LES SATIRES
Le genre satirique chez les Grecs, chez les I.alius. —
Dépendance de la poésie didactique, la satire a pour objet de censurer, en prose ou en vers, les ridicules, les passions ou les vices, en un mot tout ce qui oflcnse l'idéal du beau, du vrai ou du bien. Elle s'attaque soit à l'espèce humaine, soit à une classe de la société, soit aux individus. Voisine de la comédie, elle lui emprunte ses armes, l'ironie ou l'invective, et peut devenir tour à tour morale, religieuse, littéraire, politique ou personnelle. Aussi varié que ses sujets, son langage prend tous les tons, depuis la malice qui badine jusqu'aux hyperboles de l'indignation.
C'est à l'antiquité que remontent les origines de ce genre, légitime comme la voix de l'opinion et de la conscience. Inauguré chez les Grecs par les ïambes d'.\rohiloque, il ne l'ut point étranger aux CAtractérrs de Théophraste et aux Dialogues de Lucien. Chez les Latins, il eut pour principaux représentants : Lucilius, qui flagella l'hypocrisie des patriciens; — Horace,
dont l'humeur épicurienne et sceptique se joua spirituellement de tout ce qui blessait la délicatesse de son goût; — Perse, dont les vers obscurs, mais ingénus, furent inspirés par une âme forte et un cœur généreux ; — enfin Juvénal, qui excella dans l'art de dire avec une éloquente énergie même ce qu"il faut taire. On pourrait citer encore les noms de Simonide d'Amorgos, qui fit un poème contre les femmes, et de Théognis, qui, chassé de Mégare, maudit ses persécuteurs. Rattachons à ce genre les Comédies d'Aristophane et certains Dialogues de Platon. On doit mentionner aussi les Satires Ménippées de Yarron, les vers fescennins, les mimes, certaines fables de Phèdre, les épigrammes de Martial, les satires de Sulpicia, le Satiricon de Pétrone, VAne d'or d'Apulée.
La satire en France an moyen âge au XVI° siècle. Agrippa d'Aubigné, Mathurin Régnier. — En France, le moyen âge applaudit d'innombrables traits de gailé gauloise lancés contre les femmes, les maris, les clercs, les moines et les nobles. Parmi ces saillies de verte franchise, signalons les sirventès des troubadours, les chansons, fatrasies -et coq-à-l'àne des trouvères, maint et maint fabliau, le Roman de lu Hose, le Roman de Renart, les boutades de Villon, les sermons politiques contre les Armagnacs et les Cabochiens, les Cent Nouvelles nouvelles ; puis, sur le théâtre naissant, les joyeusetés des Clercs de la Basoche, les Farces et les Soties. Illustrée par Rabelais, la satire fut une des gloires du xvi® siècle avec Agrippa d'Aubigné et Mathurin Régnier.
Le premier, dans ses Tragiques, se fit le Tyrtée et le Juvénal huguenot de la guerre civile. Martyrologe et diatribe, psaume et pamphlet, ces représailles d'un vaincu combinent la précision de riiistoire et les rêves d'une vision apocalyptique. Grand justicier, exécuteur des hautes œuvres, à la fois sublime et trivial, il ferait songer à Milton, si son stj'le, moins inégal, n'était comme une lave, parfois éblouissante, souvent aussi toute ternie de cendres et de scories.
Quant au neveu de Desportes, Mathurin Régnier, doué d'une imagination opulente, capable même d'essor lyrique, il a de la rondeur, des tirades grondantes, une veine tumultueuse, de la fougue, de la véhémence, une spontanéité semblable aux geites
LA SATIRE EN FRANCE AVANT BOILEAU. ;i91
involonlaircs d'un homme passionne qui s'écliaulîe en causant, cl abonde alors en com|)araisons expressives ou en métaphores heureuses, dont les hardiesses rendent la pensée palpable et visible. Par ce tour d'imagination, il est le Montaigne ou le Monluc de notre poésie. Par sa force comique, il laisse pressentir Molière. Mais, outre qu'il fut un moraliste sans morale, la furie endiablée de sa diction admet trop d'aventures et de hasards.
N'oublions pas dans ce dénombrement, tout rapide qu'il est, la Satire Ménippt'e, qui couvrit les ligueurs de ridicule, acheva le triomphe moral d'Henri IV, et fut, suivant le mot de C. Labi'ie, une bataille d'Ivrij dans l'ordre des intelliijcnces. Notons encore, à l'honneur du genre, à travers son histoire en France : Vauquelin de la Fresnaic, grand imitateur des maîtres italiens du genre, con)me Régnier; les Provinciales; certaines fables de La Fontaine; La Bruyère; les Lettres persanes; les contes de Voltaire; les mémoires de Beaumarchais; les ïambes d'André Chénier; les satires de son frère Marie-Joseph ; celles de Gilbert; les diatribes de Barthélémy; les ïambes d'Auguste Barbier; et les Châtiments de Victor Hugo.
Boilcan et TÉcolo de la raison. Il a subi riiinuence do DeseartoM. L'ArrOI burlesque, iCTl. L'arl et la selenee. — Mais, entre tous, Régnier fut, dans notre littérature, le principal devancier de Boileau, qui lui dut, n'en douions pas, de fortes impressions, comme en témoignent les éloges qu'il lui donna plusieurs fois, tout en les tempérant par trop de réserves. Pourtant, s'il admira ce précurseur, on ne saurait l'appeler son disciple : car entre eux il y a la distance de deu.x écoles rivales, l'une qui relève de Ronsard, l'autre qui continue Malherbe, celle qui s'essaie à faire aller de pair la sensibilité, l'imagination et la raison, et celle qui, se déliant du caprice comme d'un piège, no prend guère conseil que de la raison.
'Je dernier mot nous avertit qu'après avoir été trop longtemps un jeu et un art d'agrément, la poésie allait devenir avec Boileau l'interprète de la vérité. S'il y contribua plus que tout autre, il en partage l'honneur avec Descaries et Pascal, dont l'inlluence est notable dans ses œuvres. Oui, en un temps où le cartésianisme était la lumière des intelligences les plus
libres, Boileau fut un de ses zélés partisans, et l'esprit du Discours de la méthode anime la conscience même d'un honnête homme, qui ne cessa jamais de justifier cette profession de foi :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
N'oubUons pas qu'en 1671 la philosophie de Descartes était menacée d'une proscription solennelle, lorsque V Arrêt burlesque de Despréaux empêcha le Parlement et l'Université, coupables déjà de tant de sottises, d'en commettre une autre encore. Plus tard il traitera l'art comme une science, car il demandera au poète des qualités qui conviennent aussi au savant, la patience, l'exactitude, la clarté, la justesse et, par-dessus tout, le bon sens, c'est-à-dire la faculté qui va droit aux idées, même en courant le risque d'être trop indifférente à l'imagination ou à la sensibilité. De là tant de vers qui en appellent à la raison, au bon sens, et leur subordonnent délibérément la sensibilité et l'imagination :
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.... Aimez donc la raison, que toujours vos écrits Empruntent 'ïelle seule et leur lustre, et leurs prix.... La ?-flwo;2, pour marclier, n'a souvent qu'une voie.... Au mépris du bon ^ens, le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord, plut par la nouveauté.... La raison outragée enfin ouvrit les yeux.... Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art.... Mais nous, que la raison h ses règles engage.... Mais la scène demande une exacte raison.... Que l'action marcliant où la raison la guide Ne se perde jamais dans une scène vide.... Aux d'ipens du bon sens garder de plaisanter.... J'aime sur le théâtre un agréable auteur. Qui, sans se difîamer a:^x yeux du spectateur, Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque.... Eisa faible raison, de clarté dépourvue.
Pense qtie rien n'échappe à sa débile vue
Et, souple à la raison, corrigez sans murmure.... Avant que lH.7-aison, s'e.xpliquant par la voix, Eût instruit les humains, eût enseigné les lois.
luflacncc de Pascal sur Boileuu. — luâcpendance de for> tnue. ~- Les éditions des Satires, -tGGfH-BGS. — A ce rationalisme littéraire s'ajoute l'action profonde que les ProvincialvS
LES SATIRES : INFLUENCE DE PASCAL. o9;<
diiront exercer sur le caractère et le talent de Boileaii. Chrétien gallican, un peu janséniste, sans toutefois être sombre, ami d'Arnauld et de Lamoiynon, il était en plein, par son tempérament et son éducation, dans le courant qui dérive des Petites Lettres. Il en goûtait au vif non seulement la foi fervente et les tendances théolo{,'iiiues, mais le tour plaisant, la dialectique piquante et la sobriété virile. Aussi Voltaire ne s'esl-il pas trompé en disant : « Pascal fut le premier des satirique? fran çais, car Despréaux n'est que le second >. L'enjoùment du Lutrin n'est souvent qu'un souvenir des Provinciales, et il faut voir dans certaine lettre de Mme de Sévigné à sa fille (iajanvii-r 1690) la très comique scène où Boileau jette Pascal à la tète d'un jésuite son interlocuteur.
Avec les leçons des anciens et surtout d'Horace, tels furent les exemples et les doctrines qui contribuèrent à l'avènement d'im maître, dont la vocation se décida vers 16o7, et qui ilul à son patrimoine bien ménagé (30 000 livres) une indépendance sans laquelle il lui eût été malaisé de se vouer à la satire; car bien des servitudes l'auraient enchainé si des embarras d'argent l'avaient réduit à mendier une pension ou à subir un patronage onéreux.
Ses premiers essais furent composés vers IGGO, à l'âge de vingt-quatre ans. Mais durant six années il se contenta de les lire à ses apiis et de les faire circuler, sous le manteau, dans (pielques cercles privilégiés. De nombreuses copies, plus ou moins fidèles, répandirent peu à peu son nom, jusqu'au jour où il résolut de publier, en 1000, une édition qui contenait sept satires et lo Discours au Roi. Elle était précédée d'une préface qui rappelle par son ironie celle des Précieuses ridicules. Une deuxième édition suivit en 1007. Enfin, en 1008, les satires YIll et ]\ vinrent s"y ajouter. 11 pouvait dès lors affronter à visage découvert les périls d'une célébiilé qui lui avait fait beaucoup d'ennemis.
En passant une rapide revue des (lilVfn'ules pièces qui constituent son monument, nous les diviserons en trois groupes, qui comprennent : le premier ses préludes, le sççond les satires morales, le troisième les salines litti-raires.
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Ses préludes. Le poète de la Cité. — Dans ses débuts apparaît au vif l'auteur de profession, l'arbitre de la Cité, s'instituant juge des illustres qu'étalaient en vente ses voisins les Barbin de la Galerie du Palais. C'est bien le jeune homme encore voisin de la Basoche, occupé à railler les sots, à peindre les grotesques de son quartier, à nommer tout haut les masques de sa connaissance. Il n'aborde l'homme et la' vie, ni par le sentiment comme Racine, ni par l'observation philosophique comme La Fontaine et Molière, mais en littérateur agréable, dont la versification habile, exacte et scrupuleuse, a souci d'exprimer avec élégance certains détails particuliers au citadin e! au rimeur. Bien qu'il ait déjà le front sourcilleux, et annonce une maturité précoce, il est pourtant le moins ennuyeux des censeurs, et se montre à nous tel qu'il fut plus tard dans son Hôlellerie d'Auteuil, payant avec entrain de sa personne, capable même d'espiègleries, plein de bons mots et de franches reparties, parlant avec feu sur tout sujet qui lui tient au cœur. « On devrait, disait-il, ordonner le vin de Champagne à ceux qui n'ont pas d'esprit, comme on ordonne le lait d'ànesse à ceux qui n'ont pas de santé. Le premier de ces remèdes serait plus sûr que l'autre. » Dans le cercle de ses trois immortels amis, il fut le boute-en-train, celui qui causait le plus à cœur joie : Racine s'observait davantage; Molière contemplait; La Fontaine dormait quelquefois; et ne parlons pas de Chapelle, qui buvait toujours ou peu s'en faut.
Satire 1, 1660. Jnvénal et Boilean. — Quelque inexpérience est sensible dans sa première satire {le Départ, du poète),, imitation de celle où Juvénal met en scène le philosophe Umbritius tonnant contre la corruption de Rome, qu'il va quitter avec mépris.
Un contemporain de Domitien avait le droit de maudire ainsi la ville des Césars ; mais, au xvii^ siècle, à l'aurore d'un grand règne, on comprend mal les anathèmes infligés à Paris. On ne voit guère qu'une réminiscence classique et un exercice d'école dans cette colère d'emprunt que Boileau prête au traducteur