SA POÉTIQUE ; LE CULTE DES ANCIENS
Molière ne disait pas mieux. Mais tout en se moquant du pédantisme qui ferait honnir la science, La Fontaine se montre encore plus hostile à ceux qui glorifiaient alors l'ignorance comme étant du bel air. Ce qui le prouve parmi tant d'autres témoignages, c'est le ton de l'épltre à Huet dans laquelle, répondant aux attaques de Perrault contre les anciens, il s'écria, comme s'il se sentait blessé personnellement :
Je vois aoec douleur a Art et guides, tout e si
Tandis que Boileau s'intéresse à cette querelle, par raison et par force, et, selon la remarque de M. D. Nisard, « tourne tout son chagrin en plaisanteries piquantes contre l'adversaire » (dans ses Reflexiom sur Longin), La Fontaine, qui n'aimait pas à combattre, est bien plus touché du mal qu'on fait à ses omis, que jaloux de le rendre à leur détracteur. 11 gémit et, avec une naïveté charmante, se croit seul à gémir.
J'ait On n
Ce n'est pas qu'il méconnaisse son siècle; il sait qu'il n'esf pas sans mérite;
Mais près de ces grands noms (lea Anciens) notre gloire est
Tel de noua, dépourvu de leur solidité, [petite :
N'a qu'un peu d'agrément, sans nul fonds de beauté.
Je ne nomme personne : on peut tous nous connaître.
Je pris certain auteur (Voiture) autrefois pour mon maître ;
Il pensa me gâter. A la Un, grice aux dieux,
Horace, par bonheur, nie dessilla les yeux.
L'auteur avait du bon, du meilleur; et la France
Estimait dans ses vers le tour et la cadence.
Qui ne les eût priséaî J'en demeurai ravii
Mais ses traits ont perdu quiconque l'a suivi.
(Épitre à Huet, 1687.)
Aussi quelle gratitude pour les maitres qu'il honore, qu'il chérit comme des si
C'est faute d'admirer les Grecs et les Romains Qu'on s'égare en voulant tenir d'autres chemins. Térence est dans mes mains; je m'instruis dans Horace; Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.
(fWd.)
GardoDs-nous pourtant de conclure qu'il recommande l'imitalion servile : non! sa doctrine est aussi libérale que judicieuse. Jugez-en par cette profession de foi :
Quelques imitateurs, sol bétail, je l'avoue.
Suivent en vrais moutons le pasteur de Manloue :
J'en use d'autre sorte; et me laissant guider,
Souvent à marcher seul fose tne hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage;
Mon imilalion n'eti point un esclavage :
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence
Peut entrer dans mes ters sans nulle violence.
Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté.
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
(Ibid.)
Et il a dit ailleurs, avec une malice plus aiguë et à la mémo
N'attendez rien de bon du peuple imitateur : Qu'il soit singe, ou qu'il fasse un livre, La pire espèce, c'est l'auteur.
Telle est sa théorie. Prenant son bien où il le trouve, il s'est assimilé la pure substance des maîtres. Car l'idée qu'il semble emprunter, il la pense et la sent pour son propre compte, de façon à lui rendre l'âme. Il y a Là non pas seulement industrie adroite, mais conquête et possession. C'est aussi la pratique conseillée par Chénier dans son poème de l'Invention :
Je m'abreuve surtout des flotsque le Permesse Plus fécond et plus pur fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile, et dont je tais des dieux. Tantût, chez un auteur, j'adopte une pensée. Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée. Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement : J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, El se transforme, et fuit mes poétiques doigts ;
.oc^^lc