LES SATIRES M0RALE3. ;J
mère de VEhge de la Fnlie, par Érasme. En traçant les caractèn'S flu pédant, du galant, de l'Iiypocrile, du libertin, de l'avare, du prodigue et du joueur, Boileau côtoie un paradoxe, car il prétend démontrer que chacun de nous a tort de se croire raisonnable, et que le plus sage est celui qui, l'étant à son insu, traite son prochain avec indulgence. Parmi les insensés dont il se moque, il se garde bien d'omettre les poètes médiocres; mais il • onseille de ne point dissiper leurs illusions, car elles les t-etidenl lieureux. Dévelo|)pé trop longuement, ce thème, qui manque de distinction ou de force, est semé d'épigrammos dont la |ioiule parait quebjuefois émousséc.
Satire V, 1605 : L'Imitateur de Juvénal. L'n bourgeois. — Nous préférons la satire V, dédiée au marquis de Dangeau. Pour y prendre à partie les héritiers dégénérés des nobles mai- >()ns, il ne fallait pas autant de courage qu'on l'a dit, car on -ait que Louis XIV laissa pleine liberté — si même il ne les encouragea pas — aux railleries dont Molièi'e poursuivit la fatuité des marquis. D'ailleurs, en fustigeant les sols qui n'avaient pas d'autre titre que la naissance, Boileau se mettait à couvert sous le patronage d'Horace (1. 11, sat. VI) et de Juvénal surtout (sat. VUl) dont le crédit classique lui assurait l'impunité. En traduisant ou paraphrasant avec bonheur son modèle, il donna carrière à son franc-parler et à ses propres sentiments. Aussi aimons-nous dans cette mercuriale la protestation du mérite personnel et de la bourgeoisie intelligente, contre l'impertinente vanité de ces nobles indignes qui déshonoraient le nom de leurs aïeux par la bassesse de leurs actes et de leurs mœurs dont de scandaleuses mésalliances étaient les moindres écarts.
Satire VIII. i66'9. Le paradoxe d'un faux Alcesle. — L'accent est bien moins élégant dans la ^alire Vlll, dédiée à M. Morel, docteur en Sorbonne, où il se plut à opposer une fois encore les Folies de l homme à l'instinct raisonnable des animaux. Le fond de sa plaidoirie est une de ces contre-vérités qui valent uniquement par la forme. Or on ne peut nier qu'ici, malgré des traits ingénieux qui rivalisent avec Horace (1. II, sat. 111) ou Juvénal, l'avocat manque trop de conviction pour être un Alceste. On sent bien que sa prétendue misanthropie n'a rien de sérieux et ne désire pas* gagner son procès. Dans le
chapitre des Jugements, La Bruyère devait reprendre cette thèse, mais avec plus d'originalité. Du reste, ni l'un ni l'autre n'a voulu ou n'a pu démontrer la supéinorité de l'âne sur l'homme. Satire X. Couleur janséniste. — N'insistons pas non plus sur la satire X, où les femmes sont si maltraitées par un céhbataire et un valétudinaire qui, orphelin de naissance, n'avait pas connu le sourire d'une mère. Cette pièce désagréable, mais étincelante de talent, fut pourtant une des joies suprêmes du grand Arnauld, dont le cœur tressaillit, en y lisant un anathème contre l'Opéra et les romans, ainsi qu'un hommage rendu à l'éducation de Port-Royal :
L'épouse que tu prends, sans tache en sa conduite, Aux vertus, m"a-t-on dit, dans Fort-Royal instruite, Aux lois de son devoir règle tous ses désirs.
Mais Bossuet lui reproche « de faire de belles peintures d'actions souvent très laides » {Traité de la concupiscence, ch. xviii). Quant aux lettrés, ils distinguent le tableau de la lésine, affreusement personnifiée par le lieutenant criminel Tardieu et sa femme. Il y a là cinquante vers qui font bonne figure, entre Juvénal et certaines pages de VEugénie Grandet d'Honoré de Balzac.
Une rechute. Satires XI et XÎI, i098 et fVOS, — Après s'être déshabitué de la satire pendant vingt-cinq ans, Boilcau eut une rechute, vers la fin de sa vie. La mort de Racine, des infirmités douloureuses, une demi-disgrâce de cour et « la vieillesse chagrine » l'induisirent en tentation : il commit alors deux satires dans lesquelles l'aigreur se substitue à la colère, et les jeux de mots à la plaisanterie. Dans la première, sur r Honneur (1698), il discerne le faux honneur du véritable. C'est un sermon dont les redites et le prosaïsme trahissent l'affaiblissement de l'âge.
La seconde, écrite en 1705, est tout empreinte de jansénisme. Un jour que Boileau se promenait dans son jardin, en méditant une satire contre les méchants critiques, un mot ambigu l'arrêta : il voulut le changer, et ne le put. De là cet excès de dépit qui lui suggéra un réquisitoire contre VÉquivoque. Il voit en elle le mal universel. Son premier effet fut la chute d'Adam.
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Au déluge, elle entra dans rArchc sous la forme du serpent. Depuis, elle a enfanté toutes les idolâtries et toutes les hérésie-^. A ce propos il se déchaîne contre les casuisles, et venge ses amis de Port-Royal, dont on venait de saccager l'asile. A qui serait trop dur pour un poète dont le souffle languit, rappelons qu'il était alors septuagénaire.
Satires littéraires. Leur :Vpropos. Police du Parnasse. Place aux maîtres! — Pour eflacer cette dernière impression, hâtons-nous de rendre justice à ses satires lilléiaires,qui toutes ont leur prix; car elles accomplirent une œuvre aussi courageuse que nécessaire, même à l'époque où, sans être encore installé à la cour. Despréaux se bornait à être le plus vif esprit de la place Dauphine et à faire la police dans la Galerie ou chez les libraires. Il sut dès l'abord mettre chacun à son rang et dire tout haut sur les faux Aristarques ou les ennuyeux ce que plusieurs pensaient, mais sans oser le déclarer à personne, ni se l'avouer à eux-mêmes. Les Chapelain et consorts furent ainsi chassés de l'estime des Colbert, et n'eurent plus d'autre refuge que l'autorité morose et surannée des Montausier. Il fit de la place dans les intelligences jusqu'alors encombrées de préventions, si bien que les vrais poètes purent enfin apparaître et se loger en pleine lumière.
En discréditant des oracles dont le pédantisme avait usurpé la confiance de la ville et de la cour, il fut aussi le premier qui prêcha d'exemple, et rendit la langue des vers respectable même au goût exigeant d'un Pascal qui en avait dénoncé les « oripeaux ». Non seulement il en finit avec la foule des rimeurs à la mode, mais il remit en vigueur la loi de Malherbe :
Si j'écris quatre mots, j'en elTacerai trois;
cl il en apprit la pratique à son jeune ami Racine, à Molière, qui rimait à bride abattue, et à La Fontaine, dont la nonchalance laissait volontiers flotter les rênes. Il fut ain^^i le guide, le chet du chœur.
Satire VII, 16G3. Apologie du genre. — Parmi les pièces qui expliquent cet ascendant, citons d'abord celle où il fait l'apologie de la satire. Délibérant avec sa Muse comme Horace avec Trebatius (1. II, sat. I), il se demande s'il ne doit pas fuir les dangers de la voie où il s'engage. Certes un froid' panégyrique ofi'rirait plus de sécurité, car la franchise se fait des ennemis jusque dans les milieux où on l'applaudit. Mais le moyen d'échapper à une impérieuse vocation? Stérile pour l'éloge, la veine du poète ne coule de source que sollicitée par la haine des sots et le mépris des fripons. Ainsi le veut son destin. 11 ne peut résister au plaisir de risquer un bon mot, dùt-il lui coûter cher. Sans doute, il ne corrige personne; du moins, il intimide et châtie. N'est-il pas utile de venger le goût et la vertu? Si le satirique ne tirait sa légitimité que du besoin de médire, il serait au-dessous de ses victimes : mais, s'il obéit à sa conscience, il exerce une sorte de magistrature. Or c'est à ce titre que Boileau mérite les suffrages de la postérité.
Satire IX, son chef-d'œuvre, 1669. Les amis et partisans de Boileau. Un favori de Louis XIV. — Qui ne respecterait J'àuteur de cette satire IX, dont Fontanes a dit : « C'est peut- ;'tre le chef-d'œuvre du genre »? Elle riposta victorieusement aux nombreux ennemis que lui avaient suscités ses sept premières satires. Sous prétexte de confesser les défauts de son esprit, il réfute ses propres accusateurs et se justifie de tous les crimes qu'ils lui imputaient. En traitant, à ce propos, ses sujets de prédilection, ceux qui intéressent l'art d'écrire et la condition du poète, il se peint lui-même plus fidèlement que jamais, il nous fait admirer le type vivant du critique, dont la sensibilité se confond avec la raison.
S'il souleva bien des inimitiés, des sympathies amicales et d'illustres patronages le consolèrent de ces cabales injurieuses. Dès l'année 1665 il eut ses entrées dans les salons du duc de la Rochefoucauld, de Mmes de la Fayette et de Sévigné. Il fut aussitôt apprécié par Pomponne, ministre des affaires étrangères, par la princesse de Conti et la duchesse de Longuevîlle, qui désirèrent entendre les Héros de romarij par le marquis de Dangeau, qui accepta une de ses dédicaces, par Montausier