‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 224 sur 244 · SON INFLUENCE. 6B · texte numérisé non relu

SON INFLUENCE. 6B

InSDence nnlverselle de RoDHscan sur 89 et auv le

romantiBme I sbp la sennlbilKé et hiit le paysage dans la

littérature ftaBçaiseï sur les romanetem, les orateurs et

les JoHmalIsies. — En France il est un des plus incontestFi-

bles promoteurs d'une double révolution : celle de 89, dans

l'ordre des faits ; ceUe du romantisme, dans l'ordre intellectuel.

Oui, il est, par Chateaubriand et Mme de Staël, ses disciples

reconnaissants, le vrai père du romantisme, celui qu'on va

chercher d'ordinaire au delà du Rhin et de la Manche. Il a

même inventé le mot avec la chose, avant Stendhal '. Toute la

mélancolie dé René, d'Obermann et de Lamartine découle de

la sienne, et Musset le traduit avec sincériCé, mais fidèlement,

quand il s'écrie ;

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.

Mais il n'a pas seulement rouvert la source des larmes. 11 a dessillé les yeux de l'homme: il lui a appris à voir le paysage, avec tous ses accidents, ses perspectives, et ses valeurs de Ions ; à le sentir, et à encadrer, pour ainsi dire, ses sentiments dans la nature ambiante. Dès lors le drame de la vie humaine eut ses décors, et voilà la plus importante découverte de sa sensibilité lyrique, et en cela surtout il a mérité d'être appelé par Bersot < un trouveur de sources *. C'est ainsi encore que, selon le mot un peu précieui, mais si juste de Sainte-Beuve, « il a mis du vert dans notre littérature >.

Au moyen âge quelques refrains, presque toujours les mêmes, moins sentis qu'appris et plaqués; au xvi^ siècle, quelques idylles, et combien mignardes encore, combien » amenuisées ■ ; au xvii° siècle, les fables du seul La Fontaine, quelques traits à l'aventure et non talés, partis de la plume de Balzac, de Mme de Sévigné ou de Mme de la Fayetle, quelques vers détachés de Corneille, de Racine ou encore de Molière, voilà, en gros, toute la place que le sentiment de la nature avait prise dans notre littérature. Pour mesurer celle que lui a faite Rousseau, et celle qu'on a usurpée a sa suite, il suffit d'ouvrir un roman moderne quelconque, depuis ceuï de

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George Sand jusqu'à ceux de l'école naturaliste, car les re-= poQsabililês de l'auteur de la NouveUe-Héioiss et des Confession vont jusque-là. Comme romancier d'ailleurs il les a toutes, t on a pu commencer spirituellement une étude récente dooi ii était l'objet, -en ces termes : Jean-Jacques Rousseau, romaDcier ^nçais '. »

Hais ce n'est pas seulement par le lyrisme du fond et de là forme que Rousseau a agi sur les écrivains qui l'ont suivi ; et il y a longtemps que Vitlemain offrait aux orateurs et aux journalistes des modèles achevés d' éloquence et de dialectique, dans les Lettres de la Montagne, à D''AlemlieTt, à Claislophe de Beaumont. Le conseil n'a pas été perdu. Il avait été d'ailleurs deviné depuis longtemps par des écrivains avisés, tels que Linguet ou Beaumarchais, et par tous les orateurs de la Révolution. C'est Rousseau qui a infusé à notre lillérature cette éloquence dont le secret était perdu depuis Bossuet, et qui n'a cessé depuis de nous en offrir le modèle le plus suivi. On pourrait aisémeal faire toucher du doigt l'influence de la prose de Rousseau sur les plus véhéments orateurs, comme sur les plus délicats écrivains de ce temps. Remarquons seulement, sans désigner pe^ sonne, que nos contemporains les plus voisins de la perfection dans l'art d'écrire sont ceux qui ont tempéré le lyrisme et l'éloquence de Rousseau par l'atticisme de Voltaire, et non les malavisés qui répètent avec la dédaigneuse marquise du Deffand : t J'estime cl j'aime trop le style de Voltaire, pour goAter celui de Jean-Jacques ».

Les ■onaseaBlates d'oiitre*KMa. — Un ■ K<Nle dn atmmi» : ~ Un Mande fait eoMmencr. — Hais c'est de l'autre c6té du Rhin que le lyrisme de Rousseau a produit tous ses effets, et, en ce sens, les Allemands ont raison de prétendre que l'influence de cet écrivain a été plus grande chez eux que chez nous. Comme il s'agit surtout ici de l'influence de ses idées cl de ses sentiments, nous pouvons nous en consoler, car le meilleur de Rousseau nous reste, qui est son style.

Cette distinction Taile, que d'émineuts Rousseau istes — c'est le mot d'oulre-Rhin — ii saluer! Voici Gœthe, le père de Werther, ce premier-né des innombrables fils de Saiol-Preux;

1. Cf. M. B. Fseiiot, Dix-hvitiinw liMe, Paris, Lecène el Oaàia, p.3K.

CONCLUSION SUB L'HOHME ET SUR L'ADTEUR, 683 et Schiller, auteur de ces Brigands échappés des marges du Discours sur l'Im^yalité, et créateur de ce marquis de Posa, exalté jusqu'au martyre par les doctrines du Contrai social; et Kant qui complète si utilement la métaphysique du vicaire savoyard; et Fichte, disciple authentique de Jeaa-Jacques, père véritable du mcialisme moral et maître avoué de Ferdinand Lassalle; et tous ces ardents philosophes et poêles de la période de trouble et cCassaut; et cnltu tous ces pédagogues qui corrigèrent ou outrèrent l'Emile, depuis Herder jusqu'à Pestalozd et à Basedow.

Hais on pourrait faire le tour de la littérature européenne sans perdre la trace de Rousseau. 11 fut en effet un génie du monde, selon nue autre expression chère aux Allemands, et l'on a même pu dire qu'il était l'écrivain de demain, tant il reste le contemporain des plus hardis aujourd'hui. < Avec Voltaire c'est un monde qui finit, avec Rousseau c'est un monde qui commence *, prophétisait Gœthe au seuil de ce siècle, et sa fin n'est pas faite pour démentir VOlytnpien.

L MéallsMe 4e Jewi-Jacqnes . Une allégorie piftioni* cleiuie. — - Mais d'où vient, en dernière analyse, la puissance permanente de l'action de Rousseau sur les masses encore plus que sur les individus? Elle ne vient pas seulement du fond de ses idées qui est emprunté, comme le montraient déjà et Bulfon et Laharpe, et bien d'autres, et parfois leur auteur lui-même. Elle ne vient pas seulement de cette éloquence lyrique qui a loul enflammé, non plus que de cette logique décisionnaire qui a tout systématisé. Elle vient par-dessus tout de la sincérité de sa foi à l'idéal. < Rousseau, dit excellement M. Paul Janet, est une sorte de platonicien imprégné de sensualisme. 11 est spiritualiste comme Platon. Comme lui, il a le goût de l'idéal, le rêve du mieux. »

Ce rêve du mieux, voilà justement la voix intérieure qui le sauvait de lui-même, en l'élevant au-dessus des sophismes de sa raison et des misères de son être moral. Pour obéir à ses appels il a soufTert; lui aussi, il a cherché en gémissant, et c'est ce dont il faut le louer pour Unir. Nous y emploierons, pour le faire court, une de ces allégories qu'il aimait. Il a écrit dans quelque endroit de son chef-d'œuvre, VÊmile :

684 JEAN-JACQUES BOUSSEAU.

€ En méditant sur la nature de l'homme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un l'élevait à l'élude des vérité? éterncUeB, à, l'amour de la justice et du beau moral, i régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l'autre le rappelait bassement eu même, l'asservis sait à l'empire des sens, aux passions qui son! leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirail le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces mouvements contrwres, je me disais : * Non, l'homme n'est point un >. Ainsi disait son maître en idéalisme, Platon, j qui comparait ces deux mêmes principes à l'attelage ailé qui ! doit élever le char de l'âme jusqu'à cette région supérieure du | ciel, où, dans un ravissement divin, elle contemplera tes ' essences, < les vérités éternelles >, si toutefois le cocher du char a maîtrisé le coursier rétif qui, le long du chemin montueux, cherche à se rejeter vers la terre- Rousseau a été un cocher médiocre de ce char allégorique. Mais si géuércui élaient les élans du bon coursier qu'il l'a emporté sur l'autre, et que l'âme de Jean-Jacques, après des chutes-profondes, a achevé la pénible ascension vers l'idéal. Là elle a été du nombre de celles qui, selon l'auteur du PA^re, * troublées par les coursiers, contemplent diflicilement les essences r, mais du moins a-t-elle entrevu ce tirai, ce beau et ce bien, dans lesquels son ami Diderot, une autre àme troublée, saluait sa < Trinité >- Dans ses œuvres, dans ses * livres, transmis h la postérité >, comme il dit, en défiant les outrages de ses envieux, avec l'accent et les mots même de Tacile, il a reflété l'éblouissement de cette vision rapide; et les rayons d'idéal qu'il a fait jaillir ainsi du chaos de ses idées et de ses sentimeuts, lui font encore une visible auréole. Aussi la postérité lui doit-elle tout l'honneur qu'il attendait d'elle, * ta seule gloire qui ait jamaî.s touché son cœur *, à l'en croire- Elle lui devait même les statues dont il se déclarait digne, en face de ses contradicteurs, et que les hommes de 89 s'empressèrent de lui décréter, hommage d'autant plus significatif qu'ils ne l'ont rendu qu'à lui '.

1. Dans Is aiSsnca de l'AsMmblée nalionale du 11 juillel I7«, d r-naaimiU. ■<e la première, et Jean-Jafquoa a aujourii'hoi sa statue près du Panthéon-

LETTRES CHOISIES DU wiV ET DU XVIir SIÈCLE

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