MORALE ET SAGACITÉ INSUFFISANTES
mœura de son temps qu'à son défaut de sagacité. Plus sagace, ileOt scquis à la fois celte unilii et cette haubjur de vues sur le llux des inlérëts et siu- la mêlée des faits, qui est l'&me de l'histoire. Après avoir tenu et démené ses » pourpos de proéce » qui est ( mcre malcricle el lumière des gentîlz hommes >, après avoir exalté ce c nom de preu si haus cl si nobles > qu'il fail montrer au doigt dans les nobles assemblées celui qui le parte, il croit avoir tout dit, le monde, pour lui, ne comprenant que trois catégories, à savoir : les preux qui font leurs prouesses, le peuple qui en devise, el les clercs qui en écrivent. Useï plutôt : € Ensi se diffère et dissimule li mondes en pluiseurs manières : li vaillant homme Iraveillent leurs membres en innés pour avancier leurs corps et accroistre leur honneur; li peuples paroUe, recorde et devise de leurs estas et de leurs fortunes; li aucun clerch escrisent et regislrent leurs avenues et baceleries. > Et les bourgeois de Gand, qui se mutinent el se font hacher si bravement; et ceux de Paris, qui coiffent si hardiment le roi de leur chaperon ; el les gueux de Londres, qui demandent le partage des biens el, avec Wa( Tyier k leur tête, font reculer d'épouvante, quoi qu'il en dise, tonte la noblesse d'Angleterre, dans quelle catégorie les mettra-t-il? Croit-il que le supplice des Mailfolins, ou la boucherie de Bosebecque, avec ce martellement des bassinets bourgeois par les masses des chevaliers, dont le fracas homicide l'amuse, a anéanti te tiers état? ?f'entend-il pas parmi les t meschans gens > le formidable écho des prédications socialistes de Jehan Balle dans le cimetière des mousliersl Enfin, ne voit-il pas que toute cette clievEderie et ces passes d'armes lie sont plus qu'une parade, qu'elle vient plutôt de la léle que du cœur, des romans que des mœurs? que, par exemple, l'héroïsme d'un roi de Bohème ou d'uQ Wargnî, deux étrangers qui se font tuer pour l'honneur k Poitiers, esl asseï rare et nous laisse assez froids? que trop sou vent ses héros, après avoir hien rcrraillé, sans trop de dangers, comme messire de Villemur de la Roee et de Beaurorl, à Limogés, se rendent « au droil d'armes >, c'est-à-dire sont pris i merci? que son étonnement est comique devant un routier qui ne dislingue pas entre un noble et un vilain, et qui « otretant bien mettoit a mort ung chevalier ou ung escuier que ung
^DEB LltrillAIRtSt II- — 8
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viluD >; qu'en soinmc' toutes ces ûmures Hoanent un peu c^eux, et que c'est, comme on l'a dit, la Un d'un mondeT II n'a (^rde! Tout son plaisir en serait gâté. Il n'a voulu être et ne pouvait êtte ni plus ni moins que ïimaQier de la cbevalerie, pour euflainmer * les coers des jones bacelers >.
S* phUMVpUe de rUaieIre. — Fr*lH*rt et Héredete. — Vm nuUloN >MMMd- — Il lui est bien arrivé quelquefois de noter les causes secondes des événements, telles que la rivalilé des villes flamandes, et de montrer, comme par hasard et sor le tard, leurs causes premières, telles que l'bumeur périlkme des bourgeois, des < hommes mestis i en Angleterre, dont il dit : • Et se liewe et couce uns sires en trop grant péril, qui les gouverne... se il n'est victorieus >. II s'est même pris â réfléchir sur le néant des grands de ce monde et à s'écrier, comme à propos de la mort du roi Sicbard détrâné : t Or considérez, seigneurs, rois, ducs, comtes, prélats, et tous gens de bgnage et de puissance, comment les fortunes de ce monde sont merveilleuses et tournent diversement.... Ce sont choses à imaginer (rêver), et sur lesquelles fax mouU pensé depuis. > Hais c'est là le suprême effort de sa philosophie, plus rare qu'il ne dit, et, après avoir uniformément constaté, comme Hérodote, avec lequel il a tant d'autres traits de ressemblance, que l'homme s'agjle el que la divinité le mène, il retourne à sa narration. -
11 aime mieux être l'écho des choses que d'en chercher le sens. On a dit : « II a frappé à toutes les cloches et nous fait entendre ainsi tous les sons > : oui, mais il manque à ce cai'illon flamand un clavier et de l'harmonie. Voilà pourquoi Froissarl continue à cire mis au rang des chroniqueurs ; mais il en est le roi, et en ce sens on peut répéter le jugement de Montaigne : • C'est la matière de l'histoire nue et informe, chacun en peult foire son proulll autant qu'il a d'entendemenl •.■
DoiiîHihvGooj^lc
L'ÉCRIVAIN
Composlilan de «es ebroniqae*. — Plaisir qu'il j pread. —
• ËD labourant et ouvrant sur ceste matière, je me habilite et delile >, écrivait Froissart en tête de son quatrième et dernier livre. Il a goûté en effet un plaisir d'artiste à coudre les pièces de • la, haute et noble histoire et matière >, et son mérite personnel est ici fort appréciable. Certes il ne brille pas par les transitions, il abuse du procédé discursif, et il se met en scène «ans façon et quelquefois hors de propos. Mais il a eu, dans la juitaposjtion de ces mille et un récits sortis de toutes les bouches, un bonheur de curiosité, une netteté de notation et une habileté de mains qui sont visibles dès le début. II y joignit bientôt certains soucis de la forme qui altèrent croissant avec l'expérience, et qui le poussèrent & remanier jusqu'à trois fois son" premier livre.
Se« narrMloas. — Son plttores^ae. — S» nUse en setaei — SoB esprit narquala. — Dans les grands tableaux de guerre ou de fêles qui dominent dans ses chroniques, il voit l'ensemble, comme Villehardouin ; le détail, comme JoinviUe; et nous fait tout voir mieux que personne. Mais il n'est pas seulement un peintre de batailles, de tournois, de noces et d'entrées royales, il a de délicieux tableaux d'intérieur et il excelle dans l'anecdote.
C'est qu'il a, au plus haut degré et en toute occasion, le sens du trait pittoresque. Veut-on le voir dessiner un champ de bataille, masser et mouvoir les combattants, qu'on lise la bataille de Poitiers ou simplement celle de Cocherel ■. Veut-on le comparer avec Villehardouin, en un sujet semblable, et mesurer ainsi toute sa maîtrise comme coloriste, que l'on rapproche de la description de la flotte, au départ de Corfou, citée plus haut (p. 39), celle autre mise à la voile de la flotte du duc do Bourbon : « Grant beaulté et grant plaisance fut a veoir
-» (Hachette, op. cit.), p. S
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8( FBOISSART.
rordonaance du département, comment ces bannières, ces pen- Qons et ces escus armoiés bien richement des armes des seigneurs ventiloient au vent et resplendissoient au soleit, et de oyr ces trompettes et ces clarons retentir et bondir, et ménestrels, faire leur mestier de pipes et de chalemelles,... tant que du son et de la voix qui en yssoieot, la mer en retentissoit toute >. Veut-on enfin apprécier combien sou ironie martiale, tout homérique, diffère de la bonhomie narquoise de Joinville? Qu'on écoule le fracas épique de la tuerie de Rosebecque : ■ Là estoit cliquetis sur ces bachines {les bassinets des Flamands) si grans et si haus d'cspées et de hacea, de plommées et de maillés de fler et de planchons, que on n'y ooit goûte pour la noise {vu le fracas de la mêlée), et oy dire que, se tout li hjaumier de Paris et de Brouxelles fussent ensamble, leur mestier faisant, ils n'eussent point mené ne fait si grand noise comme li combattant et li ferant sur ces bachines faisoient. > Et quel vigoureux dessin de la mêlée, tout rehaussé de termes techniques I Voici d'abord le captai de fiuch, • premièrement, son glave {lance) en son poing >; puis c'est un combat singulier, silencieux, te^ rible : < se combatèrent longuement ffia^ à main » ; et puis ce sont te bruil et le fouillis, et les • si grans horions > des mille Corp3-à-corps avec ce trait t si s'entrelaçoient li un dedens l'autre », qui rappelle celui de Victor Hugo :
La mêlée, efFroyable et vivante broussaille!
Uuel charme piquant dans tout le récit de son voyage en Ëéarn, et quelle variété, quelle habileté de mise en scène, et quelle progression dramatique dans le récit de la mort du jeune Gaston ' I Ailleurs encore, quel pathétique dans celui du massacre d'Arleveldel Quelle délicatesse où se retrouve tout le poète, dans l'épisode de cet amour chevaleresque d'Edouard lU pour la comtesse de Sabsbury, dans cette remarque sur t l'étincelle de Une amour qui le férit au cœur et lui dura par long temps •, et dans ce délicieux marivaudage de la partie
narrations; discours et dialogues; langue, 85 d'échecs avec la belle comtesse, dont l'enjeu est l'anseau du roi qui eut tant de peiae à le perdre pour c que quelque chose demeurât du sien à la dame » ! Enfin partout, quelle vigilance k saisir et à graver le détail qui peint les mœurs et le costume, le dedans comme le dehors ! < Brie&nent, dit-il, toute l'ordonnance je regarday h mon pouooir et mis en retenue >. Qu'on en juge ! Phœbus aime fort les volailles ■ et en especial les elles et les cuisses tant seulement >. Phœbus devise • en beau et bon fpanobois » avec Froissart: mais vienne la passion, * le premier mot que le conle dist, ce fut en son gascon : • 0 Gaston, fali traditour... ! » Ne sonl^^e pas là de ces traits familiers et caractéristiques que voulait Fénelon et que Rousseau notait avec enthousiasme dans son cher Plutarque?
Ici même, en y regardant de près, on pourra démêler un ton et des traits qui sont plus que narquois et déjà très spirituels : par exemple, dans le récit des perdrix si gaillardement ealeléei, à la pointe de l'épée, avec leur propriétaire anglais, par Olivier de Hauni, à la grande joie du duc de Lanoasire luimême, qui ' assez le rigola des perdrix ». On sait la plaisanlerie macabre des bourreaux de nos mystères dramatiques, disant à la victime qu'ils vont décapiter et eoi/fer de rouge : I Je vais le faire cardinal! > Eh bien, on la retrouve dans les menaces du peuple de Rome contre les cardinaux dont ils veu< lent faire la tête plus rouge que les chapeatu: et qui s'en ébahissent, Tn cpi'ils aimaient mieux mourir confesseurs que martyrs '.
Les dlseonrs et lea diaIO|[ue« dans FrolnsarC — S* lancHc. — Les discours et les dialogues abondent dans Froissant et surtout dans les dernières rédactions, où on a pu noter un soin croissant d'animer et de varier le ton. Il y va même jusqu'à nous avertir, dans des termes identiques à ceux de Thucydide, que ses orateurs ont parlé ou dû parler ainsi, OQ ipeu près. On y trouvera des modèles de tous les tons, depuis la véhémente apostrophe de Jean Chandos à Kerlouet le Breton et à Louis de Saint-Julien qu'il défie, jusqu'à la harangue '«)lennelle de Charles V à ses frères sur son lit de mort. Les
FBOISSABT.
^merigot et de ses compagnons Je brireilles de verve que n'éclipseronl pas, ^s vantardises picaresques du capilaine . Hais le cherd'œuvre oratoire de Froistte harangue enflammée du • fol prestre p de menues gens looient > et qu'il leur metières), avec des antithèses si formition et celle de • cil que nous nommons !, déjà familier aux gueux normands de gens, les coses ne poent bien aler en isquts à tant guù li bien yront tout de •a nevillains, ne gentils homs, que nous
d'éloquence, il faut citer et quelquerois gués qui Toisonnent dans les chroniques, ères, et contribuent si puissamment h is et les personnages ou k rompre agréarratjon. Nous citerons comme un déliernier genre le dialogue de Froissart et .yon, chevauchant botle à botte *.
iriélé, quelle richesse, quelle saveur, 1 relief de la langue, en dépit de quelou incorrectes '.
■ gravcH objection* contre rorijtlnK- Mais si l'on est d'accord sur tous ces chroniques de Froissart, sur la netteté le couleur et le fracas épique de ses r la verve et le tour dramatique de ses icité et même sur l'éloquence de ses logues, et, par-dessus tout, sur son sens «sque, on l'est beaucoup moins sur le lé, Où commence-t-elle, parmi tant de . souvent et très évidemment il n'est que
et a. Boissicr. Fniitart reilitaé. etc., Jlet
i, p. 6SS.
iMiiri fronçait (Hachette, op. cit.), p. 3H.
RÉSERVES SUR SON ORIâlNALITÈ. NOTRE HÉBODOTG. 87 l'échoî Ne va-l-il pas jusqu'à nous confier qu'il écrit sous la diclée, & l'occasion, quand le narrateur, comme messire Fernand Pacheco, conte « si doucemenl et attempreement que je prendoie, nous diMt, granl plaisir à le oyr et à l'escripre *t Xe marque<t-il pas lui-même les haltes de ses narrateurs avec celles de ta route qu'ils suivent ensemble, tout en devisant? Enfin ne pouvons-nous pas noter nous-mêmes leur accent personnel, Gomme dans cette confidence sur la mort du fils de Gaston Phœbus, que lui a refusée messire Espang et qu'il arrache à un écuyer, lequel, entraîné sans doute par le plaisir d'être si bien écouté, s'écrie : i Et je vous diray comment U morut, puisque je tous ay parié de la matière •? Certes il faut beaucoup rabattre des éloges qu'on adresse d'ordinaire h. son imagination créatrice, et en reporter une bonne part sur ses narrateurs, acteurs et témoins oculaires de tous ces drames que l'émotion avait gravés tout vifs dans leurs mémoires. Mais prendra-t-ou à la lettre ce mot du dernier en date de ses critiques, qui en est d'ailleurs l'un des plus sagaces : < La plupart du temps il n'a pas fait œuvre d'auteur < i ? Se serait-il borné & une vaste mlerview des principaux acteurs? N'aurait-il d'auUe mérite qae celui de montrer la lanterne magique? Ce serait aller peut-être trop loin. Et d'abord, il a éclairé sa lanterne, puis il a retouché nombre dq ses peintures, et l'on peut suivre d'un manuscrit à l'autre le bonheur de ces repeints. Un autre de ses critiques, et des plus ingénieux, écrit : < 11 semble qu'il wt tout vu, tout onï • >. Or il n'a rien vu ou presque rien, sauf ceux qui avaient vu, et il a tout ouï dire. Donc, son mérite ici est encore appréciable. Au fond, le dosage exact de son originale est impossible ; mais ne lui marchandons pas notre reconnaissance, dùt-elle s'appeler la gloire, pour ne pas s'être inlei^sé davantage enUre nous et les témoins de ce vaste drame, pour avoir laissé et quelque peu fait revivre sous nos yeui, pendant trois quarts de siècle, les hommes du temps jadis; en un mot, pour avoir eu le génie de la curiosité; et continuons à l'appeler notre Hérodote.
1. M. Jeanro)-. Cf. ExtmiU det f Aroni^neBr» (Hachette, op. cil.), p. 165. !. M. pabidonr. La clvvniquenri (Lec^ne «t Oudîa. op, cil.}, p. 190.
GOMMYNES
(U4SÎ-iSU)
L'HOHHB
IMllIaes de Ccnuiirneit. — Philippe de ConimiDes — ou pins exaclement Commynes, d'après les archives déchiUMes par son sagace éditeur Mlle Dupont ~- naquit vers 1445, probablement au château de Benescuro, près d'Aire (Pas-de-Calais), propriété de sa famille. Notre futur chrooiqueur, qui fera un grief de sa roture à Olivier le Daim, • un homme de petit estai >, ne descendait pourtant lui-même que de bourgeois d'Ypres, les Van deh Clyte, Ceux-ci s'élaienl poussés depuis un siècle près des comtes de Flandre par des intrigues où ils ne paraissent avoir brillé ni par le libéraJisme.ni par rhonnèteté, témoin le père même de noire auteur, Colart de Commynes, bailli de Gand, qui, six ans après avoir présidé à nombre de confiscations dans Bruges révoltée, mourut sans avoir rendu ses comptes. Ainsi certaines rapines de notre auteur auront pour excuse une tradition de famille. Le nom de Comn>yn<:i avait été pris par les Van den Clyte k la suite d'une alliance avec la famille noble qui le portail.
S«m édiieail««, — CoBunynes écuyer et conseiller dn TéBévaire. — II se Tend k Lonts XI. — Commynes fut orphelin de bonne heure, et eut, par suite, une éducation négligée; mais, à défaut du latin qu'il regretta toujours de ne pas savoir, il apprit l'allemand et l'espagnol, lut beaucoup d'iiis-
l'homme : SES ORIGINES ET SES INTRIGUES. 89 lorieas de tous tes temps, et étudia encore plus les hommes du sien. 11 se mit à bonne école. Attaché, dès 1464, comme écuyer au comte de Charolais, il le suivit sur les champs de bataille, où le chef de la Ligiu du Bien publie donnait carrière à son humeur chevaleresque. Si Commjnes ne fit pas assaut de prouesses avec son maître, du moins se comporla-t-il avec un sang-froid remarquable à Montlhéry et ailleurs. Puis il devint, dès l'âge de vin^-trois ans, le conseiller et le chambellan du grand duc d'Occident (1468), pour le compte duquel il négocia, achetant les consciences et prenant un tel goût à ce trafic qu'il vendit la sienne à Louis XI. A vrai dire et en bon français, il avait trahi, sinon sa patrie, le duc était vassal du roi, mais au moins son maitre (1472). 11 avait même préparé cette lucrative voile-face dès l'entrevue de Péponne, ayant élé prohahlement le quelqu'un dont il parle, qui axerlit le roi du danger qu'il courait. Ses excuses sont ici que son premier maître lui avait assené un coup de botte, voire même d'éperon à la tête ; que le second était un séducteur habile; qu'il parlait d'or, et que le conseiller et chambellan du duc de Bourgogne ae touchait que iix-huil sous par jour — somme assez rondelette pourtant, vu qu'il la faut multiplier par quarante au moins, pour avoir le taux de nos jours, mais qui ne lui paraissait pas payer ses talents — : il avait trouvé meilleur preneur. Une pension de six mille livres, la principauté de Talmont, avec ses dix-sept cents liefs et arrière-fiefs, la seigneurie d'Ai^enlon, la main d'Hélène de Chambes, dotée par le roi, plus tard une part dans la curée des biens du duc de Nemours, tel fut le prix. 11 était gros, mais le roi, ce bon mare?umd, comme il l'appelle quelque part, avait fait on excellent marché, et jusqu'à sa mort il eut dans Communes un homme à tout conseiller et à tout faire.
CammrBes cb procès et ea prison. — Sen mimolres c«m> Mtmtém h Ib CAnelerserie. ~ Mais cette mort gâta tout. Par une rouerie que notre historien érigera lui-même en moyen de gouvernement à l'usage des princes, Louis XI ne lui avait rien donné dont la possession piit lui être assurée par d'autres que par le roi. Le roi mort, adieu la principauté de Talmont, que les La Trémoille, héritiers légitimes, lui arrachentaprès huit ans de procès, au cours desquels il se révèle, comme on pouvait s'y
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attendre, avoué retors et avocat subtil; adieu même la seigneurie d'Argenton qui est revendiquée par les de Chabot; et s'il habile jusqu'à sa mort le château, mis en saisie, c'est à titre de locataire.
Hais il ne s'est pas borné à plaider. Son ressentiment contre Anne de Beaujeu l'avait poussé à conspirer. Il ne s'agissait de rien moins que d'eolever le jeune roi pour le compte du duc d'Oriéans. Il fut pris, c tasta huict mois > (1467), comme it dit, de ces < caiges de fer >, qu'il maudit et décrit si bien et avait vu élaborer Jadis h d'autres lins par son seigneur et maître ; fut enfermé pendant près de deux ans * en la haute chambre de la tour carrée de la Conciergerie > {(487-4489) ; eut tout loisir d'y songer à ses mémoires, dont il commença la rédaction dés 14BS, et aussi de noter les fluctuations de la fortune, en regardant couler l'eau et monter les bateaux « contremont la rivière de Seine, du caste de Normandie >. Hais it se défendit avec éloquence et s'en tira avec un arrêt qui le condamnait à dix ans d'eiil dans un de ses chAteaux, une amende de 10 000 écus d'or et à la conflscation du quart de ses biens.
CantmfMes rentre mhx «■■Ires. — DerBlères tatricMoa et ■i«rt. — L'arrêt ne fut pas exécuté : trois ans après, grâce à une clause du traité de Francfort, insérée en sa faveiu- par Maximilien d'Autriche, pour prix de services louches, il siégeait de nouveau dans les conseils du roi, dont it recouvrait les bonnes gr&ces, y compris ses pensions, ses titres et un gros cadeau de bonne amitié. Voilà de nouveau le seigneur d'Argenton dans les grandes alTeures, ambassadeur à Venise et témoin diplomatique de cette première guerre d'Italie qu'il avait déconseillée, bien moins par une prévoyance patriotique que pour éviter malheur aux Hédicîs, ses banquiers, il la raconte — après en avoir atténué de son mieux l'insuccès, en amusant l'ennemi par sa diplomatie avant et après Fornoue, — et croit la conclure par le traité de Verceil en armant Ludovic Sforza, reconnu duc de Hilan, contre Venise. Mais les Vénitiens eurent là le dernier mot, et l'ambassadeur rejoignit assez penaud ses maîtres qui lui ( lavèrent bien la leste, comme on a accoutumé de faire aux courtE des princes, en semblables cas >. Pour comble de malechançe, it s'était aliéné, par le U-aité de Verceil, ce duc
l'hohhb d'état. 91
dïMéans, prétendant au trône de Milan, avec lequel il avait lié partie si malheureusement, dans les complots de la Guerre foUe, et qui, devenu roi de France, allait perdre, comme l'a dit spirituellement un biographe de Commynes, ■ la mémoire des services aussi bien que celle des injures ' ». Néanmoins le seigneur d' Argentan put continuer à faire quelque flgure à la cour, par intermittence; réussit encore à devenir, en 1505, chambellan de Louis XII, qu'il accompagna en Italie; et vécut jusqu'au 18 octobre ISii, assez bien, en somme, auprès des m&ilres, léger de remords, chargé de procès et de millions, et ayant fait souche de nobles hommes, voire même de princes, par aa fille unique, mariée à René de Brosse, comte de PentJiièvre, qui lui fit élever sur son tombeau une fort belle statue, visible au musée de Versailles, avec celle de sa femme.
CsMByBCB, rcrWBBkffe pea s7W|NiUil4>e. — Il n'avait pas ménlé ce magnifique monument par ses vertus, comme il ressort du simple exposé des faits, de l'historique sommaire de cette haute fortune commencée par une trahison, défendue par une conspiration, et toujours soutenue par des habiletés machiavéliques dont l'intérêt personnel était le principal mobile, avidement accrue enfin par des spoliations suivies de procès dont le bruit scandaleux durera sur sa tombe près d'un demi-siècle. Aussi, sans même attendre l'examen de ses doctrines, on peut décider déjh que Commynes n'a pas droit à nos sympathies, et que son honnêteté fut immédiatement au-dessus de rien. Il reste à se demander s'il a droit â notre admiration, à défaut de notre estime, et en quoi il fut un grand homme, sinon un honnéie homme. Interrogeons donc ses Mémoires.
LE HÉHORIAEiISTE
S^ei dc« « Hémolpea u de CoBUByjiea. — Les Mémoires de
Commynes se divisent en deux parties, dont la première, en six livres, allant des débuts de la lutte entre le Téméraire et
ei, p»f Mlle Dupont, Paris, Renonard.
92 COHUYNES.
Louis XI jusqu'à la mort de ce dernier (1464-1483), fut écrite de 1488 k 1404; et dont la seconde, en deux livres, narrant en détail l'expédilion de Charles VU! en Italie (1494-1495), avec des considérations sur ses conséquences, en guise d''épUogue, fut écrite de 1497 à 1501. Ces deux parties, publiées, la première en 1524, la seconde en 1538, avaient d'abord circulé l'une et l'autre en manuscrit. D'après leur prologue, Communes écrivit ses Mémoires k la demande d'Angelo Cato, Italien savant en belles- lettres, mathématiques et même astrologie, qui, ayant quitté, comme lui, le duc pour te roi, et ayant cumulé près de ce dernier les fonctions de médecin de l'Ame et du corps, avait gagné à cette volte-face et à cette double besogne Varcheréché de Vienne.
Voici d'ailleurs en quels termes Commynes déclare non des- Bein au prélat qui avait été son compagnon près de leur maUre et bienfaiteur commun : * Pour satisfaire à la requcste qu'il vous a pieu me faire de vous escripre et mettre par mémoire ce que j'ay sceu et congneu des faictï du feu roy Loys unziesme, ai qui Dieu face pardon, nostre maistre et bienfaicteur, et prince digne de très excellente mémoire, je Tay faict le plus près de la vérité que j'ay peu et sceu avoir la souvenance ».
Se» dédkFaU*!!* de véntellë et de b«N»e inrerMftUoa. — Notons bien celle déclaration préalable de véracité. Maintes fois d'ailleurs, il nous donne à entendre que son information était vaste et sûre, el c'est un genre de mérite qu'avaient déjà recherché el affiché les continuateurs de Froissart, tels que Monstrelei. Il écrira par exemple : • Car je cuyde avoir veu et congneu la meilleure part d'Europe.... Si ay je eu autant de congnoissance de grans princes, et autant de communication avec eulx, que nul homme qui ait esté en Fiance de mon temps, tant de ceulx qui ont régné en ce royaume de Bretai^e et en ces parties de Flandres, AUemalgne, Angleterre, Espaignc, Portuigal et Italie, tant seigneurs spirituelz que temporeli, que de plusieurs aultre!) dont je n'ay eu la veue, mais congnoissance par communication de leurs ambassades, par lettres et par leurs instructions, par quoy on peult assez avoir d'information de leurs natures et conditions. Je les ay presque tout veu et sceu ce qu'ilz savoient faire. * Et nous pouvons l'en croire
LE HÉHORULISTE : VÉRAaTÉ ET SAGACITÉ. 93 là-dessus, puisqu'il eut la condance et les CDDfldencea du plus défiant et du plus politique des rois, qu'il enlretiut des relayons diplomatiques avec tous les princes et hommes d'État de l'Europe, et qu'il fut chargé d'ambassades soleanelles et de missions secrètes multiples, tantôt à Florence, où il eut peut-être lo, joie iullnie de se mirer et de s'admirer dans les idées du jeune Machiavel, tantôt à la cour des Médicis qui l'estimèrent, ou chez les Véaitiens qui le jouèrent. D'ailleurs il se pique de De parler le plus souvent qu'en oculaire témoin : • Et de ce je parle de Teûe •, aime-t-il à dire. Au lieu de narrer la mort du duc de Bourgogne, il se récusera en ces termes : < Et ne veuLi point parler de la manière, pour ce que je n'y estoie point. > Aussi quel dédain pour ces chroniqueurs qui < n'escripvent que les choses h louenge de ceulz de qui ils parlent, et laissent plusieurs choses, ou ne les sçavent pas aucunes fois.... It me délibère de ne parler de chose qui ne soit vraie et que je D'aye veue ou sceue de si grans personnaiges qu'ilx ne soient dignes de croire. > Vise-t-il ici Froissart, dès lors si populaire, et ne croit-on pas entendre Thucydide tançant dédaigneusement les logographeê, ses prédécesseurs, y compris Hérodoteî C'était soD droit, car il avait justement k ce nom d'historien qu'il ne réclamait pas, des titres qui avaient manqué à Froissart, alors qu'il s'en parait.
S*c**l*^ ^ CvmMjves. — En effet son information a autant de sagacité que d'ampleur, et combien attentive, même aux détails extérieurs, s'ils sont caractéristiques! Par exemple, sa <énératioD pour la sainte ampoule de Reims qu'avait fait venir lAnis SI, et qui t estoit sur son buffet & l'heure de sa mort >, De l'empêche pas de constater qu'il « n'y a pas grant matière dedans •, et que le roi ne pourra guère • s'en oindre tout le corps >. Sa critique historique est rebelle au merveilleux. Il eonslate bien, mais en passant vite, que son ami frère Hieroni;nie (Savonarole) < a dict beaucoup de choses avant qu'elles (ussent advenues >, mais lorsqu'on crie au miracle, parce qu'à l'entrevue de Picquigny, un pigeon blanc s'était tenu sur la Wte du roi d'Angleterre et n'en avait pas bougé malgré le btniit, notre historiographe, soufflé par c un gentilhomme de Oascogne ij insinue : < mais l'opinion d'aucuns estoit qu'il
COMUYNES.
>eu plu, et puis il vint un grand soleil, et ce pigeon etu-e sur cette tente qui estoit la plus haute pour s'es-
lalUé relative ie C«wuaynem. — Mais est-il aussi qu'il est sagaceî 11 déclare formellement qu'il juge
de ce monde « sans avoir égard aus louenges; car il penser qu'il n'est nul prince si saige qui ne faiUe oys ». 11 trouvera donc des défauts à Louis XI, le roi cœur, ou plutôt selon sa tête, et quelques vertus au
qu'il déteste, il sera impartial pour son héros prinuelques réticences près sur ses moins excusables 3, telles que sa complicité dans les assassinats des luyenne, de Bourgogne, etc. Uais celles-ci relevaient du secret professionnel à ses yeux, de sorte qu'il la même excuse que Villehardouin, en un casanad'autre part on veut hien tenir peu de compte, ainsi ieot, de quelques accents aigres à l'endroit de ses ersonnels, comme Jacques Coiclier, Olivier le Daim, ! Vesc et Briçonnet, ou de quelques dédains ironi- Iresse des gens de petit estât, qu'il ne confond pas de moyen estât, on peut conclure qu'au demeurant il i à sa déclaration : < Je ne vouldroye point mentir : isophle 4e l'hislelre. — Un autre dessein, aussi
Commynes que celui de ne pas mentir, est celui de r sur tes hommes et sur les choses, et il l'exécute ta chapitres entiers. C'est par là, par une recherche es causes, qu'il fait œuvre historique, qu'il se dtsilus des chroniqueurs qui l'ont précédé, et qu'il se lédialement au-dessous de nos grands historiens. irche vise déjà à être d'une rigueur scientifique. C'est ne fait aucune place au hasard dans les grands évéî ce monde, et il n'est pas exact de compter, comme auvent, la déliauce de la fortune parmi ses sagesses,
mieulx dire, il fautt respondre que tel/ grans mysennent point de Fortune et que Fortune n'est riens, «en( une fiction poétique >. Les événements de l'hisdent à ses yeux d'une multitude de causes secondes, lute cause première qui font leur pari aux hommes