‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 104 sur 133 · II. — L'UO.MME ET LE POÈTE · texte numérisé non relu

II. — L'UO.MME ET LE POÈTE

La Fonl«lnc et •«• léicendc. Le mondain, le> causeur. —

Avant de nous ilemandi-r quelli- l'ut son originalité, commençons par esquisser les principaux traits de sa physionomie; car ils risquent de s'effacer un peu sous la légondi' qui représente ce poète comme un enfant distrait, insouciant et paresseux, auquel utio muse complaisante dicta de beaux vers dont il ne se doutait pas.

Et d'abord il ne faudrait point croire, avec Saint-Marc Girardin et sur la foi de certaines anecdotes, qu'un si cliarniaut esprit fut en quel(|ue sorte « un ours de génie » — c'est un mut qu'il faut garder pour Jean-Jac«|ues Rousseau,— qui ne s'entretenait volontiers qu'avec ses bétes. Il serait plutôt, parmi nos écrivains de marque, un des premiers qui surent se mettre à l'aise avec les grands seign^'urs, et rapprocher ainsi les deux su[M'riorités du rang et du talent.

Ainiitiil le monde autant qu'il en était aimé, il ne cessa pas en effet d'y porter les grâces d'un intime abandon, comme on peut en juger par ses lettres et ses épitres, par les dédicaces flatteuse.'* ou les billets respectueusement familiers qu'il adresse à la duchesse de Bouillon, à Mme de Thianije, la sœur de Mme de Monlespan, h Tureune, à Vendôme ou au prince de Couti. Non, Voltaire n'a pas le tour plus alerte et plus spirituel. Voilà bien le causeur qui, parlant un jour de la conversation

r,20 LA FONTAINE.

et de ces délicieux commerces où le Hasard fournit cent matières diverses, disait en se souvenant de lui-même : ■

La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon; je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens :

C'est un parterre où Flore épand ses biens; Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toute chose.

Mais son agrément ne s'y épanouissait que sous la douce influence d'une liberté sans contrainte; car il fut avant tout un indépendant qui n'eut guère d'autre guide que ses instincts, et un épicurien qui tournait en volupté

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

Le caractèpe, le cœur de La Fontaine. '■ — De là cet enjouement d'une humeur toujours heureuse, même en ces innocentes satires, dont la malice n'exclut pas la bonhomie souriante, puisqu'il s'amuse de nos misères comme des siennes. S'il connut plus sûrement que personne nos ridicules ou nos travers, il aima donc mieux s'en égayer que s'en irriter ou s'en attrister.

Or cette habitude de clairvoyance inoffensive n'était pas seulement chez lui le symptôme d'un scepticisme trop indifférent aux principes ; mais elle recouvrait une bonté sincère. Ne fut-il pas, comme Horace, comme Montaigne, le plus tendre des amis? Pour les épicuriens, de toute antiquité, l'amitié fut la première des vertus parce qu'elle est un plaisir supérieur à tous les autres, qui les multiplie et les avive, sans jamais déranger l'équilibre des âmes qui veulent se posséder. A Pintrel, à Maucroix — cinquante ans durant, atteste ce dernier dans ses Mémoires, — il donna le seul trésor qui lui restât, son temps et sa gloire. Pour sa bienfaitrice, Mme de la Sablière, il eut presque une affection filiale. « Ne contiez ces vers à personne, écrivait-il à Racine, car elle ne les a pas encore vus. » C'est ainsi que sa gratitude, s'acquittant par l'exquise délicatesse du sentiment, réservait, faute de mieux, l'unique bien qu'il pût offrir, les prémices de ses œuvres. Même quand le mal d'autrui ne l'at-

POLYPHILE. .';2l

tei{:,'r).iil {t.is, il lui ilcvciwiit une blessure. Il y eut en eiïet dans son cd'ur une source d'iiiêpiiisalile synip.'ithit'. Ayant écrit un jour au prince do Conti le récit dos mésaventures de Mlle de la Force, il le supi)liait de ne point montrer sa lettre, t parce qu'il y aurait, dit-il, de rinhumanité à rire d'une affaire qui la fait pleurer si amèrement ». Lui qui fut toujours si peu soucieux de ses intérêts, il écoutait avec attention les gens affligés qui venaient le consulter : e il s'attendrissait, nous conte d'Olivet, il chorcliait des expédients, il en trouvait, il donnait les meilleurs conseils du monde ». Quand il se convertit, il n'entra pas facilement dans l'idée des peines éternelles, et justifia de la sorte ce mot de la garde-malade qui disait de lui : « Le bon Dieu n'aura jamais le courage de le damner ».

J<»a facnllé d'ciithonsiasiiic : Polypliile. Le tlon des niétainorpho.scs. Le |;anlols, l'observateur, le rêveur. — Mais cc (jui le caractérisait éminemment, c'était la faculté d'oublier le monde réel, et de vivre au pays de l'idéal. Enchanté par ses beau.v songes, et prompt à renlhousiasme, il trahissait sa vocation de poêle par cet aveu : * Savez-vous bien que, pour peu que j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encons dans mon magasin. » Aussi nul ne fut plus facile à s'éprendre tout à coup, et à se livrer sans réserve aux objets qu'avait transdgurés sa passion. A vingt ans, ne se crut-il pas appelé vers la vie religieuse pour s'être laissé ravir par la lecture d'un livre pieux? Plus tard, une ode de Malherbe le transporta d'une admiration si profonde, qu'il passait des jours et des nuits à le lire, à l'apprendre par cœur. Quand Platon Tout conquis, il ne cessa plus, pondant quelque temps, do plaloniscr à outrance. Puis, le hasard lui ayant mis sous la main le livre do Baruch, un dos douze petits prophètes, le charme fut tel, ([u'au dire de Louis Racine il abordait chacun avec ce nom sur los lèvres : * Avcz-vous lu Bdrtich? c'était un beau génie ». Aussi ses amis l'avaieul-ils surnommé Polyphile, l'amateur de toutes choses. H en convenait lui-même en ces vers :

Je cIutIs rArioste, et j'cslinic \c. Tasse, Plein de Machiavel, entêté de Boccac^

J'en parle si souvent qu'on en est étourdi : J'en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi.

{Epilre à Huet.)

Toute beauté le mettait en fête, et, dans son enchantemcul, il allait vite jusqu'à l'adoration. Un soir, il venait d'entrevoir ki princesse de Conti toute parée, prête à partir pour le bal; eL aussitôt il la divinisa dans ces vers :

L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas

Reçu l'empreinte de ses pas.... Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs; Allez en des climats inconnus aux zéphyrs,

Les champs se vêtiront de roses.

{Le Songe.)

Si sa louange éleva jusqu'aux nues tout ce qui séduisit ses yeux, l'illusion intérieure le possédait plus souverainement encore. Une fois captivé par ses visions, il n'en détachait plus ses regards. C'est alors que se manifeste en lui le don des métamorphoses, ce rare privilège qui permet au génie de croire à la réalité de tous les êtres évoqués par sa fantaisie, et de se confondre avec eux par une sympathie naïve qui partage leurs sentiments, entre dans leur personnage, s'intéresse aux moindres incidents de leur rôle, et, grâce à une féconde hallucination, se transforme tour à tour en chacune de ces existences imaginaires. Voilà chez La Fontaine le signe d'élection. C'est par là qu'il égale presque Homère et Shakespeare. Comme l'un et l'autre, mais avec un tour bien gaulois, et ce goût supérieur qui distingue sa muse fine, moqueuse et légère, il est aussi vrai qu'idéal; car la nature et la société de son temps nous apparaissent, par échappées, dans ses peintures à la fois universelles et particulières. Elles reproduisent, avec leurs détails expressifs, les innombrables aspects de la vie physique ou morale, et donnent une âme aux tableaux qu'il revêt d'une immortelle lumière.

C'est ainsi qu'observateur ému par la nouveauté des choses, il tourna tout spectacle en étude, ou plutôt en une contemplation émerveillée, dont il gardait le souvenir ineffaçable jusqu'à l'heure inspiratrice qui fixait définitivement ses impressions. Où le vulgaire reste inattentif, il avait, lui, des surprises d'en-

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