L'ART P. : LES GENRES SECONDAIRES : L ÉLÉGIE
on ne contestera pas du moins que, justement par sa forme hyperbolique, il ait contribué à susciter, surtout chez les sonnetlistes de ce siècle, plusieurs douzaines de petits et peut-être immortels chefs-d'œuvre.
L'épigranimc — Plus concise encore, l'épigramme, cette satire en raccourci, n'est souvent quun bon mot de deux rimes orné ; et, en la réduisant à ces bornes trop élroites, car elle prend souvent les proportions d'un huitain ou d'un dizain, Boileau se souvient sans doute du trait qu'il lança contre Corneille :
J'ai vu l'Agésilas, hélas!
Plus elle sera courte, et mieux elle vaudra, pourvu toutefois qu'on sache l'aiguiser finement, et fuir celte insipide bouflbnncrie, dont l'abus introduisit la pointe jusqu'en des discours sérieux, car il faut bien en croire ces vers :
L'avocat au palais en hérissa son style, Et le docteur en chaire en sema l'Évangile.
La ballade. Le rondeau. — Malséante au barreau et dans le sanctuaire, cette manie de jouer sur les mots ne devra se glisser ni dans le caprice de la ballade — de baller {ballarc, danser), primitivement une chanson composée pour l'accompagnement de la danse —, ni dans la naïveté du rondeau — de ronde, ou retour d'un même mot et d'une même pensée.
La satire. Le vandeville. — La satire — de satura, mélange, plat de toutes sortes de fruits, qu'on offrait aux dieux dans certaines fêtes, d'où pot-pourri, mélange de prose et de vers de toute longueur — elle-même n'admettra non plus ni puériles fantaisies, ni gratuites médisances ; car elle est le « miroir » de la vérité. Ce genre avait trop de droits à la gratitude de Boileau, pour qu'il ne lui fit pas la faveur d'une attention complaisante. Évoquant donc ses plus illustres devanciers, Lucile et son « aigre censure », Horace et son c enjoùment », Perse et ses t vers obscurs, mais serrés et pressants », Juvéual et sa « mordante hyperbole », il n'oublie pas Régnier et les « grâces de son vieux style ». Cet éloge, qui nous semblera trop mince, ne suffit pas à tempérer ici la brutalité d'un blâme presque diffama-
ÊTUDES I.lT'jIfc.MUES. I. — 37
loire. Oui, l'on voudrait plus de clémence pour un moraliste trop peu moral sans doute, mais supérieur à Boileau par la puissance de l'imagination et la fougue d'un style aussi franc, aussi inventif que celui de Molière. Il est vrai que cette sévérité s'excuse par l'intention excellente d'imposer à tout écrivain le « respect du lecteur » ; et cela jusque dans le vaudeville, cet « agréable indiscret », qui ne saurait impunément compromettre son badinage par une licence grossière ou impie.
Omission de l'apologue. — Ainsi se termine ce dénombrement auquel manque Vajjologiie, omission regrettable qui doit être non justifiée, mais expliquée.
Nous ne chercherons pas la raison de ce silence dans la crainte de déplaire à Colbert et à Louis XIV, non plus que dans l'indifférence d'un goût trop peu sensible à des beautés de premier ordre, car les six premiers livres de La Fontaine avaient déjà paru en 1668 : et encore moins dans sa rancune contre un genre où il avait à peu près échoué, ce serait accuser ou l'homme ou le critique, ou son coeur ou son esprit. Disons plutôt que ce genre de l'apologue, comme le didactique, pouvant se concevoir séparément de la forme poétique, dut lui paraître ne pas entrer rigoureusement dans ses cadres, et que jusqu'alors les fabulistes, étant réputés moralistes, ne comptaient pas parmi les poètes. C'est ce que donne à entendre ce témoignage de La Fontaine, écrivant en sa préface : « Un des maîtres de notre éloquence, M. Patru, désapprouvait mon dessein de mettre les fables en vers; il croyait que leur principal ornement était de n'en avoir aucun; que d'ailleurs la contrainte de la poésie m'embarrasserait en beaucoup d'endroits, et bannirait de ces récits la biHéveté qu'on peut fort bien appeler Vâme du conte. » Telle fut l'opinion d'un temps qui n'avait pas officiellement reconnu la fable. Elle pouvait figurer à côté des quatrains de Pibrac, et Benserade avait publié en quatrains les fables d'Ésope ; mais nul ne songeait à lui donner tabouret à la cour, c'est-àdire un rang près de la comédie, de l'ode et de l'élégie.
Donc, loin d'avoir oublié la fable à cause de La Fontaine, et par mesquine jalousie, c'est à cause de la fable que Boileau oublia La Fontaine; ce qui n'étonna personne. Car il fallut du temps pour que le goût public s'habituât à l'idée qu'il pouvait y
V ART POÉTIQUE : OMISSION DE L'aPOLOGUE : III* CHANT. u79
avoir un grand poèlc dans un petit genre. Or VAi't poétique, qui ()ariiL en 1674, est de beaucoup antérieur au second recueil de fables, qui date de 1678 et 79. Mais nous n'en dirons pas moins (jiie Boilcau fut coupable de distraction, et qu'il eut été digne de lui de tenir, ici encore, à ses contemporains le langage de la postérité. Du reste, s'il a commis une i'aute, il en fut puni, puisqu'il a compose deux fables dont l'une, VHuitre et les Plaideurs (Épitre II, 1068) serait bonne, si La Fontaine ne l'avait refaite, et peut-être par malice (1678) ; et dont l'autre, la Mort et le Bûcheron, est franchement médiocre.
III. Troisième eiiant : Lc<t genres principanx. — La tragédie; riinitatîon; l'art de plaire et de touciier. Les trois nnités. Histoire du genre. Les mystères. — Plus impoilant que les autres, le troisième chant a pour objet la tragcdie, Vépopée et la comédie. Cet ordre n'est pas celui que conseillait riiistoire littéraire; mais Boileau crut devoir le suivre, ne fût-ce que pour se conformer au goût d'un siècle où la tragédie avait droit de préséance. Lui donnant donc le pas sur un genre qui naquit avant elle, il commence par déclarer avec Aristote que Vimitation est la source de l'intérêt dramatique, pourvu toutefois que l'artifice d'un pinceau délicat la rende agréable à nos yeux. A la vérité des caractères et des mœurs doit s'allier aussi l'émotion « d'une douce terreur » et « d'une pitié charmante »
Qui va chercher le cœur. récliaulTe et le remue.
Pour plaire et pour loucher, il ne restera plus qu'à engager les personnages dans une action vive, d'où sera bannie toute « vainc rhétorique » :
Inventez des ressorts qui puissent m'atlacher.
A ces conditions générales s'ajoutent ici des règles précises que recommande ou rautorité du bon sens, ou l'exemple des anciens. Ainsi, Boileau veut que Vexposilion soit brève et claire, sous peine de tourner un divertissement en fatigue. Car k sujet n'est jamais assez tôt explique :
Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer, De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer;
et on sait assez par les Bolxana qu'ici Boileau vise Corneille et notamment Héraclius qu'il appelait un logogriphe. Il exige aussi que le principe des trois unités soit strictement observé,
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Ce dogme, il le formule d'un ton qui n'admet pas de réplique. Il y a pourtant de la superstition dans ce culte d'une loi qu'Aristote lui-même eût jugée trop exclusive. Mais, si ces rigueurs paraissent tyranniques, nulle objection ne s'élèvera contre les conseils qui invitent le poète à respecter la vraisemblance :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable;
à substituer parfois le récit à l'action :
Il est des objets que l'art judicieux
Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux;...
à ménager des péripéties graduées par une progression habile
Que le trouble toujours croissant de scène en scène A son comble arrivé se débrouille sans peine;
enfin, à préparer par des moyens logiques un dénoùmcnt naturel et saisissant.
Sur la foi d'Horace, qui lui sert ici de guide préféré, Boileau se risque ensuite à tenter l'histoire de la tragédie et de ses origines. Or, si l'Epitre aux Pisons a pu se tromper sur une question que tant de savantes études viennent à peine de débrouiller, nous pardonnerons facilement à un poète moins bien informé, des erreurs répétées de confiance par les lettrés les plus consciencieux d'un âge où l'antiquité grecque ne fut guère connue que de Racine et de Fénelon. Il loue sans doute avec justesse l'harmonieux génie de Sophocle ; mais il confond les légendes de Thespis et de Susarion, il prête à Eschyle un brodequin au lieu d'un cothurne, il lui reproche à tort des vers raboteux, et ne dit pas un mot d'Euripide.
Le moyen âge lui était encore moins familier. Aussi censure*