‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 121 sur 133 · L'ART POÉTIQUE : LA RIMK; L'ART D'ÉCRIRE · texte numérisé non relu

L'ART POÉTIQUE : LA RIMK; L'ART D'ÉCRIRE

mais échoue misérablement dans le poème épique, et,

Poursuivant Moïse au travers des déserts. Court avec Pharaon se noyer dans le? mers.

Or, ces méprises, le bon sens pourra seul nous les épargner dans la poésie qui n'est plus à ses yeux un art frivole, mais une des formes de Vart de penser :

Aimez donc la raiaon, que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre etHeur prit.

Que la rime lui obéisse « en esclave » : elle le doit, elle le peut, comme le prouvent ici même, par leur perfection, des vers aussi fortement pensés que richement rimes.

La rime et la raison. L'art d'écrire, ccueils à éviter. Principales régies de ia prosodie. — C'est encore la raison qui préservera la plume soit de ces € faux brillnnls » dont il faut laisser à l'Italie « l'éclatante folie », soit de cette prolixité dont Boilcau raille « l'abondance stérile », en faisant une allusion indirecte à ce troisième chant d'Alaric, où Scudéry décrit avec un luxe fastidieux l'architecture d'un palais magique. De là cet axiome :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

N'allez pas toutefois vous jeter d'un excès dans un autre; car, il faut bien le reconnaître, avec Horace (In vitium ducil culiix fuga, si caret arte) :

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire : Un vers était trop faible, et vous le rendez dur; J'évite d'être long, et je deviens obscur.

Voulez-vous être assurés de plaire au lecteur qu'impatientent ces défauts, visez surtout à < varier vos discours », à mêler, selon un autre précepte d'Horace, l'utile à l'agréable {utile didci) :

Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !

Seulement, que la plaisanterie ne dégénère point en bassesse : Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

Aussi l'auteur du Lutrin profite-t-il de roccasion pour condamner le burlesque comme un attentat, nous dirions presque comme une impiété qui révolte à la fois son goût et sa conscience :

Que ce style jamais ne souille votre ouvrage,

s'écrie-t-il avec une sorte de colère.

Mais, en revanche, gardons-nous de Vemphase; et n'imitons pas Brébeuf qui, dans sa Pharsale, entassait « de morts et de mourants cent montagnes plaintives ».

Tout en mêlant de vifs croquis aux conseils judicieux qui nous signalent des écueils féconds en naufrages, Boileau touche aux règles de la. prosodie, en des vers dignes d'être, cités comme des modèles de précision didactique et d'harmonie imitative :

Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche, en marque le repos. Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée!

En résumé, l'art du poète et du versificateur consiste à satisfaire « l'esprit et l'oreille » des honnêtes gens. Origines de notre poésie^ YiUon, Marot, Ronsard. — Ce

talent, le moyen âge en ignora le secret. S'engageant alors témérairement, par une transition assez inattendue, sur un terrain où il tâtonne, l'Aristarque d'un siècle dédaigneux de nos anciens esquisse les origines de notre poésie nationale. Pourtant, au lieu de le taxer ici trop rudement d'ignorance et d'indiscrétion, il est plus équitable d'observer que Boileau n'a pas visé à esquisser un historique de la poésie française, mais seulement de notre versification : cela atténue singulièrement la portée des censures qu'on s'est plu à lui infliger à cette occasion, trop heureux que l'on est de prendre en faute le législateur du Parnasse. Cette réserve faite, constatons qu'attribuer à Villon le mérite d'avoir su le premier,

Dans ces siècles grossiers,

Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers,

c'était avouer une ignorance que n'avait pas eue Vauquelin, mais que Boileau partageait avec une société trop amoureuse

L'ART p. : VILLON; MAROT; RONSARD; MALHERBE. 573 d'elle-même. Comme elle, il semble donc n'apprécier que par ouï-dire celte muse plébéienne, dont les accents si gaulois ont une mélancolie qui va droit au sœur.

Marot n'est guère mieux traité, puisqu'en disant de lui qu'U

Fit fleurir les ballades,

Tourna les triolets, rima des mascarades,

A des refrains réglés asservit les rondeaux.

Et trouva, pour rimer, des chemins tout nouveaux,

il met une erreur sous chaque mot : car la ballade florissait bien avant la venue de ce gentil esprit qui ne fit ni triolets, ni mascarades, mais excella surtout dans l'épitre badine, le madrigal, l'épigramme, et le coq-à-l'âne, dont Boileau ne dit rien, faute d'avoir assez approché ce poète sur lequel il aurait dû, tout au moius, consulter son ami La Fontaine. Quant à Ronsard, il essuie de bonnes vérités, cet ambitieux

Dont la muse en français parlant grec et latin. Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode.

L'ironie de Boileau a beau jeu contre des prétentions pédantcsques; et pourtant, trop loué parles uns, le chef de la Pléiade n'a-t-il pas été trop dénigré par les autres? S'il fit plus de bruit que de besogne, s'il n'a pas tenu ses promesses outrecuidantes, s'il prit l'emphase pour la noblesse, son zèle d'érudit pour du feu sacré, l'imitation pour l'inspiration, il réussit du moins à dérouiller le vers héroïque, il rencontra l'ode par hasard, il eut le sentiment du rythme, il sut enchaîner des strophes, il assouplit l'alexandrin, il inaugura des genres inconnus de nos pères, il excella même dans l'élégie et la chanson, et suscita toutes les ambitions littéraires, que les siècles suivants allaient réaliser : nous conclurons donc en disant que Boileau ne le juge pas, mais l'exécute.

Ualherbe. Ses traditions j conseils généraux. — C'était de sa part une antipathie de nature. Aussi quel soupir d'aise lorsqu'il peut s'écrier :

Ejifin .Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence,

b74 BOILEAU.

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, El réduisit, la Muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'olîrit plus rien de rude à l'oreille épurée : Los stances avec grâce apprirent à tomber, El le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Dans cette effusion, n'y a-t-il pas un accent de pieté filiale? Oui, on y reconnait l'héritier d'une doctrine et le continuateur d'une tradition qui fera foi.

De Malherbe à l'obligation de la clarté, de la correction, du travail patient, de l'unité, de l'ordre, le passage est facile, et Boileau prêche ici d'abondance. Aussi les sentences, les arrêts, les formules et les oracles coulent-ils de source :

Avant donc que d'écrire apprenez à penser.... Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.... Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse.... Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.... Polissez-le sans cesse, et le repolissez.... Il faut que cliaque chose y soit mise en son lieu, Que le début, la fin répondent au milieu.

Ce sont là paroles d'or, et qui justifient ce mot de Voltaire : « Ne médisons pas de Nicolas, cela porte malheur ».

11 n'est pas moins infaillible quand il recommande à l'cciivain d'être pour lui-même « un sévère critique >, et ajoute :

Faites-vous un ami prompt à vous censurer.

Or le conseil avait tout son à-propos, dans un temps où l'on pratiqua si naïvement l'art de placer l'adulation à gros intérêts, où Chapelain, par exemple, fut si complaisant, que Voiture l'appelait « rexcusew de toutes les fautes ». Au portrait du flatteur toujours prêt à « trépigner de joie et à pleurer de tendresse », Boileau oppose l'ami rigoureux et inflexible dont il peut, comme Horace, tracer l'esquisse d'après nature. Car il n'a qu'à se souvenir de son rôle vis-à-vis de Racine, de MoUère et de La Fontaine. Mais s'il y a quelque chose de plus rare que la franchise d'un juge désintéressé, c'est la docilité d'un amour-

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propre qui se corrige. Aussi est-ce encore à rexpéricnce qu'est emprunté le molir de la scène comique par laquelle il termine ses préambules, et dont le dénoûment est ce vers si connu :

Un sol trouve toujours un plus sol qui l'admire.

II. Second chant. Les genres secondaires. — Le second chant est consacré aux genres secondaires, tels que Tidylle, rélégie, l'ode, le sonnet, l'épigramme, le rondeau, la ballade, la satire, le vaudeville et la chanson. Ces formes diverses, Boileau les délinit par de vives images tirées de l'art même dont il fixe les règles, c'est-à-dire en poète qui sait accommoder les nuances de son style à chacun des objets qu'il représente.

L'idylle. — C'est ainsi qu'imitant ces vers de Segrais :

Telle que se fait voir de fleurs couvrant sa télé Une blonde bergère, un beau jour d'une fêle,

il caractérise ïidylle par des trails élégants, qui deviennent spirituels, lorsqu'il se moque soit des bucoliques pompeuses qui mettent les nymphes en fuite, — celles de Ménage par e.vemplc, en l'honneur de la reine Christine :

Pan fuit dans les roseau.\.

Et les nymphes d'elTroi se cachent sous les eaux; —

soit des pastorales grossières qui changent

Lycidas en Pierrot, PMlis en Toinon.

Ce double excès, il le condamne par l'exemple de Tlicocrite et de Virgile, dont

Les tendres écrits par les grâces dictés nous apprendront comment la simplicité d'un art supérieur

Rend dignes d'un consul la campagne et les bois, >elon la recette de Virgile :

Si caiiirmis silvas, siluœ sini coniulu di'jine.

L'élégie. — Puis, avec la même convenance de ton, il approprie ses couleurs à son sujet, pour personnifier Vélégie qui, tantôt plaintive.

Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil,

tantôt passionnée.

Flatte, menace, irrite, apaise une maîtresse.

Il est vrai que, pour y réussir, c'est peu cVélre poète, il faut être amoureux; et l'auteur du Dialogue sur les héros de romans rallie avec agrément ces amants transis, dont la muse glaciale nous entretient piteusement « de ses feux ». Ce n'était pas ainsi que jadis

Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.

L'ode. — De là, par un saut un peu brusque :

L'ode avec plus d'éclat et non moins d'énergie,

le chantre de la Prise de 'Namur passe à la poésie lyrique, dont il parle en versificateur toujours habile, mais trop étranger au sens intime dMne inspiration que ne sauraient simuler des procédés artificiels, en dépit de ce vers qui, resté proverbe, croit, bien à tort, représenter Pindare :

Souvent un beau désordre est un effet de l'art.

Les contemporains de Béranger, de Lamartine et de Victor Hugo ont donc le droit de lui reprocher ici beaucoup d'incompétence, non sans goûter à leur prix certains vers grandioses ou ingé nieux sur l'ode héroïque ou badine.

Le sonnet. — L'adresse d'une plume qui se joue des difficultés réussit mieux à définir les lois rigoureuses d'un autre genre qui avait illustré Pétrarque, et mérité récemment à Du Bellay une légitime renommée. S'il entre de l'excès dans cet éloge :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème>

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