SARRASINS ET CHRÉTIENS
la viutoire <le Chariemagne, ses soldais brisent des statues d"Apollon, de Mahomet et de Tervagani (idole germaine ou gauloise). Ces illusions du fanatisme se firent d'autant plus facilement accepter, que le sombre enthousiasme de la guerre sacrée travaillait alors toule l'Europe, et animait les cœurs au drame d' outre-mer.
L'approche de la première Croisade semble se révéler en effet dans l'intensité des senliments qui inspirent ces purs soldats de la Croix. Ce sont bien des contemporains de Grégoire Vil : on les reconnaît à une ferveur sereine, qui n'éprouve al la crainte, ni le doute. L'idée du sacrifice, et nous ne savons quel accent de mélancolie résignée, est l'àme de ce poème austère où le merveilleux n'a rien d'artificiel et qui trahisse le procédé. Point de fées, d'enchanteurs, de magiciens, de mythologie amusante, et de fantaisie frivole, comme daus les romans prochains du cycle breton. Au lieu de paraître un jeu d'imagination, les miracles n'y sont que des actes de foi ingénue, dont le christianisme est aussi étranger aux superstitions romaines, celtiques ou orientales, qu'aux subtilités des doc- Iriacs théologiques. En résumé, nous avons sous les yeux l'image d'une société croyante, mais avant tout guerrière, où ks hommes vivent en armes et dans les camps, mais non dans l'ombre du cloître et de l'école, sous une tutelle ecclésiastique.
Celte chki»«ni ■■érlte-l-clle le litre d'épopée? obI et n»n. - Badesae de la forme. — Est-ce à dire que tous ces mérites nous autorisent à ériger en épopée la Chansoa de Roland, et à l'appeler notre Iliade gauloise? Si la question s'adresse à des érudits et à des romanistes, la réponse pourra bien être affirmative. Quelques-uns même, en comparant Charlemagne i;t Agamemnon, Roland et Achille, Olivier et Patrocle, le duc Saymes et Nestor, croient voir entre les deux poèmes des rapports si curieux qu'ils les expliquent par des réminiscences, il leur a semblé que noire antique rapsode avait entendu parler de son ancêtre grec; et, à l'appui de cette hasardeuse hypotlièae, ils citent ce vers où se rencontre le nom d'Homère :
A Babyloae limande vers Baligant, C'était l'Émir, le vieux d'antiquiW; Tout survivant A Virgile et Homère. (V. 20i4 sqq.)
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■m LÀ CIIÀSSO!^ DE ROLAND.
Ils rappellent combien étaient classiques, dès le haul moyen âge, l'Enéide et les traductions latines des informes abrégés de rUiade attribués à Dictys de Crète et à Darès le Phrygien d'où Benoit de Sainle-More tirera, un siècle plus tard, son Roman de Troie. 11 ne serait donc pas impossible que certaines traditions de l'époque antique eussent passé dans les chansons de geste. Ne retrouvons-nous pas dans celle de Roland bien des formules qui rappellent les habitudes d'Homèreî C'eit ainsi que Charlcmagne est toujours ■ l'Empereur à la Barbe fleurie >. comme Achille < le Héros aux pieds légers >. Les chevaliers de Roncevaux ne cessent pas d'avoir < la chièrc (mine) hardie ». el les femmes « un clair visage •. Tous les palais sont « marbrins *, toutes les villes • de forts cités vailtans >. L'épitlièlc homérique dite de ttalwv, par opposition à l'épithète plus savante, dite de circonstanee, fleurit donc ici en pleine tenv. Nous n'y contredii-ons pas. Mois il serait téméraire d'exagérer la portée de ces similitudes fortuites, qui sont familières à tous les monuments des ûges primitifs. C'est ainsi encore que, dans la Chatuon de Roi-md, comme dans Vlliade, tous les combattants se lancent des injures, avant d'en venir aux mains. Accordons seulement k des admirateurs trop complaisants que l'auteurdc cette œuvre appartient à ta vieille souche des grands aèdes, comme certains gentilshomnjes pauvres k qui la noblesse de leur sang donne le pas sur des parvenus tiers de leur vulgaire opulence. Par sa simplicité pathétique, et la franchise de son sublime, l'auteur anonyme du Boland, Théroulde ou tout autre, est donc moins éloigné d'Homère que tant de fastidieux versilicatcurs latins ou modernes, dont l'ambition usurpa le titre de poètes, et singea l'épopée.
Hais, s'il fait figure près de ses confrères du moyen âge, nous estimons que, vis-à-vis d'Homère ou de Danle, il redevient un simple ménestrel. Car, pour qu'une nation ait le privilège de produire un de ces chants immortels dont on ne cite que trois ou quatre apparitions victorieuses durant trois mille ans et plus, il faut un concours de circonstances qui firent défaut à la France du onzième siècle. La condition première de cette bienheureuse fortune est que ce peuple sache parler comme un homme, avant d'avoir perdu son cœur d'enfant. Or ne cher-
SA COULEUR ÉPIQUE. — FRANCE LA DOUCE. 29 chons point ici tes nuances d'un vocabulaire sonore, délicat, énei^que, souple et varié, qui puisse donner aux idées le relief et la vie. Au lieu d'être une caresse et une volupté, le l>*giyement du trouvère est aussi rude à la gorge que blessant pour l'oreille, et sa langue, fort éloignée encore des qualités de limpidité et de grâce naissante qu'elle acquerra au douzième «iècle, eût été réfractaire même au génie par son indigence, sa monotonie et sa rudesse. Sans nier les elTets grandioses qu'une inain hardie a parfois tirés d'un instrument si rauque ou si discordant, sachons donc juger les choses avec mesure; et ne comparons pas au Panthéon cette construction cycle p Senne dont les instinctives beautés ne sont que l'enfanc:: de l'art, o'esl-à-dire l'art de l'enfance.
Ici, les héros, bs idéos, les mois, tout aembl; de fer. La raideur de ce dialecte emprisonne la poésie ainsi que le chevalier sous sa pesante armure, La lettre morte étouffe la pensée virante sous la pierre d'un tombeau. Pour atténuer cette impression, quelques-uns diront qu'il existe une convenance naturelle entre le sujet, les personnages et ce glossaire forgé dans te même métal que les épées des preux. On pourrait dire encore que ces hésitations de la parole ont le charme des choses qui commencent. Mais avouons plutôt qu'il faut un certain effort pour oublier ces g.5nes de la forme, et que tes artifices des traducteurs les plus habiles ne les dissimulent tju'en s'écartant du texte outre mesure.
Idée de la pstrle, et de sob ■nité. — L» doace France. — Toutefois, si rien ne compense la perfection du style, tout lettré français doit un fidèle souvenir k un poète qui, le premier, entrevit l'unité de ta patrie sous te chaos des luttes féodales et dans le morcellement de ces provinces alors si distinctes de race, de langage, de mœurs et d'intérêts. La plupart des autres chansons de geste sont inspirées soit par un esprit tout local où s'exagère l'isolement du régime féodal, soit par des tendances cosmopolite* qui correspondent à ta vie aventureuse de ta chevalerie errante. Tantôt la scène se circonscrit dans l'étroit horizon d'une seigneurie, entre les tourelles du ch&teau où le trouvère recevait l'hospitalité. Tantôt l'Wlion se disperse et vagabonde dans le monde entier : alors
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elle a pour théâtre tout l'espace compris entre Babjlone et les Colonnes d'Hercule. Dans l'un et l'autre cas, le mot de France n'a jamais qu'une acception géographique. Or, ici, là lé^nde est vraiment nationale : les acteurs ne sont ni Lorrains, ni Gascons, ni Provençaux, mais Français. On sent battre un cœur sympathique aux joies et aux deuils d'une mère commune à laquelle tous ses fils doivent leur sang. 11 convient donc de vénérer, comme une précieuse relique, un poème qui, pour ëlre plus voisin d'Ennius que d'Homère, n'en eut pas moins la gloire d'éveiller la conscience d'un peuple, et de lui apprendi-e la solidarité qui existe entre les membres d'une famille.
Senl poème Inwplré p»v nn désaslre national. — Remarquons aussi, en terminant notre étude, que la Chanson de Roland est jusqu'ici le seul poème épique dont l'unique inspiration soit un désastre célébré du même accent qu'une victoire. Homère oxatle Achille, et non Hector qui fut pourtant un plus grand 'cœur. Virgile sacrifie Tornus à Enée, bien que l'un dérendlt son pays, et que l'autre fût un agresseur injuste. Eschyle a célébré Salamine; mais les morts des Thermopyles n'ont pas été loués par la Huse épique ; car, même parmi les poètes, la défaite a peu d'amis. C'est donc un honneur pour la France du xi" siècle d'avoir préféré Koncevaux à Tolbiac et à Poitiers, Roland à Clovis et à Charles Martel. Il fallait la générosité de l'âge chevaleresque pour immortaliser ainsi l'obscur défilé où les vaillants, écrasés par le nombre, donnèrent l'e-tcmple du sacrifice. Dans cette pitié si tendre pour des vaincus se reconnaît l'exaltation de la foi militante qui allait bientôt courir à la mort comme au salut, et mériter les palmes du martyre sous le fer des infidèles. Assez d'autres ont fêté le succès pour que nous accordions la faveur d'une attention exceptionnelle h cette unique apologie du courage malheureux. Ce dernier titre suffirait, au besoin, k recommander le poème de Roncevaux, surtout aujourd'hui ; car il y a des tristesses qui conseillent l'espérance, et des colères qui inspirent les vertus capables de mériter la revanche.
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