‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 131 sur 133 · LES ÉPITBES : HORACE ET BOILEAU · texte numérisé non relu

LES ÉPITBES : HORACE ET BOILEAU

l'œuvre des années où sa chevelure grisonnait. Aussi le montrentils converti aux graves pensées par l'épreuve de l'expérience, sondant plus volontiers qu'autrelois les replis de son âme, et cherchant à réformer ses défauts pour vivre ainsi plus heureux. On suit les progrès de cette cure intérieure, qui demande à la philosophie des remèdes efficaces contre les passions et leur lièvre. Enfin il est manifeste qu'ici des idées plus justes, plus mesurées, plus pratiques, appellent une forme plus soignée, plus circonspecte que dans les Satirea. Cette perfection de la facture se concilie bien avec la sérénité d'une raison qui se pacifie, se tempère et semble désarmer.

Expliquer ce que sont les épitres d'Horace, c'est définir celles de Boiloau; car, tout en lui demeurant inférieur, notre poète soutient dignement la tradition de son modèle, surtout quand il la continue sur son terrain propre, c'est-à-dire lorsqu'il préfère les questions littéraires à des motifs philosophiques. Mais, jusque dans les rencontres où il morahse, nous rcnconnaitrons que l'homme et l'éciivain produisirent alors les fruits les plus savoureux de leur maturité. C'est ce que nous essayerons de démontrer par une rapide analyse des principaux écrits qui justifient ces beaux vers :

J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre.... Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et trailable;... Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première, El laisse aux froids rimeurs une libre carrière.... Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis; C'est l'erreur que je fuis, c'est la vertu que j'aime;

et celui-ci qu'il prenait volontiers pour devise :

Je songe à me connaître, et me cherche moi-même.

Épitre I, 1668. Un bon conseil non suivi. — Adressée au roi, la première épitre suivit le traité d'Aix-la-Chapelle. Elle fut, dit un commentateur, suggérée par Colbert, qui voulait éteindre les ambitions conquérantes d'une àme trop belliqueuse. Secondant les vues du ministre, Boileau célèbre ici les avantages de la Paix. Pour les faire valoir, il raconte, d'après Plutarque et Rabelais, cette coDversation de Pyrrhus et de Cinéas :

« Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage, Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage? » Disait au roi Pyrrhus un sage confident, Conseiller très sensé d'un roi très imprudent. « Je vais, lui dit ce prince, à Rome où l'on m'appelle.

— Quoi faire? — L'assiéger. — L'entreprise est fort belle. Et digne seulement d'Alexandre ou de vous :

Mais, Rome prise enfin. Seigneur, où courons-nous?

— Du reste des Latins la conquête est facile.

— Sans doute, on les peut vaincre : est-ce tout? — La Sicile De là nous tend les bras, et bientôt, sans elTort

Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.

— Bornez-vous là vos pas? — Dès que nous l'aurons prise, Il ne faut qu'un bon vent, et Garthage est conquise.

Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter?

— Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter : Nous allons traverser les sables de Libye,

Asservir, en passant, l'Egypte, l'Arabie, Courir delà le Gange en de nouveaux pays, Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs, Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère. Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire?

— Alors, cher Cinéas, victorieux, contents.

Nous pourrons rire à l'aise, et prendre du bon temp".. —Eh! Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Épire, Du matin jusqu'au soir qui vous défend de rire? »

Cette scène est un des passages les plus saillants de cette pièce riche en détails ingénieux et en allusions flatteuses poui' le souverain, entre autres celle qui annonce ainsi le canal du Languedoc :

J'entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs flots unis aux pieds des Pyrénées- Louis XIV ne prit pas en mauvaise part des conseils insinués avec adresse : « Je vous louerais davantage, dit-il à Despréaux, si vous ne m'aviez pas tant loué. » Une pension de 2000 livres récompensa le mérite d'un poète qui, du reste, prêchait dans le désert : car, tout en l'admirant, le roi s'empressa de reprendre les armes et de voler à de nouveaux hasards.

Épître tl, i6(i9. Boileau et La Foulaine. — A la fin de cette pièce — qui suivit d'un an les Plaideurs, — après ce vers Que de savants plaideurs désormais mutiles I Bo'ûea^n avait réservé

LES ËPITIŒS /, II, lu. f)05

une place à sa fable de VHuitre et les Pl'iideurs. Mais on lui fit comprendre qu'elle délonnail un peu, dans un sujet si sérieux. Il supprima donc cet épisode; et, pour lui trouver un cadre, il composa sur Vd Munie des procès um^ épihe qui développa tout au long l'apologue suivant :

Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître; Tous deux la contestaient, lorsque, dans leur chemin, La Justice passa, la balance à la main. Devant elle, à grand bruit, ils cxpliciuent la chose. Tous deux avec dépens voulant gagner leur cause. La Justice pesant ce droit litigieux Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux : Et, par ce bel arrêt terminant la bataille : • Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille. Des sottises d'autriii nous vivons au Palais. . Messieurs, l'huître était bonne. Adieu. Vivez en paix. •

Dans la sobriété de ce récit — d'ailleurs un peu liop sec et moins vivant que le petit drame construit plus lard (1(J78) par La Fontaine sur le même thème, lequel est d'origine italienne — éclate l'antipathie qu'inspirait à un fils de la basoche ce monde de la chicane d'où il s'était »»4\ii de si bon cœur.

Épitro III, 1673. L'n Morinon janséniste. — D'agréables morceaux de facture recommandent aussi 1 épilre III, qui date de 1673, cinquième année de la Paix de rÊglise, dont nous avons eu à parler à propos de Tartuffe, trêve imposée pendant dix ans par Clément IX à la querelle des Jansénistes et des Jésuites. Boileau en profita pour causer théologie et dire son mot sur le Respect humain, auquel il attribue avec la chute du premier homme tous les maux qui nous désolent, particulièrement les hérésies. On raconte que ce petit sermon fut destiné d'abord au P. Ferrier, confesseur du roi, homme d'esprit * qui joignait les mains d'aise toutes les fois qu'il voyait Boileau ». Mais, ce bon Père étant mort avec l'impression, le grand Arnauld, docteur en Sorbonne, eut la faveur de la dédicace. Pourtant, s'il en est ainsF, la pièce dut être en partie refaite; car, pour les trois quarts, elle n'est appropriée qu'à un janséniste. Sans être des meilleures, elle reste marquée de beaux vers; mais l'ensemble manque de sou.Hle : le sujet n'est qu'une

trame sur laquelle s'appliquent des broderies artificielles. On distingue les reprises, on voit les coutures. Parmi les passages que relient des transitions parfois pénibles, en voici un qui se détache avec relief :

A quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle,

Faire de notre mal un secret ridicule?

Le feu sort de vos yeux pétillant et troublés,

Votre pouls inégal marche à pas doublés :

Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige? [dis-jc,

Qu'avez-vous? — Je n'ai rien. — Mais.... — • Je n'ai rien, vous

Répondra ce malade à se taire obstiné.

Mais cependant voilà tout son corps gangrené;

Et la fièvre, demain se rendant la plus forte,

Un bénitier aux pieds va l'étendre à sa porte.

Épitre IV, 1672. Une desciiptiou épique. La mythologie et riiistoire contemporaine. L'art de louée. — H y a plus de suite dans l'épitre IV, où le futur historiographe du roi, célébrant le passage du Rhin, au insque de contredire ses vœu.v pacifiques, exalte une des guerres les plus difficiles à légitimer. La de.vtérité, l'esprit, l'imagination, quelque coloris épique, la souplesse d'une plume industrieuse, tout concourt à rendre classique un tableau qui rappelle les toiles de Van der Meulen. La familiarité du début et de la conclusion fait d'autant mieu.x ressortir le mouvement et l'accent héroïque d'une description où l'e.x^actitude de l'histoire se mêle aux jeux de l'allégorie. En s'élevant d'un ton à l'autre, le poète ne nous blesse par aucune dissonance, tant il est habile à triompher aisément de tout obstacle, par exemple, lorsqu'il alVronte en plaisantant la barbarie des noms les plus propres à effaroucher l'oreille :

Gomment en vers heureux assiéger Doësbourg, Zutphen, Wageninghen, Harderwick, Knotzembourg? Il n'est fort, entre ceux que tu prends par centaines, Qui ne puisse arrêter un rimeur six semaines; Et partout, sur le Whal, ainsi que sur le Leck, Le vers est en déroute, et le poète à sec.

Avouons seulement qu'en dépit de ces tours d'agilité prosodique, le merveilleux païen s'accommode mal à un fait d'armes si contemporain. Oui, il y a vi'aiment trop de mythologie tradi-

LES E PITRES IV et V. 007

tionnolle dans la fiction qui métamorpliose le Rhin en un dieu € à la barbe limoneuse », lui donne un élal major de naïades, et le dérobe sous un nuage comme le pieux Enée prolépé par sa mère. II fallait laisser à la sculpture toute cette friperie mythologique. Mais, si l'on est tenté de sourire quand Boileau compare Louis XIV à Jupiter, ne lui envions pas les éloges dus à ces vers où il fut un des premiers à parler de l'artillerie :

Le plomb vole à l'instant.

Et pli'ut de toutes parts sur l'escadron flottant. Du salpêtre en fureur l'air s'échaufTe et s'allume, Et des coups redoublés tout le rivage fume.

11 est encore juste d'admettre que Boileau sait pratiquer l'art de louer avec convenance. Si quelques-uns en jugent autrement, c'est pour n'avoir pas compris qu'alois l'idée de la Patrie se personnifiait dans le souverain. Aussi n'iiilligorons-nous pas à un excellent l'rançais de l'ancien régime l'injure que lui fit Voltaire en l'appelant :

Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis.

Épitrc V, 4 074. ConnalH-toi toi-niénie. — Qui donc marchanderait son estime à l'auteur de cette é|iitro V, sur la connaissance de soi-même, où le bon sens de l'homme mûri par l'âge s'exprime avec autant de noblesse que de fermeté, de précision et d'élégance? Soucieux avant tout de distinguer les vrais biens, il y professe que la connaissance de noits-tnémes est la plus essentielle de toutes les sciences. En ce monde, le malheur ne vientil pas de ce que chacun trop souvent ignore sa nature et ses ressources? Ni les voyages, ni l'ambition, ni la fortune ne sauraient dissiper l'inquiétude qui nous tourmente lorsque nous poursuivons de trompeuses chimères. Le bonheur ne réside que dans la modération des désirs. Voilà pourquoi, renonçant à la richesse, Boileau s'est voué à la poésie. Les bienfaits du roi lui ayant assuré l'aisance, il ne songe plus qu'à lui témoigner dignement sa gratitude :

Qu'à son gré désormais la Fortune me joue : Od me verra dormir au branle de sa roue.

Épîfrc VI, IC??. Boilean et la campagne. Horace et lui,

La Fontaine. — Le même besoin de repos inspire Tépitre VI, dédiée à M. de Lamoignon — alors avocat général au Parlement, fils du premier président, propriétaire de la maison de Baville, restée célèbre, avec sa fontaine, grâce àBoileau,et qui a inspiré à Sainte-Beuve un de ses chefs-d'œuvre de poète critique : A la fontaine de Boileau {Peïisées d'août). Il y fait une agréable description du village d'IIautile, aux environs de Mantes, où il était allé passer l'été, chez son neveu, le greffier Dongois. Il y oppose les plaisirs de la villégiature aux ennuis dont le menace son retour à Paris. 11 y peint divers accidents de paysage, en citadin qui sait jouir des champs et de leurs fraîches délices. C'est là qu'il est question de « saules non plantés »

Et de noyers souvent du passant insultés.

Tout en goûtant le charme de ces bagatelles pittoresques, notons qu'elles sont trop rares chez Boileau, et qu'avec l'âge elles le deviendront de plus en plus. Bien que les crises de sa santé l'aient retenu souvent loin de la ville, en plein milieu rustique, pas une ligne de sa correspondance, pas un vers de ses œuvres ne trahit un sentiment naïf de la nature. Quelle différence avec Horace, qui, pour rêver, s'arrange si bien de son petit domaine, d'une source vive et d'un bouquet de bois! Comme il ressemble peu à La Fontaine, qui aimait tant les forêts, les eaux, les prés, les garennes, les lapins broutant le thym et la rosée, les fermes avec leur colombier et leur basse-cour ! Rien de pareil chez Boileau. Quand il se retire dans sa solitude d'Auteuil, il y traite ses amis, joue aux quilles, cause, après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Colin, Charpentier ou Perrault. Les jours de verve, il se contente d'y réciter à ses espaliers sa terrible ode sur la prise de Namur.

Épitre VII, 1671^ : son chef-d*eeuvre. L'aniî cordial «le Racine et de .Wolière. Le poète honnête homme. — Mais non : ne soyons pas irrévérents pour un poète qui eut, quoi qu'on en ait dit, autant de cœur que d'esprit, comme le prouve une fois de plus la générosité d'accent qui anime sa meilleure épître, celle où il cherche à réconforter Racine désespéré par l'odieuse

LES ÈPITHES VI et VU. 609

cabale qui opposait à Phèdre VHippolyle de Pradon. Voilà bien le point culminant de sa gloire et de son rôle. Quand il aime et admire, ce n'est point à demi. Il faut voir comme une larme pétille ici dans ses yeux, avec quelle chaleur rayonne la lumière de son bon sens. Jamais sa conscience ne fut plus éloquente; il a vraiment toute l'émotion que comporte la poésie d'un critique. Elle est fraternelle, la cordialité de cette louange qui, agrandissant la cause de Racine, en fait l'apologie du talent revendiquant ses droits contre la ligue de l'envie et de la médiocrité. Loin de décourager le génie, ces basses intrigues doivent être pour lui un aiguillon :

TMus on veut l'affaiblir, plus il croit et s'élance. Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance; El peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.

Il faut relire aussi le mémento chaleureu.v qu'il consacre à Molière, sans atténuer cette fois l'éloge par une de ces restrictions qui nous étonnent dans l'Art poétique. Sa deuxième satire, sur la Rime et la Raison, avait déjà été l'hommage expressif d'un laborieu.v praticien qui enviait l'aisance delà verve créatrice :

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais à quel coin so marquent les bons vers; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime! On dirait, quand lu veu.K, qu'elle le vient chercher; Jamais au bout du vers on ne le voit broncher; Et, sans qu'un long détour t'arrête ou l'embarrasse, A peine as-tu parlé qu'elle-même s'y place.

En se comparant à l'auteur de V Étourdi el de VÉcole des femmes, il ne craignait point de nous confier ingénument les embarras de sa propre Muse :

Mais moi, qu'un vain caprice, une bizarre humeur, Pour mes péchés, je crois, lit devenir rimcur. Dans ce rude métier oit mon esprit se tue. En vain pour la trouier je travaille et je sue. Souvent j'ai beau rêver du malin jusqu'au soir, Quand je veux dire blanc, la quinlcusc dit noir. Érunts i.iTiiiiAuu.s. I. — 30

Mais ici, dans cette épitre VII, c'est le deuil de l'ami vengeant l'affront fait au cercueil du Maître qu'il déclarait devant Louis XIV le plus grand poète du siècle.

Remarquons aussi avec quelle ampleur de ton il termine par un retour fait sur lui-même et sur ses ennemis :

Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire,...

Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées

Soient du pcuplej des grands, des provinces goûtées.

Dans les noms qui suivent, quelle gradation sentie! quel épanouissement de juste fierté! C'est par le Roi qu'il débute : il lui doit bien le vers où il figure seul. Même faveur faite à Condé, qui le mérite également, surtout par son goût de l'esprit. Enghien, son fils, a un hémistiche flatteur. Puis vient l'élite des juges les plus considérés :

Que Golbert et Vivonne,

Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne, Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer, A leurs traits délicats se laissent pénétrer! Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage, Que Montausier voulût leur donner son suffrage!

Notons pourtant que Montausier, qui clôt cette liste d'honneur, n'apparaît qu'à titre d'espérance et de vœu. A la finesse du tour se mêle un grain de malice.

C'est ainsi que son âpreté caustique n'exclut pas cet art délicat dont il dit :

La louange agréable est l'âme des beaux vers.

Voilà bien l'honnête homme « sachant converser et vivre », véiidique, mais sociable, irascible à l'idée du faux, mais prenant feu pour le juste, et capable d'attendrissement moral, à force d'équité littéraire; car la raison, qui est son génie môme, ne se distingue pas chez lui du sentiment, tant la vérité le saisit et le pénètre jusqu'au fond du cœur.

Épitre VIII, 11»7!>. Le roi et Boilean. — Dans Icpitrc VIII {Au Roi), nous retrouvons la sincérité d'une gratitude qui se plaisait à récidiver : « Il y soutient, dit M. de Saint-Surin, uni

LES È PITRES VIII el IX. G 1 1

de ses plus consciencieux commeiilaleurs, l-j personnage d'un satirique chagriné 'le se voir forcé de louer, el qui feint de ne savoir comment s'y prendre. » Il va même jusqu'à exprimer le scrupule que voici :

II me semble, grand l\oi, dans mes nouveaux écrits, Que mon encens payé n'est plus du même prix: J'ai pour que l'univers, qui sait ma récompense, N'impute mes transports à ma reconnaissance, Et que par les présents mon vers décrédilé N'ait moins de poids pour loi dans la postérité.

En dépit de ces tours adroits, celle pièce, parfois languissante, joua de malheur, à ce point qu'elle ne pul paraître en 1G75, à la fin d'une campagne allrislée par le coup de canou qui lua Turenne, el la défaite de Consarbiuck, où le maréchal de Créqui fui fait prisonnier. Il fallut attendre un retour de fortune, et le saisir assez vite au passage, pour autoriser ce vers :

Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.

Épitre IX, 167S. L'aïuoiii- tic la vérité. Sa gloire. ~ Bien supérieure est l'épilre IX, dédiée au fils de Colberl, au marquis de Seignolay, secrétaire d'Etal à vingt-cinq ans. C'est qu'ici Boileau nous donne le secret de son art, quand il dit, sans craindre un démenti :

Ma pensée au grand jour partout s'olTre et s'expose; * Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose-

Ces vérités que Boileau conçoit si vivement, et qui sont chez lui comme un cri de sa conscience, il les exprime avec une force, une concision, un relief incomparables. Or ces qualités procèdent de sa sincérité même, c'est-à-dire de son àine autant que de son esprit. De là tous ces vers pleins de sens qui jaillissent de source, comme la sève d'une pensée tout à fait sine d'elle-mémi\ et qui puise son éloquence dans sa conviction; de là tant de maximes lumineuses qui saisissent le lecteur par la certitude de leur évidence, et laissent dans le souvenir une empreinte ineffaçable.

Oui, c'est à la toute-puissance du vrai que Boileau fut redevable de sa gloire ; mais, en parlant ainsi de lui-même, il n'encourt pas le reproche d'infatuation ; car, loin de s'abuser sur son compte, il se confond avec tous ceux qui se flattent par aveuglement d'amour-propre; et, sur ce thème, il développe ici d'amusantes variations, en regrettant l'âge d'or où toute imposture était bannie de la terre. Il admet pourtant que

La louange a son prix quand elle est légitime ;

et, pour le prouver, il trace de Condé un portrait qui, sans être trop flatté, n'en est pas moins flatteur.

Tel est le fond de ce discours dont bien des vers ont force de proverbes, dans la mémoire des lettrés.

Épitre X, 1 695. Son testament. — Boileau se souvient encore de lui-même dans la X** épître, A mes vers, qu'il appelait ses inclinations, et que résumait ainsi une lettre à Maucroix, le 25 août 1695 : « Quand je compose, je songe toujours à dire ce quine s'est pas encore dit dans notre langue. C'est ce que j'ai tenté dans une pièce nouvelle.... J'y conte tout ce qui m'est advenu d'important depuis ma naissance.... J'y rapporte mes défauts, mon âge, mes goûts, mes mœurs. J'y apprends de quel père, de quelle mère je suis né. J'y marque les degrés de ma fortune, comment j'ai été à la cour, comment j'en suis sorti. J'y parle de mes incommodités, de mes ouvrages » :

Dès le berceau perdant une fort jeune mère, Réduit, seize ans après, à pleurer mon vieux père, J'allai d'un pas hardi, par moi-même guidé, Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace, Assez près de Régnier m'asseoir sur le Parnasse. Puis, par un coup du sort au grand jour amené, Et des bords du Permesse à la cour entraîné, Je sus, prenant l'essor par des routes nouvelles, Élever assez haut mes poétiques ailes.

Bref, ce poème est en efret une sorte de testament. Boileau touchait alors à la soixantaine. On s'en aperçoit à certaines défaillances de style. C'est là que se rencontre cette périphrase dont il était tout fier:

LES ÉPITRES X, XI et XII. 613

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue Sous mes faux cheveux blancs dt-jà toute chenue, A jeté sur ma It^le avec ses doigts pesants Onze lustres complots surchargés de trois ans....

Cela siguidail : «Je porte perruque, et j'ai cinquanle-liuit ans ». Ne croirait-on pas lire déjà du Delille?' Mais ces jeux-là ne furent chez Boileau qu'une exception, car il ne reculait guère devant le mot propre, et son franc parler justifia souvent le vers où il disait :

Je ne puis rien nommer si ce n'est par son nom.

Épilre XI» IttBS. Son originalité en regard d'Horace. —

11 ne se conforma pourtant pas à ce principe lorsque dans son épitre XI il appela Antoine « pouvorneur de son jardin d'Auleuil. » Notons aussi, en passant, qu'il y a du Versailles dans ce petit clos, où maître Antoine « dirige l'if et le chèvrefeuille », et

sur ses espaliers, industrieux génie.

Sait si bien exercer Varl de Ln Quintinie.

Du reste, ils sont charmants les di'îtails de cette fantaisie dont l'idée principale est qu'en dépit du préjugé vulgaire les travaux manuels ne sont pas seuls pénibles, et que les clTorts de l'esprit valent bien ceux du système musculaire : thèse qu'il sait rendre plaisante, et d'où il lire cette conclusion que l'oisiveté seule est mortelle à l'àmc comme au corps. Horace, lui aussi, avait sermonné son fermier (1. I, ép. xiv) ; mais sous un titre à peu près semblable. Il ne traita pas le même sujet; car, au lieu de faire un prone sur la paresse, il se contenta d'opposer ses goûts rustiques à ceux de son esclave qui regrettait la ville et ses guinguettes. Boileau reste donc original, ici comme ailleurs, dans une imitation qui n'est point esclavage. Mais l'heure approche où il faudra qu'il se dise :

Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant, De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine. Il ne laisse en tombant son mailrfc sur l'arène.

Éj)i:i'c XII. Vu second sermon janséniste. — Voilà pourquoi il suffit de mentionner la XII« épitre, à l'abbé Renaudot, sur V Amour de Dieu. Observons seulement qu'elle est une dépenpendance de la X^ Provinciale. Au VI® chant du Lutrin, Boileau avait déjà dit :

Une servile peur* tient lieu de charité;

Le besoin d'aimer Dieu passa pour nouveauté.

Cet article do son Credo fut en effet un de ceux sur lesquels il ne transigeait pas. En cela il sentait comme Pascal, dont il rappelle l'éloquente péroraison de la X« Provinciale, dans la prosopopée du jugement dernier, où nous lisons ce trait d'ironie :

Entrez au ciel; venez, comblé de mes louanges, Du besoin d'aimer Dieu désabuser les anges.

Avant d'être imprimée, cette épitre fit beaucoup de bruit. Elle ravit Bossuet; et, malgré sa couleur janséniste, elle gagna le suffrage d'un jésuite, le P. de la Chaise. Aujourd'hui que la théologie n'est plus à la mode, certains passages de l'œuvre retiennent encore des vestiges de flamme. Son à-propos renouvela pour Boileau la vogue de ses jours les phis radieux. « M. Racine, écrit-il, demandait à mon jardinier s'il venait toujours bien du monde chez moi. « Oui, monsieur, dit-il; c'est cet < amour de Dieu qui nous amène tout cela. »

Influence bienfaisante prolongée de Boileau. — Somme toute, il ne sied pas de railler son déclin. Ce serait oublier, non sans ingratitude, que durant un long règne il réussit, par ses leçons et par son exemple, à rendre le public sensé, les auteurs circonspects, les talents laborieux, la médiocrité honteuse, et le caractère des lettrés digne de toute estime. « Saluons donc, dit Sainte-Beuve, la forte harmonie du grand siècle. Sans Boileau reconnu par Louis XIV comme le contrôleur général du Parnasse, — (le mot est de Bayle) — , que serait-il arrivé? Les plus beaux génies auraient-ils rendu également tout ce qui forme aujourd'hui leur plus solide héritage? Racine, je le crains, eût fait plus souvent des Bérénices', La Fontaine moins de fables et

Page 1