‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 15 sur 133 · D. DIÈGUE · texte numérisé non relu

D. DIÈGUE

Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.

(Acte IV, se. V.)

A tous ces traits, nous reconnaissons le père féodal qui a foi dans la vertu de sa race, et veut qu'elle se perpétue dans un fils digne de lui.

Don Ciorinas, le Castillan et ses rodonioutatles. — L'orgueil du sang bouillonne aussi dans les veines de don Gormas, mais avec une arrogance qui le pousse à une odieuse violence. Car le nœud de la pièce est le soufflet que Corneille a su rendre si tragique *. D'ailleurs, si le comte eût été sans défaut, sa mort

1. Il y a, dans l'histoire, des soufflets mëmorables, ceux du duc do Vermandois au Dauphin, de Nogaret au pape Boniface, d'Elisabeth au comte d'Essex.

exciterait trop de pitié. Voilà pourquoi ses rodomontades sont d'un fanfaron plus qu'Espagnol. Notons pourtant qu'à l'heure première où, entêté de son importance, il s"écriait :

Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi,

ce ton superbe répondait à des mœurs encore vivantes. Les contemporains ne croyaient-ils pas entendre les propos d'un Montmorency, d'un Lesdiguières ou d'un Rohan? C'est ainsi que la veille parlaient les derniers de ces grands seigne^^s qui refusaient de courber la tète devant l'autorité royale. On n'écouta donc pas sans émotion l'écho de cette insolence altière que Richelieu achevait à peine d'abattre et de niveler.

Don Fcrnand, le roi débonnaire et justicier. — Nous n'avons pas non plus de giief sérieux contre ce roi débonnaire dont on a trop raillé l'imprévoyance, et devant lequel Fiodrigue s'excuse d'avoir, à son insu, délivré le royaume (acte IV, se. m). Voudrait-on donc qu'il usurpât l'attention, aux dépens des principaux acteurs? Sans doute, il frise parfois le comique, notanmient lorsque, entre Chimène et don Diègue embrassant ses genoux, il ne sait trop de quel côté pencher. Mais pourquoi ne point passer quelque faiblesse à ces justiciers paternes et prudents qui sont de la famille de Louis XH? Si terne qu'il soit, il a ses lueurs; et quand Chimène revient à la charge pour réclamer le châtiment qu'il refuse, il sait clore les débats avec à-propos par ce trait risqué, mais si réussi :

Les Maures en fuyant ont emporté son crime.

Cet arrêt qui dit tout rachète bien des travers; après avoir trop longtemps parlé comme un bailli, don Fernand finit donc par s'exprimer en souverain.

Don Sauciie, rôle utile à l'action. — Don Sanche se défendrait également contre les irrévcrents qui sourient des efforts qu'il fait pour se faufiler et s'insinuer dans les bonnes grâces de Chimène, sans y réussir, puisqu'elle congédie poliment ce cavalier servant, toujours prêt à offrir ses offices, et à épier l'occasion de se créer un litre à la reconnaissance d'une ingrate. Non seulement ce zèle est utile à l'action, mais il vient un moment où l'on ne plaisante plus de tes aventures : c'est lorsque le

téméraire sort des rangs pour s'attaquer à l'invincible. Il y a là un rapide éclair qui force le regard et restime.

L'Iufante, personnage de comédie. — Quant à l'Infante, nous renonçons à la justifier. Car toutes les fois qu'elle parait, pour tâter le terrain, glisser son petit conseil intéressé, risquer un soupir, et tourner autour du cœur qu'elle lorgne d'un œil langoureux, nous sommes plus voisins de la comédie que de la tragédie, surtout quand elle explique à sa gouvernante que, si Rodrigue sort vainqueur du combat avec le comte, un si fameux guerrier, elle pourra l'épouser sans mésalliance, et l'élever jusqu'à elle. Elle le voit déjà assis sur le trône, maître des Espagnes. vainqueur des Maures, conquérant de l'Afrique. C'est ce que Sainte-Beuve appelle le pot au lait de Vlnfante. Il n'en est pas ainsi dans Guilhem de Castro, qui lui donne une physionomie piquante : c'est elle qui chausse à Rodrigue ses éperons de chevalier, lesquels la piquent au cœur, comme elle dit avec un concepto digne de Gongora. C'est elle qui le protège et le sauve après la mort du comte. Elle est vraiment une rivale. D'ailleurs les Espagnols excellent à faire manœuvrer ces quadrilles d'amoureux dont ils ne se passent pas plus dans leurs drames que dans leurs comédies. Et c'est une recette que Corneille s'obstinera longtemps à vouloir leur dérober et toujours sans grand succès, témoin Othon, Tite et Bérénice, etc. Mais, faute de temps et d'espace, Corneille dut élaguer tous les détails intimes qui eussent fait vivre donaUrraque. Soyons donc indulgents pour un rôle décidément fâcheux, et qu'on supprime même couramment, sans grand dommage; car il est étranger à l'intérêt d'un drame qui se passe tout entier dans l'âme de Rodrigue, de Chimène et de don Diègue.

Les principales scènes. Le style. — Il nous resterait à mettre en lumière les beautés de détail qu'il ne faut pas admirer vaguement et sur parole. Pour abréger, réduisons-nous à signaler les motifs pathétiques entre tous, à commencer par la querelle qu'inaugurent ces fiers accents :

Enfin, vous l'emportez, et la faveur du roi

Vous élève en un rang qui n'éloit dû qu'à moi! *

(Acte I, se. ni.)

1. Corneille excelle dans les débuts : Rodrigue, as-lu du cœur? — A moi, comte, deux mots. — Sire, Sire, justice!

Celte scène, où l'orgueil se pique et s'exalte jusqu'au défi, Jusqii'à l'insulte ^en prépare de plus belles encore, celles où nous voyons le vieillard exhaler son désespoir - solitaire, puis faire appel à l'épée de son fils, lancer comme une flèche le nom de linsulteur, et s'éclipser avec ce cri : Va, cours, vole et nous venge. Si les stances de Rodrigue (acte I, se. VI) sont trop semées (le concetti, sa provocation impétueuse ', où les attaques et les ripostes se croisent déjà comme l'acier dans un duel, n'a d'égale que l'entrée de Chimène, venant d'apprendre la mort de son père, et s'écriant : Sire, Sire, jufiticBl en face de don Diègue, qui embrasse de son côté les genoux du roi. Là (acte II, se. viii) sont aux prises les deux sentiments solennels, ceux de la fille et du père, plaidant chacun sa cause, l'une avec une réelle éloquence, l'autre avec une superbe amertume. Sans doute il y a quelques traits du plus mauvais goût et dont l'original espagnol n'est pas toujours responsable :

Son sang sur la poussière écrivait mon devoir*. ....Ce sang qui tout saisi fume encor de courroux De se voir répandu pour d'aulres que pour vous,

mais c'était le goût du temps, celui de Théophile, et nul plus que Corneille ne devait réussir à l'assainir. Mais hàtons-nous d'arriver aux entrevues des deux amants icte III, se. IV ; acte V, se. i), c'est-à-dire au péril que le public allendail et saluait comme un triomphe. En dépit d'un certain cliquetis de mots concentrés :

Rodrigue dans mon cœur attaque encor mon père : 11 Taltaque, il le presse, il cède, il se défend ;

quel cœur ne serait entraîné dès ce soudain tutoiement, par lequel a débuté Rodrigue devant celle qui, tout ensemble radieuse et courroucée, lui fait la faveur d'accepter ce débat ? A travers les mouvements contradictoires d'une colère réfléchie et d'une tendresse instinctive, on pressent dès l'abord le mot

1. L'un dit sur tous les tons : je suis ; l'autro, J'ai tlé. Il y a là un vers qui se détache en plein relief :

Grenade et l'Arogon tremblent i|uand co fer brille.

2. Acte I, se. IV. Noter l'apostrophe à son épëe « désormais inutile >.

3. Acte II, se. ii. « Es-tu si las de vivre? — As-tu peur de mourir? • etc.

•1. I)ans l'original espagnol, Chiuièiie dit, en montrant son manteau trcinpt^ du sang do son pÈro : liscribio en este papcl, ce qui est peut-être d'un goût aussi douteux ; mais de quelle énergie, pour excuse '

qu'elle se laisse arracher, bien qu'il soit à l'avance sur ses lèvres : Va, je ne te hais point. 'Pnïs, quand elle ajoute : Va-t'en, qui ne comprend que cela veut dire : ites^e? 11 reste en effet; et tous deux alors, se rapprochant, les mains unies, se mettent à rêver dans un délicieux retour vers le passé :

— Rodrigue, qui l'eût cru? — Chimène, qui l'eût dit?

Ce doux et triste dialogue ne fait-il pas penser aux soupirs de Juliette et de Roméo, victimes, eux aussi, de la haine de leurs familles fatale à leur amour? Est-ce se tromper que de dire : leur passion* monte et croît toujours. Si elle ne répétait Va-fen, avec une brusquerie délicieusement affectée, ils ne pourraient se séparer.

Cette scène d'involontaire oubli n'est surpassée que par celle où Rodrigue, sous prétexte de faire ses adieux à Chimène, vient lui déclarer qu'il se fera vaincre et tuer. Le dernier mot de ce tête-à-tête sublime, et tout entier de l'invention de Corneille, sera le pardon plein d'espoir :

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix,

auquel le coupable s'attend bien un peu lorsqu'il se présente ainsi, la tête haute, en plein jour, chez la fille de don Gormas. Oui, son cœur lui disait qu'on lui commanderait de vaincre et de vivre. N'est-ce pas le vœu secret que trahit ce premier cri : Tu vas mourir! Mais il feint de ne pas comprendre, jusqu'à ce qu'il ait obligé l'orgueilleuse à l'aveu que dérobe ou déguise sa fierté. Tant qu'elle se borne à ne piquer que son amour-propre :

Tu vas mourir? don Sanche est-il si redoutable? Qui t'a rendu si faible, ou qui le rend si fort?

il s'obstine au sacrifice de sa vie; l'ironie glisse sur lui. C'est vainement aussi qu'elle l'attaque par le souci de la gloire; il

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