‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 228 sur 244 · I. — FEMMES ET HOMMES DU MONDE · texte numérisé non relu

I. — FEMMES ET HOMMES DU MONDE

ÉI*B«B ée C*iirler et de La Brayëre k l'kdreftae dea ■ épis(ollèr«B ■ ém KVU* nii^dc. — LMe 4e eellca «■] le* méritent le mlcNs. — Les lellres de certaines femmes du xvii" siècle inspiraient à Paul-Louis Courier cette boutade célèbre : < La moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, D'Alembert, contemporains et postérieurs >. En poussant ainsi & l'excès sa laudative hyperbole, Courier renchérissait sur ce jugement de La Bruyère doat les termes ont tant de précision et de portée qu'il le faut citer ici tout entier : » Ce sexe, dit-il, va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire: elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste que, tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent : il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit ».

Nous pouvons désigner aujourd'hui par leurs noms ces femmes qui, en dépit de la restriction finale de La Bruyère, ont pris rang définitivement, par leurs seules lettres, parmi nos grands écrivains. C'est d'abord rincompctrable épistolière, comme l'appelle Cousin, dont certaines lettres, celles à Bussy notamment, son indiscret cousin, et à Coulanges, circulaient, sous le manteau, dès le lendemain de leur arrivée et semblent avoir dicté à La Bruyère tous les termes de son éloge. Mais ces termes s'appliquent aussi, danâ une très belle mesure, à d'autres

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correspondances féminines, et d'abord h celles de Hnies de HaintenoD et de la Fayette, el aussi à celles de Ninon et de Mme de Coulanges, ou encore, à un degré moindre, mais Tort remarquable, à certaines lettres de Mme de Chantai, de Jacqueline Pascal, de Mmes Périer, de Sablé, de Maure, de Villars, de Mlle et de Mme de Scudéry, etc. Essayons de le montrer par quelques échantillons caractéristiques , pour chacune d'elles.

Mme 4e Sévl(ii« el ses c*rre6p*«4aHt«. — La vaste correspondance de Mme de Sévigné (1626-1696) est adressée à un cercle d'intimes relativement restreint, dont les principaux sont Bussy-Babutin, Mme de la Fayette, le ménage de Coulaages, son fils, el surtout celle fllle adorée qui, ayant épousé en 1668 H. deGrignan, lieutenant général de Provence, tenu à la résidence, le suivit dans son gouvernement et provoqua, par son absence, l'éclosion du génie épislolier de sa mère.

ËdMcatloB de BOB (ente par bcb mallpes, le nonde et la ^alentlic. — Hais ce génie n'était pas un don de la seule nature; Mme de Sévigné avait eu deux savants maîtres, Chapelain et Ménage, pour le pédantisme desquels elle est la meilleure excuse, et de qui elle apprit l'italien et l'espagnol, et même assez le latin pour lire Virgile • dans la majesté du texte I. L'Hôtel de Rambouillet et les salons qui lui succédèrent, le désir de plaire au monde, à ses amis, et par-dessus tout celui d'être payée de retour par sa fille qu'elle idolâtrait, firent le reste. Dès 1761, un contemporain note t le grand et légitime bruil que son mérite fait dans le monde ». Et, pour expliquer ce mérite, il suffirait des lettres qu'elle écrivait à divers, à Bussy et à Pomponne par exemple, avant cette crise de la séparation de 1668 qui la fit sortir d'elle-même et sublima la coquetterie de son esprit et de son cœur. Nous dirons, en répétant un de ces délicieux solécismes où elle faisait lire tout un sentiment, que jusque-là elle avait été tout à tous, et que désormais elle fui loute à sa fille. C'est là toute l'histoire de son esprit.

Prédominance de son Imaslaalion. — Un juge délicat et impartial de ses mérites d'écrivain, M. G. Boissier, a fait remarquer que quelques femmes de son temps avaient presque tous ceux ci en partage, sauf un qui est son extraordinaire ima-

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Ration. On peut même dire que toutes ses autres qualités se subordonnent è. celle-là et d'abord sa sensibilité.

■éservea sur a» scnalblUlé t sa natnre d'arll«te. — Son Cé«l« a nu aexe. — On l'a fort exagérée, sur la foi de certains passages fameoï de lettres écrites à sa fllle, après une séparation, dans l'espérance d'un retour ou sous le coup de la nouyelle d'une indisposition. En appelant sa fille 1' « unique passion de son cœur », elle dit vrai. Mais ce ne serait pas être indiscret que de remarquer, avec les contemporains, qu'elle savait mieux l'aimer de loin que de prés, et que leurs réunions n'allaient pas sans tracasseries ni orages. Quand elle écrit à propos de Marie- Blanche, sa petite-fille : < Ce sont mes petites entrailles; c'est le trop-plein de la tendresse que j'ai pour vous », il faut bien croire que la nature peut parler ainsi, mais que devons-nous le plus admirer ici, le trait ou le seatimentî Et dans l'un comme dans l'autre ne se glisse-t-il pas quelque préciosité? « La bise de Grignan me fait mal à votre poitrine ■, est encore un de ces mots fameux qui perdent de leur prix pour ceux qui savent qu'elle avait écrit jadis à Bussy-Rabutin, sur le ton de la plaisanterie, et pour complaire au rabutinage : » Au reste, j'ai senti votre saignée ». Donc, sans adopter tout à fait cet impertinent jugement du même Bussy sur sa célèbre cousine : < Toute sa chaleur élait k l'esprit », gardons-nous d'admirer à côté, et de croire que, même à propos de sa fille, le sentiment ait parlé chez elle plus haut que l'esprit. Sans doute son amour maternel partait du cœur, mais il montait vile à la tête. Eu réalité sa sensibilité ne va guère, en toutes choses, sa fllle exceptée, qu'à donner le branle h sOn imagination : c'est une sensibilité d'artiste.

Mais il ne faut pas trop la prendre au mot, quand elle cor fesse avec une modestie exquise ; « Et moi bête de compagnie,.. je Suis toujours de l'avis de celui que j'entends le dernier... Vous savez que je suis comme on veut, mais j> n'invente rien > Elle n'inventait rien, mais elle ne perdait rien de ce qui frappail ses sens, et toute sensation débordait aussitôt sur son pap s'y gravait en traits admirables, et • c'est une si jolie chose, comme elle dit, que de savoir écrire ce que l'on pense •, qu'à ce degré, cela s'appelle du génie. Ajoutons, si l'on veut, que

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n'avoir aiosi pour muses que la seuaibililé et l'im agi Dation, c'est être après tout inférieur au mâle génie des grands créateurs : mais ne serait-ce pas le cas de remarquer que le génie, comme le style, a un sexe?

Ses narrations et ites traits de palhétlqne, de eotnlqne et d'éloqneBee. — Voyez ses narrations par exemple. C'est son imagination qui en Tait surtout les frais, en représentant au rit l'impression profonde que tes objets opèrent directement sur ses sens. Il est vrai que cette impression est rapide et que Mme de Sévigné en est d'abord toute subjuguée. Mais son imagination réagit bientôt sur la sensation et féconde dans sa têle la donnée des sens. Alors elle n'a plus qu'à laisser < le torrent couler * de sa plume, et ce sont deux, trois narrations du même fait, toujours plus lumineuses, jusqu'à nous rendre présent ce qu'elle ne sait le plus souvent que par ouï-dire. De là le pathétique des récils de la mort de Turenne, de là le comique transcendant de la scène de réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, de là ces traits qui frappent droit dans le coeur, comme celui-ci, à Tapparllion de Fouquet prisonnier rentrant daftj son trou: * J'ai été étrangement saisie quand je l'ai vU entrer dans celle petite porte ». Et parmi toute cette émotion et toute cette verve quels accents d'éloquence ! Ce canon qui tue M- de Turenne était chargé de toute éternité : « le coup de canon vint donc i. Quand elle s'écrie au début delà fameuse lettre sur la mortdeLouvois : » Le voilà donc mOrt, ce grand ministre... », n'est-ce pas l'accent et presque le geste de Bossuet devant le catafalque d'Henriette d'Angleterre : * La voilà malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie I la voilà telle que la mort nous l'a faite ■?

Bon esprit. — Tcxees de préciosité' — Au fond, ce qui ta caractérise le plus, c'est d'abord sa triomphante santé, au moral et au physique, et aussi d'avoir ou de faire de l'esprit sur tout : par exemple, sur le supplice des paysans bretons ou de la brinviUiers. Hais que d'esprit, et du plus solide, et aussi du plus fm, du plus étincelant, de cet esprit de mots dont on reporte d'ordinaire l'avènement au XViii* siècle! Parlant des progrès de la prose française à la fin du xvii' siècle, dans le ^ens de l'ordre et de la netteté, La Bruyère disait : < Cela con-

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