LES ESSAIS DE MONTAIGNE
Ltude littehaire.
Méthode dlsearslve de Houtalgne. — Ss doctrine éva^ve et son caractère ondoyant échappent aux for m aies. -~
Devant un livre qui commence et Unit à chaque page, se renouvelle sans cesse, même quand il se répèle, et réserve toujours de l'inattendu même à ses amis les plus intimes, l'embarras du critique est égal au plaisir du lecteur. Comment réduire à l'uiiitê d'une doctrine ces jeux d'un penseur détaché de toute doctrine? Comment soumettre à l'analyse cette causerie qui ne s'assujellil qu'au pur capricet Car Montaigne écrit comme il voyage. A droite, la roule lui parait-elle maussade, il prend h f^auche. A-t-il négligé quelque objet digne d'attention, il fait volte-face, et revient au point de départ. Si ses chapitres tiennent plus qu'ils ne promettent, leurs titres promettent donc rarement ce qu'ils tiennent; et, en général, il ne choisit une matière que pour la quitter à la première rencontre. Lorsque ses imaginations se suivent, c'est de loin; « elles ne se regardent, comme il dit, que d'une vue oblique ». N'a-t-il pas soin de nous avertir qu'il procède ( par saults et gambades >, qu'il aime t à se laisser rouler au vent i, qu'il * n'a d'auUre sergent de bande que fortune h ranger ses pièces », qu'il veut nous montrer t son pas naturel et ordinaire, ainsy détracqué qu'il est »? Bref, il n'y a nulle conception d'ensemble en » ce fagotage » qui • s'est basti à diverses poses et intervalles », sans préméditation, selon l'humeur ondoyante et diverse d'un homme qui sera * renfrogné, si son cor lui presse l'orteil », et h qui • le mesme pas de son cheval semble tantost rude, tantost aysé, la mesme route courte ou longue, suivant que le jour est nébuleux ou clair •■
SA MÉTHODE DISCURSIVE; UNITÉ MORALE; BONNE FOI. 127 Ses idéee ont la mobilité ■ du vif argent qui va se menuisant et g'esparpillaat sous les doigts >, lorsqu'on prétend le saisir ou le contraindre. Par conséquent, les formules n'ont aucune prise sur ce libre esprit qui fuit, se dérobe et, du jour au lendemain, ne se reconnaît plus.
Telle est l'impression de ceux qui abordent les Essais, comme il abordait lui-même la plupart des sujets qu'il traite, au hasard et à l'aventure. On serait alors tenté de le regarder comme un rêveur plus soucieux de s'ébattre que de s'assagir. Mais, pour peu qu'on le pratique familièrement, les iraits décisifs d'une physionomie se dégagent, et l'harmonie d'un caractère éclate sous les coniradiclions de ces confidences qui se sont fait écouter du lointain avenir, sans s'être jamais adressées directement à la postérité.
VmmUé morale dn livre. — S* hoBii« foi. — Ce qui nous frappe tout d'abord, c'est la bonne foi d'une conscience qui TDudrait savoir la vérité sur la destinée humaine, mais se résigne d'avance à des mécomptes, et s'en console par le sentiment de sa pleine indépendance, ou l'attrait même d'une poursuite désiatèressée. Faute de mieux, l'observateur aura du moins enrichi son expérience, et satisfait sa curiosité par de nouveaux témoignages qui pourront confirmer son doute universel. Or, cette incertitude ne lui étant jamais un tourment, il parait moins désireux de, la dissiper que de s'y affermir et de la propager Mtourde lui, comme un calmant propreà tempérer le fanatisme des riolents qui se croient infaillibles. 11 entre même quelque prévention dans cette défiance qui suspend tout jugement, de peur d'être dupe. 11 est visible qu'au lieu de se tourner en doulourease inquiétude, ces indécisions lui deviennent une sorte de volupté. Elles se prêtent si bien aux ressources de sa verve, et les font valoir avec tant d'avantage que nous finissons par y soupçonner un secret parti-pris, ou l'entraînement d'une habitude irrésistible. En effet, il n'est pas une question frivole ou sérieuse que Montaigne ne s'ingénie a résoudre par le pour et le contre. Qu'il s'agisse de la vie pratique ou morale, de l'objet le plus vulgaire ou le plus relevé, il ne risque une opinion que pour rebondir vers une autre qui la contredit; mais il lui en oppose immédiatement une troisième dont il s'écarte de nou-
veau, sans s'arrêter k aucune. On dirait un pendule agile par de légères oscillations jusqu'au momeot où il trouve son équilibre dans l'iramobilitè, à égale distance des pointa extrêmes qu'il avait touches un instant pour s'en éloigner au plus vite. Voilà quelle est la méthode, ou plulàt (car ce mot ne sied guère à Montaigne) l'allure instiociivc d'une intelligence que M. Prevost-Paradol, dans son beau livre sur tes Moralistes fronçait, comparait à ce champ de bataille où, semées par Jason, les dents d'un dragon < se changèrent soudain en hommes armés prêts à s'égorger les uns les autres ». Mais, tandis que celte lutte intérieure est pour certaines âmes une fatigue et une sonf- ^aace, elle divertit comme une comédie ce philosophe narqoois et souriant qui cherche dans une enquête impuissante son amu^ sèment et même son repos.
Doelriite des ■ Essais n, — Son qaarller gcaéral. — Oupitre snr Barmond Sebond. — Pour nous en convaincre, il suffirait d'ouvrir & la première page venue ce journal psychologique où l'homme et l'écrivain ne font qu'un. Mais il vaut mieux aller droit à un chapitre capital et de longue haleine, où se concentrent les éléments épars dans tous tes autres; car il ressemble à un grand lac au sein duquel se seraient déversés les cours d'eau descendus des collines environnantes. Nous voulons parler de l'étude que Montaigne intitule Apologie de Raimond Sebond, et qui forme, à elle seule, la sixième partie des Essais (1. m, c. xn). Nous avons déjà vu que dans sa jeunesse, pour complaire à son père, il avait traduit un livre latin de ce docteur espagnol, la Théologie naturelle, traité qui prouvait la nécessité de la foi par ■ la vue du monde et des créatures ». C'était une entreprise analogue à l'ouvrage de Féneton sur l'Existence de Dieu. Publiée en 1569, selon les voloniéa paternelles, cette traduction subit des censures diverses : les uns estimèrent périlleux le projet d'appuyer le dogme sur la raison, et les autres reprochèrent à la thèse de n'être pas concluante. Or ce fut sous couleur de répondre à ces objections que Montaigne composa cet essai dédié à la reine Marguerite — que devait épouser Henri IV, trois ans plus tard, — esprit aimable, friand de doctes entretiens, aussi peu prude que possible, et affranchi de toute idée gên^te.