NOUVEAUTÉ DE SA FABLE
merveille d'une invention qui lient infiniment moins à la matière (le ses Tables, laquelle est puisée à toutes les sources, qu'à la manière dont il les a conçues. Taiulis que la plupart de ses devanciers, visant uniquement à la leçon morale, sacrifient le récit, et ne savi-nl ni animer, ni peindre, lui, il ne s'intéresse qu'à la vraisemblace et à la vérité des caractères ou des mœurs. Or nul ne réussit mieux à grouper les circonstances dans l'ordre naturel qui produit l'illusion, ou à combiner d'emblée, sans calcul apparent, le choix des accessoires indispensables et définitifs. Pour mesurer vile ici sa maîtrise, que l'on compare lk>ileau et J.-B. Rousseau s'essayant après lui sur la fable la Mort et le Bûcheron.
Le peintre, le naturaliste; la sen<iation déflnilive, le sentiment ingénu. — Quant à ses héros, bétes ou gens, ils ont tous celle vi<' individuelle qui, par des nuances aussi variées que précises, trahit d'un côté rcspèce et les instincts, de l'autre le rang, l'âge, la condition, le tempérament, les travers, les habitudes, tous les accidents que comportent les temps, les lieux et les personnes. Ain^i la violence du loup, qui n'est qu'un brigand, ne ressemble pas chez lui à celle du lion, qui est roi. 11 y a chez l'un inquiétude, sottise, poltronnerie, chez l'autre une majesté qui rappelle Louis XIV et Versailles. « Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes, a dit Bernardin de Saiiitl'ierre, elles seraient pour moi un supplément à celle des animaux. » El lui même na-t-il pas fait remarquer, dans sa préface, sa fidélité « aux propriétés des animau.\ et à leurs divers caractères »? Aussi pourrait-on dire qu'il est, à la lettre, naturaliste ou historien, mais par une divination soudaine qui n'eut pas besoin d'apprendre pour savoir. Oui, ses animaux nous laissent un souvenir plus distinct que ceux de BulVon. (/est que le savant nous montre les siens emprisonnés dans une ménagerie, ou embaumés dans les salles d'un muséum, tandis que le poète est leur compère, leur ami, et semble avoir parta^^'é leurs jeux, leurs joies, leurs souffrances ou leurs passions. Dans SOS esquisses, tous les trails ont donc une justesse (|ui nous donne la sensation même de l'objet.
D'un mot il er. dit plus que n'en ferait une analyse. Itn en -ail assez sur la tortue quand on l'a vue aller son train :lc séna-
teur. La belette est Demoiselle; son nez pointu, son long corsage et son esprit scelôrat lui méritent bien ce titre. Qui a mieux peint le vol de l'hirondelle caracolant, fîisant Vair et les eaux, ou bien encore la bégayante couvée des oisillons gloutons?
La sotte grenouille, avec ses gros yeux ronds, et ses plongeons effarés ; le canard, au regard narquois, à la démarche goguenarde et aux refrains nasillards; le chat hypocrite en son humble contenance; le renard fripon et courtisan; l'ours misanthrope et brutal, le singe hâbleur et charlatan ; le hibou grognon, frondeur et philosophe; le coq turbulent et orgueilleux; Jeannot Lapin, étourdi, sensuel et gourmand; la chèvre vive et capricieuse, gentille et proprette; le pauvre baudet, bo72ne créature succombant sous la charge, mais balourd et vaniteux; le loup maraudeur, inquiet et efflanqué; l'agneau doux et dolent; le mouton benêt et peureux; le bœuf pacifique et patient, en un mot tous les hôtes du paradis terresti-e, depuis la fourmi jusqu'au lion, ne figurent-ils pas en ses poèmes aussi naïvement que s'ils sortaient des mains du Créateur? Lorsque Granviile voulut illustrer ses fables, il eut à faire peu de frais d'invention. Et ne lui suffît-il pas de transposer l'air dans un autre ton pour nous mettre sous les yeux ces si malignes et exquises Scènes de la vie privée et publique des Animaux?
Le sens comique du moraliste. — La Fontaine n'est pas moins surprenant, si l'on considère en lui le moraliste qui pénétra profondément tous les replis du cœur humain. Sans aller jusqu'à chercher dans son œuvre des allusions faites, de parti pris, à la société qu'il avait sous les yeux et, avec M. Taine, une satire universelle des hommes et des choses du temps, à commencer par le roi — ce qui tournerait au paradoxe — , on ne contestera pas du moins que des réminiscences et de furtifs reflets, venus d'alentour, nous permettent de reconnaître sous ses fictioQs non seulement l'homme de tous les temps, mais le siècle même de Louis XIV : car la cour, la ville, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, tous les originaux de l'époque passent et repassent devant le miroir où leur image se réfléchit en de fines miniatures qui valent les fresques de Molière. C'est la même puissance, mais réduite aux proportions d'un conte qui doit tout exprimer à demi-mot, et en glissant. Cette faculté
LA SATIRE DANS LES FABLES : SES DEUX MANIÈRES. o27
diainalique est surtout sensible dans la vive aisance des dialogues où il met directement en jeu ses acteurs, au lieu de se substituer à leur initiative, et de parler, en son nom. De là vient un comique imprévu qui s'ignore, parce qu'il jaillit de ces mots spontanés qui sont une explosion do nature. Si d'aventure le lioète intervient dans sa pièce, c'est encore un attrait de plus. iNc le fait-il pas à la façon du chœur antique, pour prendre part à l'action, approuver les uns, railler les autres, admirer, gourmander, rire et pleurer avec ses personnages, ou parfois confesser ses faiblesses, regretter les années envolées, et séclinppcr en aveu.v que l'on aime? Car chez lui, le moi nous enchante toujours, et ces caprices de son humeur ont tant de grâce, qu'on les prendrait volontiers pour une loi de ce genre dont il dit avec un si tendre accent :
L'apologue est un don qui vient des immortels;
Ou, si c'est un présent des hommes, Quiconque nous l'a fait nuTite des autels :
Nous devons, tous tant que nous sommes, Eriger en divinité Le sage par qui fut ce bel art inventé. C'est proprement un charme : il rend l'àme attentive. Ou plutôt il la tient captive, Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
(Dédicace du livre ViL)
Sa première et Ma seconde manière. — Ce n'est pas qu'il ail, de prime-saut, rempli toute l'étendue de son génie. Ses préludes, sauf le fini des détails, ne franchissent guère les limites de la tradition. La Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Hcnurd, voilà bien la fable élémentaire, dans son humble simplicité, avec son court récit, servant d'exemple pour appuyer un distique on un quatrain moral; on dirait qu'il veut essayer ses ailes. Mais il ne tarde pas à s'enhaidir, et, dès la fin du premier livre, le CfuUic et le Roseau témoigne déjà qu'il a pris son essor : car, en un cadre modeste, il a trouvé le moyen d'in- Uoduire la plus sublime poésie. Dés lors, il est maître, il excolle; vl bientôt — par exemple dans le Meunier, son FVs et l'Ane — il se joue avec tant de liberté que l'apologue semble disparaître.
C'est sa seconde manière qui s'annonce. Elle consiste à s'affranchir de toute entrave, à mêler toutes les couleurs, tous les tons et tous les genres. Le motif qu'il développe va lui devenir un prétexte à l'élégie, à l'idylle, à l'épitre, au conte, à l'anecdote, à la rêverie, aux mille confidences d'une fantaisie qui nous fait penser tour à tour à la grâce d'Anacréon, àl'atticisme de Térence, à la mélancolie de Virgile, à la finesse d'Horace, à la sincérité de Montaigne et à l'esprit de Voltaire, ou plutôt de Villon et de Marot : car l'ironie de La Fontaine effleure sans blesser jamais.
D'ailleurs il s'en explique à merveille — en écrivain qui a la pleine conscience de son art et de ses moyens — en tête de son second recueil de fables (3^ et 4^ parties, livres VII-XI) : « J'ai jugé à propos, y déclare-t-il, de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance dans les deux autres yjarties, convenaient bien mieux aux inventions d'Esope qu'à ces dernières, où j'en use plus sobrement pour ne pas tomber en des répétitions; car le nombre de ces traits n'est pas infini. 11 a donc fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me semblaient le demander de la sorte. Enfin j'ai tâché de mettre, en ces deux dernières parties, toute la diversité dont j'étais capable. »
C'est surtout dans son second recueil, au septième livre, que se déclare cette pleine indépendance. Aussi l'ensemble est-il « proprement un charme », depuis les Animaux malades de la peste, qui ouvrent la série des chefs-d'œuvre, jusqu'à cette dernière fable où, sous ce titre : un Animal dans la lune, il traite des mondes astronomiques avec une majesté que ne désavoueraient ni un Lucrèce, ni un Copernic ou un Galilée :
J'aperçois le soleil : quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour Mais, si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature