‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 221 sur 244 · Ln Famille de Jeni · texte numérisé non relu

Ln Famille de Jeni

ir M. Eugène Ritter, Genève, I8TO, p. 8.

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ses maximea. Aussi ne plaid erons-DO us ici ni l'invraisemblance ni même quelque accès précoce d'une folie trop avérée, plus tard. Sans nous arrêter à toutes les eïcuses qu'il tire tour à tour ou de ses convictionB de • citoyen de la république de Plalou », ou BDGore de sa misère, de son désir de soustraire ses eufaats à l'iotluence de la famille Levasseur, nou^ irons droit à la vraie coupable, qui fut ici sou indigne compagne. C'est ce que nous savons aujourd'hui, et ce que le pauvre Rousseau a failli avouep plus d'uoe fois. Cependant il eut la force de se taire, par une générosité bien mal adressée et bien irritante pour qui sait le fond des choses.

Hais c'est tout; et après cette faute vénielle de son mensonge de laquais, après cette faute si grave, mais partagée et même provoquée, de l'abandon de ses enfants, que reste-t-il donc dans sa vie qui légitime les répugnances que certains affichent encore si hautement et qui discréditent ses meilleures idées? Et d'autre part, n'a-t-il pas eu un prodigieux mérite & s'affranchir assez des instincts vicieux et des mauvais exemples de la première partie de sa vie, pour s'élever jusqu'à l'honnêteté et à la dignité constante, sauf une défaillance, de son âge mùr et do sa vieillesse? Ne renvoyait-il pas 4â louis sur 90 que lui adressait le duc d'Orléans, pour de la musique copiée, fait connu seulement par le témoignage de Frédéric II qui le tenait de Maupertuis? Et quel surcroit d'excuses dans la noble énergie qu'il a mise a secouer sa paresse de vagabond, à nourrir et à affranchir son génie? En conscience, pent-on se répéter aujourd'hui, même tout bas, ce que Mme de Choiseul écrivait, en 1766, à Mme du DefTand : < Je ne serais pas du tout étonnée qu'on me prouT&t que Bousseau n'est pas un honnête homme >î

Sea Iravem el sea mérite*. — Son «rgvell et aaia cas palbalociqnc. — Dès lors, pourquoi lui reprocher si fort son humeur défiante et chagrine, la versatilité de ses affections et le peu de sûreté de son commerce, son orgueil ou encore sa promptitude à fuir devant un arrêt du Parlementî Et d'abord on est mai venu à accuser de lâcheté le seul des écrivains militants de cette époque qui osât signer tous ses écrits, et quels écrits! celui dont Mirabeau, qui s'y connaissait, a pu louer r ( inflexible courage >. Ses défiances ententes circonstances.

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après sa fuite de Moabnoreacy, sont péDîbles à lire; mais il avait été, peadant la première moitié de sa vie, le plus coDflaol des hommes; ei il faut bien reconnaître qu'& partir de sa rupture avec Mme d'Épinay et les philosophes, depuis l'arrêt du Parlement contre VÉmile, jusqu'à l'interdiction par la police de lire en public ses ConftssUmt, en passant par la mystiflcatioD de Walpole et de Hume, par les machinations de Voltaire et par les ostracismes de ses compaU-iotes, tous les coups qui le frappaient pouvaient lui paraître concertés.

D'ailleurs, h travers toutes ses brouilleries, après ces ruptures théâtrales dont un de ses compatriotes disait récemment qu'elles sont un ■ tic genevois i, dans les plus sombres accès de son détire des persécutions, jamais il n'a calomnié sciemment un ancien ami. Bien plus, jamais on ne l'entendit médire d'un ennemi ou d'un confrère. Sa réputation de sincérilé était si iien établie près de ceux qui le connaissaient, que Mme d'Épinay, voulant faire arrêter par la police les lectures des Confeisiota qu'il faisait en public, écrivait à H- de Sartines qu'il c supisait de lui faire donner sa paroie, parée qu'il la tiendrait • ■ On a d'ailleurs des preuves abondantes et sans' réplique de sa bienveillance, de sa charité et de son dèsintéressemeat.

Il n'a été insolent qu'avec les grands; mais on ne peut nier qu'il ait fait des sacriOces difflciles à son indépendqnce. 11 reste vrai que son orgueil fut quelquefois haïssable, surtout pour ses contemporains, mais songeons & l'ardeur des contradictions qu'il essuyait de toutes parts, à l'impertinence des critiques que le roi de l'esprit faisait pleuvoir sur ce plébéien de la Utlérature. Il l'a déclaré lui-même : « Celte passion factice s'était exaltée en moi dans le monde et surtout quand je fus auteur : j'en avais peut-être encore moins qu'un autre, mais j'en, avais prodigieusement * ; et surtoat il ne s'en cachait pas, tout prêt à crier avec Goraeille :

Je saia ce que je vaux et crois ce qu'on en dît.

Et s'il a encore besoin ici et ailleurs d'un . supplément d'eicuses, n'oublions pas d'abord que cette dilatation de son m* était maladive, pathologique, comme on dit, et que l'inArmii^ spéciale dont il soufCi-ait depuis l'enfance a pour effet bien

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connu d'aigrir et d'aBsombiir l'humeur jusqu'à la folie. C'est là qu'il faut voir la source intermitteul« des frasques du dernier tiers de sa vie.

11 m été beaveonp «Imé el a II esl Impassible de ne pa* r»lBier >. — Sens de celle rcrainle d'anHlalie. — Tel fut son cas ; mais il faut le plaindre, surtout si l'on veut bien remarquer que non seulement il fut très malheureux, mais qu'il a beaucoup aimé! Il est vrai ausfi qu'il fut beaucoup aimé. Quelles délicatesses dans l'amitié de milord Maréchal! quels dévouements dans celle de Houlloul quelle abnégation dans celle de Mme Latour de Franqueville, et toujours et jusqu'à la dernière heure, que de protecteurs empressés à remplacer ceux qn'il rebutait! El, après Ea mort, quelles ardeutes sympathies pour sa personne ! combien de lecteurs et de lectrices s'écrièrent avec Mme de Staël : < Oh! Rousseau, qu'il eût été doux de te rattachera la vie!,.. Que rarement on sait consoler les malheureux! Qu'on se met rarement aw (onife/ewrdme/ » Oui, envers Rousseau, l'indulgence est un devoir et d'autant plus noble que plus on connaît les hommes, plus on lui pardonne, « 11 nous sera toujours impossible de ne pas aimer Jean-Jacquea ïtousseau >, déclarait naguère SaintC'Beuve ; et, hier encore, un des critiques les plus délicats de ce tetnps renouvelait la même décla* ration en termes presque identiques ■, tant ce cri uniforme : € 11 est impossible de ne pas aimer Jean-Jacques », part spontanément du cœur, dominant le tumulte des sentiments qu'on a éprouvés en le lisant. C'est la formule d'amnistie pour l'homme, celle qui l'eût le plus ému, lui qui a si souvent déclaré son besoin d'être aimé, t ce besoin d'attacher son oceur, satisfait avec plus d'empressement que de choix », comme il le confesse. Et ce besoin qui a, dit-il, < causé tous les malheurs de sa vie >, doit bien, par une juste compensation, en être la principale excuse. Hais, après tout ce qu'on sait, cette formule d'amnistie est, en outre, un hommage signiflcatif à son génie et peut servir à mesurer son charme.

L'anteur. — Examen de ses Idées, — Ce génie fiit bienfai'

Il ■Ilni'ostiinpa9«il)Ioileiiflpss l'aimer. Jesensqii'il hthon.'Inlsii LemallMi /ourmUiUi Déliait, 39 jainlS9t.

sant, en somme. Pour s'en convaincre, il suffît de faire ce que

Rousseau appelle le compte des plm et des moins.

Il fait sien le principe du stoïcisme : vivre conformémeot à la nature, et en tire, comme nous l'avons vu, une politique, une pédagogie, une morale et une religion. Bésumons-les.

Ia psIUlqne de Rsasse»*. — Le peaple aasveraiu et régallM idéale. — En politique, il a détrôné toutes les puissances pour faire régner seule la volonté générale. 11 tend à réaliser réalité idéale. Certes il lègue à ses successeurs de redoutables problèmes, tels que le soin d'accorder cette égalité avec la liberté et la propriété. Hais il leur a du moins désigné dans la volonti générale la reine légitime du monde moderne, et on sait si son empire s'étend tous les jours. Les hommes de la Révolution se montraient à la fois reconnaissants et conséquents avec leurs principes, depuis la Déclaration desdroits de l'homme, en faisant porter solennellement devant eux le Contrat social, le jour où ils escortaient au Panthéon les restes de Rousseau.

iM pédmgnt^e de Rea««esii et nom leflnenee «nr les der- ■lères réformes de l1nab«cilo« pnbllqae. — Parmi les uto- - pies de sa pédagogie, brillent des vérités que les éducateurs modernes ne se bornent pas à célébrer officiellement, quoi qu'en disent certains détracteurs de leurs réformes, mais dont ils s'inspirent visiblement. Une certaine conflance dans te développement naturel des facultés de l'enfant; uti appel direct k ses curiosités instinctives et à sa dignité naissante; la diminution de la concurrence dans les classes ; la substitution des interrogâtions multipliées, des développements motivés et spontanés et des leçons de choses, en prenant le mot dans un sens lai^e, auï leçons ex cathedra; et, pour préciser, l'enseignement du dessin par la copie directe des objets, présentés dans la réalité de leurs trois dimensions; le respect des droits de l'écolier à la vérité démontrée et non imposée, aux libres exercices du corps et de l'espril, à la santé et au grand air, sont autant de conquêtes de Rousseau sur le pédantisnie et sur cette déflance séculaire dont l'enfance était l'objet. En un mot, k pédagogie moderne, sans diminuer chei l'élève l'effort nécessaire, se préoccupe de le provoquer par ï'excUation agréable; et, en cela, elle relève tout entière de Bousseaui

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t.» mornle de Honsseno. — Le i> sixième sos ». — Foule, qaalKé et h«MinageH de ses disciples -~ Tout étrange que le fait puisse paraître à ceux qui ont lu les Concessions et savent ses fautes, Rousseau ouvrit une école de vertu où il dogmatisait sur ce sens moral, qu'il appelait le « sixième sens ». Les disciples arfluércnl. Les uns, mesurant sans doute les mérites de ses relèvements, et l'étendue de l'expérience de ce parvenu de la morale, à la profondeur de ses chutes, saluaient en lui r • apôtre de la vertu >, estimant qu' c il ne fut jamais peut-être d'homme aussi vertueux ». Ces expressions sont de Mirabeau, mais la caution est médiocre. D'autres, moins indulgents, pensaient comme Mirabeau le père : < Vous êtes toujours vrai, selon votre conscience momentanée ». Et qu'on ne voie pas ici une ironie, un pendant à la théorie sceptique des opinions successives, car l'ami des hommes ajoute : » Je ne connais pas de morale qui pénètre plus que la vôtre; elle s'élance à coups de foudre; elle marche avec l'assurance de la vérité *. Et ce fut ensuite l'opinion du plus grand nombre, qui ne s'inquiéta plus de savoir si Bousseau avait prêché d'exemple. Les femmes déclaraient, comme Mme Roland : < 11 inspire la vertu >, ou, comme Camot devant la Convention et du haut de son fauteuil présidentiel : t 11 a vivifié la morale ». On aura beau multiplier les réserves sur les qualités du moraliste et de la morale, et objecter avec raison qu'il n'a pas su graduer les devoirs, que sa morale sansUive est des plus périlleuses, il n'en reste pas moins établi que Rousseau fut, dès la fin du siècle dernier, le directeur de conscience d'une foule d'honnêtes gens. C'est un fait, et il faut le constater, en répétant à son honneur ce jugement d'un sagace historien des hommes et des Idées de ce temps-là : * C'est pour avoir proclamé le culte de la conscience qu'il fut idolâtré •.

Lb rellslo» de Ronsseaa. — Quant à sa religion, il ne l'a jamais donnée que comme un pis-aller, et sans l'opposer à aucune orthodoxie. PTa-t-il pas déclaré par la bouche du" Vicaire savoyard : « Si vos sentiments étaient plus stables, j'hésiterais de vous exposer les miens; mais, dans l'état oii' vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi > 7 Et il ajoute en note r i Voilà, je crois, ce que le bon vicaire pourrait dire à

ft76 JEAK-JACQUES BOUSSEAU.

présent au pubUc >. Que l'on pèse ces deux déclarations, avant

de lancer l'anathènie contre Bousseau.

Qu'on veuille bien considérer surtout que toute la construction logique de son système, telle que nous l'avons déduite de l'ensemble de ses œuvres, suppose le dogme de la Providence comme un indispensable postulat, si bien qu'eu ce sens il faul répéter avec M. F. Brunelière : < Oter du système de Rousseau le dogme de la Providence, c'est en ôter la clef de voûte >.

En efTet, dès le Discourt sur les scUnees, nous l'avons vu invoquer la pi'évoyance éternille. En léte du Discours sur VinégaUté, il constatait que cette même prévoyance a donné une assiette inébranlable k nos instilutions, que leurs désordres sont supcrliciels et qu'à la fin elle fait naître le bien du mal même. Voila le secret de son optimisme. Nous avons d'ailleurs remarqué que, quoi qu'on ait dit là contre, à la légère, il n'a pas évité de considérer, notamment dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, comment et pourquoi l'homme né bon a pu faire le mal. Itieo ne prévaut chez lui contre sa foi optimiste à ïeurylltinie providentielle, et si on lui oppose i le triomphe du méchant et l'oppression du juste *, il y voit une raison de plus, une raison suprême de c justifier la Providence >, en résolvant < une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle * par une survie de l'Âme au corps, au moins suffîsante c pour le maiotien de l'ordre *. Remarquons enfin que, s'il s'est délié des preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, il partage au fond cette déliance avec Pascal, et que ce dernier eût souscrit à tous ses appels à la eonscience et au sentiment, lui qui SQ préoccupait tant de parler au cœur, après avoir satisfait à la raison, pour < faire croire nos deui pièces >.

La religion de Rousseau s'arrêtg au seuil de toutes les orlbodoxies, mds elle y mène.

Salle de rantoar ■ Eui^«n tie l« far^e ehea B«a«scaa* — Lb caractérlsiiqBe de soa orisiaslKc. — Voilà en substance les idées de Rousseau, L'influence qu'elles exercèrent sur les hommes s'explique moins par leur fond, qui est emprunté, que par l'éclatante originalité de leur forme.

Cette originalité est d'abord dans lenr subordination syslé-

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