comme il dit, que le regard des homme.'.

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