ROLAND ET SA LÉGENDE
Uuse populaire recueille dans la poussière d'une ingrate chronique le nom d'un inconnu ; elle concentre sur lui la puissance de son invention créatrice, et, un jour, de son sépulcre ignoré elle le fait surgir rayonnant d'une gloire impérissable. Telle fut la destinée de Boland. Trois siècles passent sur cet obscur soldat, mort dans une escarmouche d'arrîère-gardo ; l'historiographe de son mailre ne le juge pas même digne d'une épitaphe exceptiaonelle; puis, tout i. coup, te voici qui ressuscite, plus grand que Charlemagne lui-même : car, près de cet Achille chrétien, le vieil empereur ne soutient guère mieux son personnage qu'Agamemnon en face du fils de Péléc. C'est en effet Roland qui désormais régnera sur le monde carolingien, dont il reste l'exemplaire parfait. En lui va briller l'idéal de la chevalerie ; comme ce paladin fabuleux qui héritait de la force des ennemis ahattus par son bras, il finit par résumer toutes les vertus d'une race et d'une époque, toutes les prouesses du passé comme do l'avenir.
Ce n'est plus seulement la France, mais l'Europe, qui adopte ce mensonge de la poésie; car l'épée de Roland fora resplendir son éclair aux quatre coins du monde. Après l'avoir évoqué, l'imagination le multiplie par maintes métamorphoses. Le héros se (ranslorme en un géant qui a fait partout blanc de son épée. Devant lui, les croisade:^ reculent de plusieurs siècles. Il prend Conslantinople avant Baudouin, et Jérusalem avant Godefroi. Son cheval Veillanlif parle comme les coursiers de Vlliade. Sa lance soutient l'assaut d'une armée; le souffle de son oliphant renverse les remparts des villes. Ses duels durent cinq jours et cinq nuits. C'est lui qui d'un coup de sa Durandal ouvre l'immense brèche des Pjrênées, sous les tours de Marboré. C'est lui qui fait pâlir François 1" lorsqu'un jour, à Blayo, celui-ci, faiwnl soulever la dalle de son tombeau, découvre les ossements gigantesques du preux. L'Italie revendiquera ses reliques, et montre encore aujourd'hui son épîeu suspendu aux voûtes de la cathédrale de Pavie. A Vérone, sa statue se dresse, h côté de celle d'Oliviei-, sur le portail de la cathédrale {Santa Maria Hatriaitare). Sur un mur de la cathédrale de Nepi est encastrée celte inscription ; « L'an du Seigneur H31, les soldols et consuls de Nepi se sont liés par serment. Si l'un d'entre eux veut
rompri! cet accoi'd, qu'il meure de la mort infâme de Ganelon. > Dante le canonise comme un saint, el enchâsse son âme dans la croix lumineuse qui traverse la planète de Mars. L'Espagne^ malgré sod Cid, envia sa gloire jusqu'à susciter un héros imaginaire, Bernard del Carpio, pour le faire tomber sous les coups de Durandal à Roncevaux. C'est encore la main de Roland qui, sur im rocher du Rhin, a bâti la burg de Rolandsek. L'Allemagne l'a vu cheyaucher en ses ténébreuses forêts. La Hongrie l'a reconnu courant à travers ses steppes. L'Irlande l'aperçut aussi parmi les brouillai'ds de ses brumeux horizons. Les Turcs ont arboré son cor à la porte du château de Brousse. Il s'esl enfoncé jusqu'au milieu des neiges de la Tartarie; et il a fait trembler soua ses pas, au fond de l'Inde, les piliers des temples de Bouddha.
Pivinlère appurltlas de Roland «I de mi ehaaiuin. — Bataille d'HaaiIngii, lOSS. — Ia «BcMIan ebron*l*glq«e. — Cette ubiquité merveilleuse, d'où vient-elle donc? D'une Iliade barbare dont les origines sont à peu près inconnues; car il est probable qu'elle fut elle-même, comme la plupart de nos chansons de geste, précédée par des cantîUnes analogues à celle qui, écrite en langue tudesque, avait été composée, vers 8S1. sur la défaite des Normands K Saucourt '. Il est vraisemblable qu'avant l'épopée de Roncevaux il y eut des chants détachés sur chaque partie du poème : le Conseil du roi MarsUe, la Trahison lie (fane, le Songe de Charles, la Grande Balailte, le Cor, la Mort iTOlivier, etc. et que ses chants s'agglutinèrent pour former le poème auquel un trouvère de génie donna l'être. Quoi qu'il en soi t de ces préludes lyriques, il est certain que, le 13 octobre 1066, avant la bataille d'Hastings livrée aux Saxons par te duc Guillaume de Normandie, un jongleur nommé TaiUefer sortit Aen rangs, et, lançant son cheval à toute bride, entonna le chant de Roncevaux. Voilé, ce que nous apprennent Cuillaume de Malmesbury, dans son HUloire dex Rois d'Angletenv, écrite vers 11 25, et ces vers deRobertWace. dans \pRoman de floH(xii" siècle) :