‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 227 sur 244 · DE LA LITTÉRATURE ÊPISTOLAIRE · texte numérisé non relu

DE LA LITTÉRATURE ÊPISTOLAIRE

la.rge au mot '. il Taut plaire, et alors on a acquis le droit d'instruire, comme de badiner et même d'être éloquent, pourvu que l'on connaisse les mille et une manières de demander pardon de ta liberté grande, et qu'on ait ou qu'on garde l'air d'une improvisation perpétuelle. La coquetterie de l'esprit est donc de règle, et elle passe même pour être ici la parure naturelle, si bien qu'on en pardonne jusqu'à l'excès ; * Tant pis pour ceux qui ne l'entendent pasi > s'écriait Mme de Sérigné, à propos de Voiture. Ce qui est impardonnable, c'est le pédantisme. J.-B. Rousseau se moquait fort des odes par articles de La Motte; écrire des billets par articles ne serait guère moins ridicule. • Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux finir une lettre », dit quelque part Balzac. Que ne s'en est-il a.visé plus souvent!

L'ordre et le mouvement qu'on met dans les pensées d'une lettre sont improvisés par le caprice instantané de l'esprit, du coeur et de l'imagination. En d'autres termes, la lellre éch^pe à ces lois de la composition qui sont l'âme àe tous les autres écrits.

SBréri«rité dea fiemMes 4«ns le ge>re éplalolKlre el se* eanaca. itmMiUéa fémlaine* d« leurs rtvftnx «n ee geare. — De là, k nos yeux du moins, le principal secret de la supériorité reconnue des femmes dans le style épistolaire. Nous ne connaissons pas un seul ouvrage de femme qui ait le mérite d'une composition exacte, et s'il nous est arrivé, par exemple, de trouver souvent dans des dissertations écrites par des jeunes flUes, des délicatesses de goût et d'autres mérites que des hommes n'auraient pas facilement eus, nous n'y avons jamais, au grand jamais; relevé celui-là, 11 semble que l'art de la composition soit une qualité mâlc> Hais affranchies de ses lois sévères, pouvant donner carrière à leur imagination et à leur sensibilité naturellement plus alertes, toujours averties et soutenues d'ailleurs par leur coquetterie native, les femmes atteignent plus sûrement aux vérités de sentiment, * le sentiment dépendant moins des choses que de la vitesse avec laquelle l'esprit les pénètre >, selon la remarque de Vauvenargues. Aussi gagaentellcs les hommes de vitesse, pour ainsi dire, et les éclipsent-elles généralement dans une lettre comme dans une

088 LETTRES DU XVIl" ET DU XVUC SIÈCLE.

convcrsatioD. Chez les hommes qui les ont égalées dans le geare èpislolajre, comme Cicéron el Voltaire, ou chei ceux dont les lettres peurent soutenir la comparaison avec les leurs, comme Pline te Jeune, Buasy-Babutin et même Galiani, on relève justement une promptitude de sensibilité et d'imagination, et pardessus tout une dose de coquetterie tout à fait extraordinaires.

CIreoBstances qnl «at bUIné sar la Htlératare éplalvUtIre, ft Borne M e* PraMce, »ax devx dcralcrs sièges, -~ En dehors de ces qualités nécessaires aux épistolîers de tous les temps, ot dans toutes les langue^, il est des circonstances extérieares ' qui innuent puissamment sur le développement et la qualité de la littérature épistolaire.

A Borne, par exemple, le laconisme du journal officiel {Acla diurna), ou ses insertions mensongères, qui faisaient dire à Tacite qu'on le dévorait dans les provinces, après telle ou telle séance du Sénat, pour ; voir ce que Thraséas n'avait pas dit, rendaient nécessaire une active correspondance entre les grands personnages que leurs fonctions administratives ou militaires dispersaient h travers la vaste étendue de l'empire romain, si loin de la vie intense et tant aimée de la Ville, si loin surtout du foyer politique où se décidaient leur sort et celui du monde. Aussi, h. travers tes superbes roules de l'ilatie et de toutes les provinces, de la Romania, comme disent les anciens chroniqueurs, quel chassé-croisé d'estafettes!

Dans la France du xvw siècle on écrivait des lettres d'autant plus pleines el plus régulières que la difficulté des communications menait les amis fort loin, et que les départs hebdomadaires du courrier, de Vordinaire, même doublés par VextraordinairSf étaient des occasions presque solennelles et obligatoires de rapprocher ces amis de son cœur et de son cercle, en leur envoyant tout un paquet soigné de dèlails sur la vie dans la huitaine, à la cour et à la ville, en viciant son sac, suivant le mot de Mme de Sévigné.

Pendant le XYiii" siècle, à ces mêmes raisons s'ajouteront les besoins de la propagande philosophique et littéraire. Aussi

1. On ks trouïOf», avec licaiicQop d'autres eonsidërationa fines oi utiles , dans ta sabstantietlo inlTodnction historique ot critique do M. LaiiBon à ïon Choix dé

DC LA UTTÉBATURB ÊPISTOLAIRE. 689

Toyons-nous Voltaire dicter jusqu'à trente lettres par jour pour suffire à tous les besoins offensifs et défeusifs de sa royauté intellectuelle.

Hamtttéa de la laBgae (r»iif«i8« panr le slfle éplstol^re, — Uais remarquons qu'il a et met à son service cette langue française dont il & dit : c Elle est de toutes les langues celle qui eiprime avec le plus de facilité, de netteté et de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens ». Elle est donc, en vertu de cette définition même, la plus propre qui fut jamais au style épistolaire, et il n'en faut peut-être pas davantage pour expliquer que sur les trois chefs-d'œuvre de la littérature épistolaire, deux soient français.

Dé«MeNee im mtflt! épUtoUdre et sea c«<iMra i In pi«Mi«, ele. — Ub ceMve à ■■lire i 1* e«BverM>ti«a ■ Mite»dne • r«p delà 1« tcMps et re«p*e«. — Ce sont des monuments d'autant plus précieux de notre littérature, que Traisemblablement le genre auquel ils appartiennent est épuisé, ou que, plus exactement, certaines circonstances extérieures en ont tari la source. La presse, tous les jours aux écoutes dajis les cabinets les plus secrets des empires, des républiques ou des simples compagnies, entrant dans toutes les halles du monde, comptant les maris et les blessés de toutes les batailles de la vie, donne tous les malins à vos amis, jusqu'au fond des provinces, le bulletin de la santé et des affaires de l'humanité. GrAce à l'ubiquité et aux indiscrétions du reportage, la rubrique des faits-divers devance même, le plus souvent, la nouvelle des petits événements heureux ou malheureux qui atteignent le cercle de vos intimes. £t voilà la matière de votre correspondance h peu près réduite à la confidence des secrets et des sentiments personnels que viennent restreindre encore la facilité des communications, le télégraphe qui vous condamne à un jargon laconique, le téléphone qui vous dispense même d'écrire. Le bel emploi du style épistolaire est donc un art qui se perd ; mais sous quelle curieuse et précieuse l'orme il renaîtra, le jour où le phonographe perfectionné substituerai la conversation écrite de jadis la conversation entendue par delà le temps et l'espace ! Qu'on imagine l'intérêt des phonogrammei d'un Cicéron, d'une Sévigné ou d'un Voltaire de l'avenir. ttvDss LintuunEB, n. — 44 ,

690 LETTBES DU XVU' ET DU XVIIl» StiCLE.

Imtérét général des eArrcHpondanceB im pmnmé, plnit réellM qne le théAtrc, pltia vlv^nle* que l«8 aiivrmgM sur les B«nrii. — En attendant, étudions curieusement les correspondances du passé. En dehors de leur intérêt littéraire, n'onlelles pas le mérite de mettre leurs auteurs sous nos yeux et bien mieux que leurs autres œuvres? Ne nous offrent-elles pas un tableau de la société et des mœurs plus réel que le thé&tre et plus vivant que les chefs-d'œuvre des moralistes? Molière lui-même, tout en travaillant d'après nature, a dît faire sa part à la convention et machiner pour la scèdc ses documents humains. Les traités sur les mœurs sont analogues k l'étude abstraite des forces isolées et au repos, en mécanique, tandis que les correspondances nous initient, par de véritables leçons de choses, & tout le jeu dynamique de la machine sociale. Et, par exemple, les Lettres à Lucitius de Sénèque, ou les Caractères de La Bruyère, ou les Comidérationt sur les mœurs de Duclos, diffèrent autant des lettres de CJcéron on de ceUes de Urne de Sévigné ou de celles de Voltaire, par la nature de leur intérêt, que la lecture d'un traité de cinématique diffère du spectacle d'une belle machine en action.

Néeenallé de dlBllK^ner trois groupes parmi les éplsto. Ilerm des denx derslers siècles. — Hais il faut faire des distinctions nettes entre toutes ces correspondances sous peine de n'y voir qu'une cohue, et considérer les groupes d'épistolîers Comme on ferait de ceux des causeurs dans un salon. Il faut aller d'abord à ceux qui tiennent le dé de cette conversation idéale, observer comment les auditeurs se distribuent antour d'eux et leur donnent la réplique. Il semble alors qu'on voit se former nettement trois cercles, qui voisinent d'ailleurs à l'occasion. Ce sont, au xvii^ siècle, les femmes et les hommes du monde, les politiques et les religieux, et les auteurs proprement dits. Au xvin' siècle le groupement est le même, sauf que les philosophes élèvent la voix à la place des religieux. Écoutons-les successivement.

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