‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 119 sur 133 · SES DEVANCIERS : HORACE ET L EPITRE AUX PISONS · texte numérisé non relu

SES DEVANCIERS : HORACE ET L EPITRE AUX PISONS

(J'tine méprise, cl l'efTiayo par la craiiile d'iin. riilioiile rpii ne serait pas de léfj[èrc consérpience. Comme il s'agil il'iiii fils (le r.imille appelé par sa naissance à joncr un rôle dans l'Etat, l'accident deviendrait plus grave que pour tout autre. Cette leçon nous rappelle Alcestc disant à Oronte, non sans détours :

Croyez-moi, résistez h vos tentations;

Dérobez au public ces occupations,

Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,

Le nom (|ue dans la cou.- vous avez d'honnête homme.

Pour prendre dans la main d'un avide imprimeur

Celui de ridicule cl misérable auteur.

Quoi qu'il en soit de ces ingénieuses hypothèses, il est certain qu'Horace ne se donna point pour un régent du Parnasse. Ce fui même après sa mort, cl tardivement, que son opuscule reçut de l'indiscrète admiration des grammairiens le titre dWit poiHiquc qui lui a valu tant de ciiliques sur ses lacunes et les irrégularités iJe sa composition, et qu'il se vil isolé des autres épi 1res.

.Aussi n'y cherchons pas, comme l'ont fait quelques-uns, l'unité d'un enseignement suivi. A plus forte raison serait il téméraire d'admettre, avec certains savants, que le décousu de la lettre au.v Pisons est la faute de ses éditeurs, et qu'on peut, en imaginant un plan nouveau, rétablir en un corps harmonieux les membres épars d'un poète que Daniel Hcinsius compare à Penthéo déchiré par les Bacchantes. Accommodons-nous plutôt de l'allurt' capricieuse d'un vif et libre esprit qu'eût attristé la rigueur d'un procédé trop méthodique, et dont les causeries déconcertent volontiers l'allentc du lecteur par l'imprévu des soudaines rencontres auxquelles s'amuse sa fantaisie.

N'en déplaise à certains hypercriliqucs d'oulrc-Rhin, qui ne voudraient voir en lui qu'un traducteur d'Arislote ou de Platon, nous aimons donc mieux Horace tel qu'il est, ne jurant sur la parole d'aucun mailre, se souvenant sans doute des meilleurs, mais n'exprimant jamais leurs idées qu'en son nom, c'est-à-dire contrôlées par son expérience, et confirmées par son goût personnel; en un mot, soucieux avant tout d'une indé-

pendance qui, étant la source même de sa verve, devient aussi la condition du plaisir qu'on éprouve à goûter la fine fleur de son bon sens discret, exquis et libéral.

Eminemment pratiques, les lois qu'il nous dicte en se jouant et sans avoir l'air de nous faire la leçon, peuvent s'appliquer à tous les emplois de l'imagination. Il fait une part égale à l'art et à la nature. Il raille les originaux qui se croyaient de grands génies, parce qu'ils se rendaient ridicules par les excentricités de leur cerveau malade. Il se moque de l'inspiration artificielle et des bohèmes de son temps. II exige du poète la conscience de ses forces, la raison, un fonds solide de pensées puisées dans la philosophie morale, l'alliance de l'agréable et de l'utile, l'étude constante de la nature, l'unité de conception, la liaison des parties, le respect des lois qui conviennent à chaque genre, les lenteurs laborieuses de la lime, la docilité modeste aux leçons de la critique, et, par-dessus tout, les qualités de l'honnête homme. Cependant il a principalement en vue la tragédie et l'épopée. Or c'est à l'antiquité grecque, à elle seule, qu'il emprunte ses modèles, et il n'a-dmet rien en dehors des traditions que lui doit le génie latin. Il oublie trop les origines littéraires de Rome. Il veut qu'elle emprunte à la Grèce ses différentes espèces de vers, qu'elle puise même dans son vocabulaire, pour enrichir le sien. Voilà pourquoi le l'Ole du chœur lui pai^ait un élément indispensable de toute œuvre dramatique. Il ne suppose même pas qu'on puisse jamais s'en passer. Il ne voit pas que, chez les Grecs, l'importance du chœur alla diminuant à mesure qu'on s'éloignait des premiers âges. Lorsqu'il parle du poème épique, l'Iliade et l'Odyssée sont aussi les seuls exemplaires qu'il ait sous les yeux. La Grèce est donc vraiment l'unique patrie de son imagmation; et si le Romain se retrouve ici, nous ne le reconnaissons guère que dans les censures du satirique, dont l'ironie dédaigneuse raille, chez ses compatriotes, la médiocrité négligente, l'indulgence d'un public ignorant et brutal, les grossières plaisanteries de Plante, qu'il traite avec trop d'injustice, enfin la sottise de ces métromanes que leurs parasites décoraient du titre de poètes. En résumé, VÉpitre aux Pisons n'a jamais eu la prétention d'être un code promulgué par un de ces Aristarques

SES DEVANCIERS : VIDA; j.-c. scaliger; VAUQUELIN. 569

i|iii licnnenl écolo. Elle fut surtout un adieu aux Muscs, le loslanieiit d'un poète qui, prenant sa retraite, se fit critique, pierre à aiguiser, comme il «lit (fungar vice cotis), ou qui plutôt se délassait en des entretiens charmants [tar l'aisance du tour, la variété du ton, la souplesse d'une parole agile, et le bonheur d'une expression toujours forte, concise, mordante et spirituelle.

Vida. Jules-CéNar Sraliser. - Parmi les imitateurs d'Ho race, une mention est due à Vida de Crémone (1490-15B6), ce prélat tout païen, ce latiniste élégant, qui, pénétré de l'esprit antique, prit la cour de Léon X pour celle d'Auguste, et sut accommoder au goût de la Renaissance un pastiche habile, où les rhétoriciens peuvent apprendre à dérober adroitement aux classiques les idées et les mots, le fond et la forme.

Sa Poétique fut longtemps classique, mais elle fut détrônée, dans l'école, en 1561, par la Poétique en prose latine du savant, pédant et hypercrilique Jules-César Scaliger (148i-15o8). Celuici, ayant tiré à lui l'autorité d'Aristotc, la rendit tyrannique, fut le véritable législateur des trois unités et le fondateur en litre de l'esprit néo-classique, avec tout son réseau de règles méticuleuses qui menèrent d'abord les apprentis humanistes à la lisière, mais auraient lîni par entraver l'essor des plus beaux génies, si l'on ne s'en était ppu à peu affranchi *.

LcM prédécAssears françaiN de Bolleau : Vauqurlin dr la Frcsnaie (■•574), etc. — Chez nous aussi, Hoileau compta plus d'un prédécesseur depuis Fabri. Thomas Sebilet, Claude Bois- ^ière, Jacques Pelletier, Pierre de Loudun au XVI« siècle, jusqu'à La Mesuardière (1648) et Collotel (lGo8). Parmi ceux i|ui lui frayèrent la voie, un seul mérite ici quelque attention : c'est un compatriote de Malherbe, Vauquelin de la Frt>snaio. 11 entreprit un Art\)oétique, vois 1574, sur l'invitation de Homi 11!, qui vtuiait de passer du troue de Pologne à celui de France. Tout en paraphrasant Horace avec complaisance, ce disciple de Ronsard caractérise, non sans originalité, les divers genres où s'était essayée jusqu'alors notre littérature nationale. Il anime aussi la jeunesse en :élebiant les exploits de la Pléiade. Si l'art de la composition lui fait trop défaut, il ouvre des jours

1. Voir De J.-C. SeaUgerl Poetiet, par E Lintilhac. Paris, Hachette, 1887.

sur le moyen âge et même sur la lillérature provençale, et se recommande par d'heureuses rencontres de pensée, par Tabondance d'un style assez franc, surtout par le souci constant d'approprier à des temps nouveaux des préceptes antiques.

Mais seuls les historiens de la critique gardent la mémoire de ces travaux auxquels manque le crédit d'une grande renommée. Hâtons-nous donc d'arriver à l'œuvre décisive que Boileau composa, de 1669 à 1674, dans la force de Tâge et la verdeur de son talent. Après avoir ruiné la vogue des méchants auteurs, il voulut en effet consolider sa victoire; et les doctrines que confirmaient ses propres exemples conquirent dès l'abord une autorité si souveraine qu'on peut les regarder comme la profession de foi littéraire du xvii^ siècle. L'analyse qui va suivre prouvera du moins que son Art poétique est encore le plus précis, le plus complet et le plus régulier.

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