LE CHRONIQUEUR
8B)et de !• ehroiilqa« de ViUehHrdODln. — Le sujet de la chronique de Villehardouin est la quatrième croisade, depuis l'an H98 — où Foulques, curé de Nouilli, commençant à ■ parler
de Deu par Freince et par les autres terres enlor », et à faire miracle, reçoit d'Innocent III la mission offlciclle de prêcher la croisade — jusqu'à l'an 1207, où Uoniface, percé d'une flèche bulgare, meurt au champ d'honneur. Cette période de neuf ans comprend : les négociations préliminaires ; le traité avec les Vénitiens; cette expédition sur Zara (ISOâ) qui doit payer les vaisseaux prêtés par Venise; les discordes des croisés, dont une partie veut marcher directement sur la Syrie, sans passer par
j)6 VILLEHARDOUIN.
Gonstantinople; les deux prises d'assaut de Constaotinople, d'abord pourrétablir Isaac et courooncr Alexis (1" août 1203), puis pour détrôner l'usurpateur Mourzouphlos; la coDlIscalion de l'empire grec et la fondalîon de l'empire latin (16 mai IS04) ; enfin rinleiminable série des assauts que les nouveaux possesseurs ont â essuyer, suivant le proverbe gui terre a, guerre a, de la part de Joaunis, roi de Bulgarie, et de Théodore Lascaris, patriote grec. Les épisodes les plus intéressants de cette petite Iliade sont : la iléf&ite d'Andrinopie (1205), où Baudouin est pris par Joannis et fk la suite de laquelle Villehardouia ramëDe à Bodosto et de là à Constantinoplc les débris de l'armée; la délivrance du château du Chivetot (Cibotos) assiégé par Lascaris; et la mort de Boniface, laquelle termine la chronique.
véracité de Vlllehardsnln. — Villehardouin n'a d'autres sources que ses souvenirs. Quand il répète : « Et bien lesmoigne li livres >, c'est sa chronique même qu'il vise par cette expression li livres, habituelle aux trouvères en tous geores, et non quelque autre relation des mêmes faits, comme on l'a cru à tort. 11 ne relève donc que de lui-même, et, comme il écrivait sous la dictée des faits dont il avait été le témoin et l'acteur, son coup d'oeil de capitaine semble devoir lui tenir Vifu de critique historique.
Objeellons contre ao« «ntorilé hta(*rtque. — Deux réileences graves. — Pourtant son autorité a reçu en ces derniers temps de rudes atteintes. C'est que, s'il était admirablement doué et place pour tout voir et tout savoir, on a acquis la preuve qu'il était loin d'avoir tout dit.
Sans entrer dans les détails de cette controverse historique ', nous relèverons les deux principaux reproches faits au maréchal de Champagne, sur ses réticences.
L« dcvlatlon it; la cralude. — VillehardonlB bon Tnssalt mais diplomate envers la pvBlérité- — Le premier est d'avoir oU: le confident muet — d'aucuns disent le complice — du plan concerté peut-être, vers la fin de 1201, entre Philippe do Souabe, son beau-frère Alexis, Bonifaca et les Vénitiens, dans
or (ht CtnmiqiKun, S' sërio, p. 68 sqq. Paris, I.*c^ne ot Oadiul, Uraili dei chroniqueur», p. 6 sqq. Paris, Hachelie, 199Î).
SA VÉRACITË RELATIVE : MŒURS DES CROISÉS. 37 leur inlérêt commun, pour faire dévier la croisade vers Zara et Constantinople, au mépris des serments des croisés et des objurgations réitérées d'Innocent Hl. Mais rien ne prouve que ce plan aurait été conçu par les Vénitiens, des qu^jls signèrent le traité de 1301, dont Villehardouin avait été le principal négo^ oiateur, et tout indique au contraire qu'il serait né de circonstances ultérieures à ce traité. D'ailleurs, en prêtant les mains à cette transformation de la croisade sainte en une entreprise militaire et politique, qui ne fut en somme qu'un acte de grande piraterie et parfois d'exécrable vandalisme, Villehardouin put croire et dut croire un moment qu'il prenait le chemin de Jérusalem, sinon le plus court, du moins te plus sur. Et puis la soumission promise de l'ÉgUse grecque au souverain pontife, le dessein conçu et achevé de c conquerre la terre et mettre k l'obédience de Rome > achevaient de rassurer sa conscience, même sur son installation délinilive en Homanie! D'ailleurs il suivait son suzerain : là était le sommaire de ses devoirs tout réodaux, ceux pour la violation desquels il n'a pas assez d'invectives à l'occasion. Et à la suite de son seigneur il frappait les grands coups qui évitent la mauvaise chanson, comme dit Bolaod :
Ajoutons que, en sa qualité de diplomate, il ne se croyait pas obligé de tout dire. Mais ici son silence est excusable ; ce qui ne l'est pas, c'est ce qu'il dit, traitant en déserteurs les dissidents qui avaient pour excuses leur piété et les ordres formels du pape, c'est-â-dire l'esprit et la lettre de leur engagement.
TjraMBle e( VAndklIsiiie des croisés. — Vlllehardenlii t«lt blanc de som epée. — Le second reproche adressé à Villehardouin est encore relatif à une réticence dont l'importance liistorique est moindre, mais dont la portée morale est plus grave. 11 s'agit du silence qu'il garde ou du peu qu'il rapporte sur les actes de cruauté et d'intolérance, d'exaction et de pillage par lesquels les croisés souiUèrent leur victoire et dont Innocent m nous est un gai'ant plus sûr, et aussi indigné d'ailleurs,
VILLEHABDOUIN.
que le témoin oculaire, l'historiea p«c Nicétas. Muet sur le bon droit des patriotes grecs, sur le slupide vandalisme des croisés, ViUehardouin n'a d' indignation que pour ceux qui n'apportent pas leur butin à la masse commune. Pour le reste il fait blanc de son épée. C'est, par exemple, un singulier préteste pour déposséder les gens que d'invoquer leurs méfaits : « Or
0 ez se ceste geni dévoient terre tenir ou perdre ! » Le maréchal deRomanie n'a ici d'autres excuses que ses préjugés et sou Ignorance.
Une v«rlt« éf> ckaBcell«i4e. — Ce i|al rend Vllleh«rd«Dl« pen «rBBpathlqDe- — Hais, ces réserves faites, on ne peut accuser ViUehardouin d'avoir altéré les faiU qu'il rapporte, et il a ait le droit d'écrire : • Ce lesmoigne Jofroiz de ViUehardouin
1 mareschaus de Champaigne qui cestc ovre traita ». Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il dit est vrai, c à son escient, par verte ■. C est ce qu'on appelle une vérité de chancellerie, et c'est ainsi que notre madré Champenois crut concilier pour la postérité
es doubles devoirs d'historien et de diplomate.
Certes il a fait des calculs plus habiles que celui-là, car son autorité en est fort diminuée sur des points essentiels, et il n obtient pas la sympathie de ses lecteurs, malgré les preuves ec atantes de sa bravoure réfléchie, de sa fidélité de vassal, et même du grand talent d'écrivain que nous allons faire ressortir.
L'ÉCRIVAIN
Composition de sn «hronlqnc. — La chronique de ViUehardouin a été intitulée par les éditeurs : (a Conquête de Constantinople. Ce titre désigne mal de simples mémoires dictés, au 111 des événements, probablement pour être récités en public, comme en témoignent ces formes prémonitoires, si fréquentes parmi ses récits : • Seignor, sachiez.... Or oiez... •, etc. Aussi toute recherche de l'effet en est-elle absente, dans le délail des
L'éCBIVAlN. 3»
itarratJoDs ou des harangues, comme dans l'ensemble de la eomposilion.
S« narMiinn. — Sou pittoresque. — Ses récits de bataille ont, dans leur ordonnancD, ta précision technique d'un rapport d'élat-major, mais ils sont rehaussés çà et là, bu courant des Taits, par des traits descriptifs ou pathétiques, d'autant plus saisissants qu'ils sont plus inattendus et plus courts. Par là il rappelle Thucydide. On peut citer comme de curieux spécimens de sa manière en ce genre : tout le récit de ia défaite et de la retraite d'Andrinople, celui de la délivrance du Ohivetol, ou encore celui de l'appareillage de la flotte à Coiiou où éclate le mile orgueil du soldat devant le spectacle de sa force. Le voici : * Et bien tesmoigne Jofroii li mareschaus de Champaigne, qui ceste uevre dtta (qui aine n'i menti de mol à son escient, si come cil qui a touz les conseuz {comerls) fu), qu'onc si bêle chose ne fu veiie. Et bien sembloit estoire {/lotte] qui terre deûst conquerre; que tant qu'on pouoit veoir a ueil ne pouoit DQ veoir se voiles non (sinon) de nés et de vaisseaus, si que li cuer des ornes s'en esjoïssoient mont '. »
Certes il est bien loin d'éprouver devaut les merveilles de Conslantinople l'émotion bavarde de son contemporain Robert <Id Clari. A la vue de la capitale de l'Orient il se bornera à noter la richesse et la hauteur des monuments, • ces halï murs et ces riches tours,... ces riches palais et ces halles yglises ». S'il honore d'une attention plus particulière la colonne de Théodose, • une des plus haltes et des mîeli ovrées de marbre qui onques fuslveue •, c'est qu'on va précipiter Marchutlè s de son sommet '. Néanmoins ces traits suflisent à témoigner de soiv émotion et la communiquent. Quel pathétique par exemple dans ce cri du barbare stupéfait à l'aspect de Constantinople : • Et sachiez que il n'i ot si hardi cuilachars ne fremist», suivi de cette remarque virile : que chacun aloi-s regarde ses armes ! 11 ne s'attarde pas décrire, au matin d'une bataille, la beauté du ciel et le chant des oiseaux, comme son continuateur Henri de Valenciennes.
1. Cf. Ejli-ail dei ckfo,ngu<!i'rii. [>. lâ sqq. : [). 66 sqii, ; |i. S s.|4, IIa..hello.
2. Cf. au lootraipo i'admiraiioii proliM! ds Kobeft .le Clari pour les nioou-
F. iin sqq. Hachette).