‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 223 sur 244 · JUGEMENT D'ENSEMBLE : L'AUTEUR · texte numérisé non relu

JUGEMENT D'ENSEMBLE : L'AUTEUR

duite du lalent et dans celle de la vie, et il a pu être appelé par Lamartine, avec une malignité éloquente : < le tribun des sentiments justes et des idées fausses >. De I& ses erreurs de logique, de goût et de conduite, car le sentiment est une source trouble pour la vérité; de là cette unité de système plus formelle qu'essentielle, organique pour ainsi dire, comme le moi ondoyant et dirers au centre duquel trônait cette orgueilleuse sensibilité ; mais de I& aussi cette exaltation soutenue, qui enlève les cœurs, ce feu sacré qui flamboie dans son style et fascine l'esprit.

!.« style 4e n»mmmemn. — Le premier jel est une lave brûlante chargée de scories; mais celles-ci se volatilisent au creuset iTune méditation intense. Puis • ce puissant ouvrier », comme l'appelle Victor Cousin, forge, lime, polit sa matière avec une longue patience. Alors le bel outil et combien adapté à sa fm I Dans la dialectique, il a le liant et le piquant d'une épée; dans l'invective, il a le tranchant et le poids de la hache. Hais c'est partout le même métal, brillant, solide et de bon aloi. Rousseau en Qxe le titre avec des scrupules infinis dont témoignent ses manuscrits ', et aussi quelques lettres où il traite de son art.

Il aime par-dessus tout les vérités de l'expression, et la cor^ rection lui est sacrée comme la plus précieuse de ces vérités. Il pousse cet amour jusqu'à ne reculer k l'occasion devant aucun de ces c détails familiers et bas, mois vrais et caractéristiques >, dont il dit ironiquement qu'ils i sont bannis du style moderne >. 11 les y a fait rentrer de vive force, et, en ce sens, il peut être tenu pour un précurseur du naturalisme contemporain.

Ne lui reprochons pas trop fort d'avoir brillante son style,

avec un alliage trop visible de prosopopées et d'apostrophes;

il nous a répondu : ■ 11 n'y a qu'un géomètre et un sot qui

puissent parler sans figures >.

D'ailleurs aux endroits les plus purs, comme les plus 8us-

1. Voir DoUmmeat : • Du Unie de Kouiieaa, parlimlièrenient dam la Prvfetlim de {ai du Vicaire taeoyard, d'aprét le mamuml de l'ËmLIe eontemê à la bUfliothèque de la chambre dei repréientanla. ■ Fragmenlt et aouBeairt, par Victor CoQsin, Paris, Didier, 1857, 3" 6i., p. 489 »qq.

pects de ses écrits, k ceux oà son art de rhéteur s'étale le plus visiblement, il pourrait répéter cett« déclaration qui se lit dan; UDC préface longtemps inédile de ses Confeisions : t Mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage el tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai, fera lui-même partie àe mon histoire ». Il est vrai, et dans aucune langue on ne rencontre un Btyle aussi personnel, et c'est par là que Rousseau est, en dépit de ses ou^aaces de ton, < un si grand éorirain >, au jugement de La Harpe lui-même, il est vrai aussi de répéter ici avec Cousin : < Par ses défauts, comme par ses qualités, Rousseau est un eicellent sujet d'étude ».

CaiMposIliaii Médisem de se* écrits. — Hais si la sensibilité est une bonne source pour le style, elle trouble la composition, et il Taut bien avouer que celle même des meilleurs ouvrages de Rousseau est médiocre. Uats c'est un reproche qu'il partage avec tous ses contemporains. Le xviii' siècle, si l'on en excepte BulTon, est un siècle qui n'a pas su composer.

SoB lyrisme. — Avèseaienl de riDdlvIdnaltame et da qn»trlène étal dans la hanle lltléraliue. — D'ailleurs combien ce déraut est racheté chez Rousseau par le lyrisme, expression suprême de cette personnalité à'où nous avons vu que sortaient, comme d'une source intarissable, et le fond et la forme I Cest par l'éloquence toute subjective de ce lyrisme que Rousseau a fait une révolution dans l'art.

De lui date en effet l'avènement de l'individualisme dans la haute littérature. Quel coup de théâtre que l'entrée en scène de ce rude orateur, surgissant de la foule obscure, élevant la voii au nom des droits roturiers de la nature qu'il prétend incarner, et fixant l'attention de tout ce beau monde doré, fardé et poudré, sur sa bure, sa misère el ses revendications de plébéien, puis sur toutes les hontes et les fiertés de son individualité trouble et tragique '. Quel émoi, des salons de Paris au château de Femey, et quelle secousse dans . tout le monde de la pensée et des lettres! La portée de tout cela est encore incalculable.

On a dit qu'avec Figaro le tiers état avait fait son coup d'État dans la haute littérature; mais, auparavant, avec RouEseau, le quatrième état avait fait Iç sien.

Page 1