SES DEVANCIERS : LA POÉTIQUE D'ARISTOTE
Vimitation des types proposés par la nature, ou les œuvres d'art dont il contemplait le spectacle. Ajoutons pourtant qu'il fait sa part à l'imagination. Il dit expressément qu'il préfère « le faux vraisemblable au vrai qui ne l'est pas ». Il recommande de peindre plus beau que nature; et il dit formellement : t La tragédie imite des personnages meilleurs que la réalité, la comédie des personnages pires que la réalité ».
Malgré la sagacité de sa critique, il incline trop pourtant à regarder comme définitives, universelles et nécessaires les pratiques locales instituées par des traditions particulières à une race et à un temps. C'est ainsi que l'usage du chœur lui parait une des conditions essentielles de la tragédie. Il estime aussi que les reconnaissances sont indispensables à l'intérêt dramatique. Ce théoricien absolu a trop de tendance à ériger en axiomes des opinions trop exclusives, notamment lorsqu'il décide que la terreur et la pitié sont les seuls ressorts de la tragédie. C'est en ellet méconnaître les sources variées du pathétique, entre autres l'admiration, dont Corneille fit le principal moteur de son drame. Chez les Grecs eux-mêmes, la tragédie des Perses et celle d'Antigone, au moins, échappent à la loi d'Aristote; car elles excitent surtout, l'une les émotions patriotiques, l'autre l'admiration. On peut aussi lui reprocher d'avoir trop circonscrit le champ de l'invention, quand il déclare qu'elle doit se renfermer dans un petit nombre de légendes et de familles héroïques. L'autorité de cette interdiction n'a-t-elle pas tenu trop longtemps nos poètes à l'écart des sujets modernes, ou du moins empruntés à nos propres origines? Oui, les stériles imitateurs nous ont assez ennuyés par de monotones redites, pour que nous gardions quelque rancune aux aventures des Alrides et des Labdacides, témoin le cri poussé par Berchoux à la fia du dernier siècle :
Qui me délivrera des Grecs et des Romains?
Cependant il serait injuste de rendre Aristote responsable de ses disciples. Disons plutôt que, faute de le bien entendre, des interprètes scrviles ou aveugles ont exagéré ses rigueurs, ou calomnié ses doctrines. C'est ainsi qu'Aristote n'a jamais parlé de VUnilé de lieu. Quant à VUnité de temps, il n'en dit qu'un mol,
en passant. Il n'impose que V Unité d'action, qui est une loi de raison (ch. vin, xxiv, v) '. N'oublions pas non plus qu'il ne se montre point tout entier dans un ouvrage auquel manqua la dernière main. Ce recueil de notes ne traite d'ailleurs avec détail que de la tragédie, dans laquelle Arislote voyait, il est vrai, l'essence de tous les genres, et de l'épopée. Ne soyons donc pas plus aristotéliques qu'Aristote, et n'acceptons point comme infaillible une esquisse précieuse, mais incomplète.
Horace et l'épître aux Pisons. — Après Aristote, les écoles de la Grèce, d'Alexandrie et de Pergame produisirent encore d'autres poétiques, notamment celle de Néoptolème de Parium, qu'Horace, disent les commentateurs, ne jugea pas indigne de son estime. Mais laissons les inconnu? pour nous occuper du monument qui mérite le plus les regards de la postérité, bien qu'il soit en apparence le plus modeste de tous ; car son auteur voulait simplement donner, sous la forme d'une épître familière, des conseils de goût aux deux fils de Lucius Calpurnius Pison, personnage considérable qui, tour à tour gouverneur de Pamphylie, consul et préfet de Rome, cultivait et protégeait les lettres. Wieland a même pu supposer, sans trop d'invraisemblance, que cette pièce fut inspirée par les inquiétudes d'un père qui, voyant un de ses fils s'égarer dans une vocation malheureusCj pria le poète d'éclairer un imprudent sur les difficultés d'un art compromettant pour la fortune d'un politique. Cette conjecture est encore précisée par les inductions d'Orelli, qui, frappé de l'insistance avec laquelle Horace définit les règles du drame satirique, incline à croire que le jeune patricien songeait à naturaliser ce genre sur la scène romaine. Sans aller aussi loin, M. Patin affirme du moins avec finesse qu'Horace, tout en ayant l'air de guider un disciple dans la carrière poétique, s'ingénie à l'en éconduire poliment. Sous prétexte de lui enseigner les secrets d'un art qui ne souffre pas la médiocrité, il découragerait donc les ambitions d'un amour-propre auquel il fait comprendre à demi-mot qu'il pourrait bien se tromper sur la portée de ses forces. Il lui montre en effet les dangers
1. Sur le véritable législateur des trois unités, voir Jules-César Scaliger fondateur du classicispie, cent ans avant Boileau. par Eugène Lintilhac, Nouvelle Revue, l"juin 1890.