VILLEHARDOUIN
Avèacment de 1b prose. Ia «hroalqne au SU" «t an XIII' siècle. Ce geare est loal national. — Dans toutes les littératures, la poésie apparaît d'abord; car eUe est le laogagc naturel de l'imaginatioa, faculté qui prédomine chez les peuples adolescents. La prose ne se manifeste qu'à l'&ge de raison, quand s'éTeille la réfleiion et, avec elle, le goût de la vérité. Alors pâlissent les fictions : peu à peu les héros légendaires s'éTanouissent comme un rêve, et ce déclin de la Fable est signalé par l'aTènement de THietoire qui, sous le nom de Chronique, tient encore h l'épopée, mais la réduit à des proportions humaines, et remplace le merveilleux par le sentiment de la réalité. Ce fut au xif et au xiii" siècle que s'accomplit chez nous cette évolution. Jusqu'alors le clergé s'était comme réservé le privilège d'écrire l'histoire; mais II n'usait pas du langage vulgaire, et rédigeait ses chroniques en latin. L'évolution naturelle de l'esprit public qui le porte à faire succéder aux brillantes fictions de l'épopée la vérité relative des chroniques s'effectua chez nous d'autant plus sûrement qu'elle répondait aux instincts de notre génie; car, de tout temps, les hommes de race gauloise eurent le coup d'oeil rapide, le jugement aiguisé, le propos alerte. De là vient qu'ils se plaisent à raconter, à se mettre en scène et à dire : • J'étais là ; telle chose m'advint>. Même au fort de l'action, un Français songe d'avance au beau récit qu'il fera de l'événement où il ligure. Gomme le comte de Soissons, serré de près par les Sarrasins, avec JoinviUe, au ponceau de Mansourah, et s'égayant avec son compa-
32 AvtNEMCNT DE LA PROSE ; PETITS CHRONIQUEURS. gn p u d nDcr du cœur, tout Français s'écrierait volont n h '', laissons huer cesle chenaille, que, par la
0 f D u n n parlerons -no us entre vous et moi de cesU; jou han b s des dames t.
V là q a ent ces nombreux Mémoires qui, depuis tani d 1 omp nt parmi les productions les plus curieuses
dut p t nat onal.
Nos chronlquearfi secondaires. — Nos chroniqueurs sont 1 n a naturels des trouvères épiques, et leur succè-
d nt mm 1 ( gographcs aux aèdes dans l'ancienne Grèce. L hron qu lat nés traduites et amplillées en langue vulga ou u m n ées, et les poèmes historiques dà'imis, voilà la d bl so d s chroniques françaises. Le Flamand Hemi d V ) ne nn on contemporain de Villehardouin et son eon-
n a pa t b en n'avoir fait que dérimer une des innom-
b abl han n du cycle des croisades. Plus de 50 chroniques f ança Dt celle-là, sans compter les latines, entre Vil-
1 ha d D t J n Ile. Les Gi-andes Chroniques de Sainl-Denii, qu n n nt sans interruption, en français, jusqu'au
1 à pa t de leur traduction du latin en 1274, par (i m Pr mat at les plus considérables. Mais les Récils d'nn nu. t l d R m (1260) (selon le titre de l'édition de.Wailly)
t la mp la n nnue sous le nom de Chronique d'Otitre-Ueit d b a up 1 s plus remarquables par le style. Elles ont, out la prem , une aisance simple, du mouvement, du p U qu t 11 du XIV" siècle n'offrent guère que leur intérêl ht qu t n u ne trouvons à citer parmi leurs auteurs que J Leb f p u 1 honneur qu'il a eu d'offrir d'abord un thème
t un nodèl h F ssart. Le genre so relève un peu au xv sic-
1 nt F art et Oommynes. avec Enguerrand de Mons- 1 t I p 1 ontinuateur de FroJssart, que Rabelais dil
pi amm nt plu baveux qu'un pot à moutarde >, puis avec G g Ch lia , Jean Juvénal des Ursins, sans oublier fh t d P an
\o8 qna re g ands ehraalqncnrs. Continuité de lenrs
ebronliiaes vesppcilTeB. — Nous nous arrêterons seulement
au nal re hroniqueur^ : Villehardouin, Froissart, Join-
II t r mmyn Avant de les étudier séparément, remar-
VILLEHA.BDOUIN : L'HOMME. 33
quons qu'en fait, de Villehardouia à Joinville et de Joinville à Froissart — qui est plus séparé de Commynes par les idées que par le demi-siècle d'intervalle, — il y eut presque continuité, Joinville étant né moins de vingt ans après la mort de Villehardouin, et Froissart moins de vingt ans après celle de Joinville; et qu'ils vont nous présenter, en oculaires témoins, le tableau de près de quatre siècles de notre histoire nationale.
S* vie et sa personne Inécalement coannes. — La vie et
la personne de GeofTroy de Villehardouin nous sont surtout connues par sa chronique, c'est-à-dire très inégalemenl. Après l'avoir lue, il semble qu'on n'ait plus rien à apprendre sur son f b; rit et sur son caractère, mais l'es Iraord in aire roman d'aventures qui Tut sa vie reste plein d'obscurités. Nous ne savons les dates de sa naissance et de sa mort qu'approximative ment. Sur les causes premières de sa haute fortune et sur ta manière dont il gouverna les fiefs qu'il s'était (aillés à coups d'épée, en plein empire grec, il a fait un silence, auquel nous suppléons mal.
Faits coDNna de s* vie. — I.e héros htatoriqne d'an « roman d'aventnrea ». — >~OU3 savons pourtant qu'il naquit au château de Villehardouin, à sept lieues de Troyes, entre llâOet 1164, qu'il était le cadet de sa famille, que sa femme 8'ippelait Jeanne, qu'il en avait eu deux flUes et deux (ils, que, dès H91, il avait exercé la très haute charge de maréchal de Champagne, et qu'il était le confident et le conseiller de Thibaut 111, dont il avait même porté l'hommage à Philippe Auguste, quand survint la quatrième croisade.
Dès la première heure, nous l'y voyons remplir et garder jusqu'au bout un rôle essentiel qu'il devait moins à sa naissance qu'à ses qualités de politique et d'orateur. Au commen-
ÉinnSB LmtBAHlEB. II. — 3
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cernent Jo 1201, il est b. Venise, parmi les six délégués qui viennent demander des vaisseaux à la sérénissîme répablique, et, bien que le brillant poète Gonon de Bélhune foit un de ses compagnons, c'est lui qui, au nom de l'ambassade, harangue dans '^alnt Marc ■ tout le peuple humblement > et emporte son suffrage (. est lui encore qui, après la mort de Thibaut, chef désigne de la croisade, fera choisir pour nouveau chef Boniface, marquis de Montferrat. Puis, surveillant les manœuvres de tenu qui veulent scinder l'armée, dépecier t'osl, il s'emploiera à courir après les dissidents, à les ramener h bord des vaisseaux vénitiens et à les conduire d'abord à Zara, puis à Constantinople, au gré des politiques dont il était l'agent. C'est lui enfin qui exposera à Isaac les conditions des croisés souscrites par aon (ils Alexis, et qui portera bravement le défi des barons au père et au fils restaurés et peu empressés h payer leur dette, d ailleurs «i onéreuse.
Pour prix de ses négociations, de ses harangues et de ses coups d epée, il sera maréchal de Romanie, seigneur des viUes de Tiajanople, de Macra, et de l'abbaye de Vèra. Il dirigera 1 admirable retraite d'Andrinople à Bodosto, aura successivement la confiance des deux empereurs Baudouin et Henri, négociera leur réconciliation avec leur rival et son ancien seigneur Boniface, devenu roi de Thessalonique, amènera à Henri sa Tiancée, la fille de Boniface, et verra joindre h ses fiefs la ville de Messinople (1201). 11 continuera à les défendre, h la pointe de l'épée, contenant ses soldats avec le sang-froid éprouvé qui lui fait faire face au péril, sans diminuer sa joie d'y échapper, ou les enlevant d'un mot héroïque comme celui que lui prête Henri de Valenciennes : t Ki por Diu morra en celle besoigne, g'aine (son âme) en ira toute florie en Paradis t. Nous voyons par une lettre d'Innocent III qu'il vivait encore en 1212; mais il était mort en 1213, car, à cette date, son flls Érard porte le titre patrimonial de seigneur de Villehardouin. Dès le XiV siècle. sa descendance directe s'éteignit et bientôt aussi celle de son neveu Geoffroy. Ce dernier, hardi compagnon, avait suivi les traces de son oncle, s'était conquis en Moi-ée un fief princier et avait fait flotter la gothique bannière des Villehardouins sur ces tours féodales qui hérissent encore la vallée classique de
LE CHRONIQUEUR : SUJET DE SA CHRONIQUE. 3S l'Alphéc, dominsnt de leurs licrs créneaux la pl&iue où gisent les mines Hocrées d'Olympie.
C«Fa«ièFe de Vltlchardonln. — Voilà ce que nous savons de la TÎe de ce baron champenois, également versé dans la tactique des cours et dans celle du champ de bataille, aussi rusé que brave, non moins religieux qu'ambitieux, accommodant k mcrveiUe les intérêts du ciel et ceux de la terre, d'ailleurs type parfait du loyalisme féodal el héios très clairvoyant d'aventures prodigieuses. 11 n'y perdit pas plus le cœur que la léte. \ous savons en cfTet que, bien loin d'oublier dans ses beaux fiefs d'Orient le douxpaijs de France et les hommes de sou lignage, il ne cessait d'envoyer dans sa lointaine Champagne de beaux cadeaux, parmi lesquels le plus précieux, à nos yeux, fut le petit livre où > li mareschaus de Champaignc et de Bomcnie > dicta, pour être lus par-delà les mers et les temps, ses hauts failB et ceux de ses compagnons d'aventure. Ce ne fui pas peine perdue, car son récit eut dès le xiii" siècle une vogue qui le fera réimprimer au XVi*, et que la postérité a consacrée, en y saluant le premier en dp.le des chefs-d'œuvre de la prose ^ançaisc.