‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 14 sur 133 · II. — Étude littéraire · texte numérisé non relu

II. — Étude littéraire

Corneille et Gnillem de Castro. — Ce fut à l'Espagne que Corneille dut, non seulement le sujet de sa pièce, mais tous les personnages qu'il y représente et la plupart des incidents qui la composent. Stimulé par son penchant naturel qui le portait vers la pairie de l'héroïsme chevaleresque, et obéissant aux diverses influences que nous avons signalées plus haut, il jeta son dévolu sur un drame intitulé la Jeunesse du Cid {Las mocedades del Cid), que son auteur, Guillem de Castro (1507-1631), avait fait jouer à Valence en ^618, et dont le héros était populaire, en France

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nu'ine, dix ans avanl que Corneille s'en emparai, Cdinuic 011 vient de le prouver récemmenl' et comme l'indiquait l'Aca.

iiiic elle-même dans ses Sentiments, où elle qualifie le preinicr auleuf du Cid de « trop connu » pour qu'on insiste. Celait une suite d'épisodes épiques détachés des vieilles chroniques et des romanceros que l'imn^ination populaire avait consacrés à la légende de son Achille national, Rodrigue Diaz de Bivar, surnommé le Camprador. Dans la première partie de sa vaste composition, Guilhem racontait, en trois journées séparées par de longs intervalles ', les amours du Cid et de Chimène, le duel qui élève entre eux une barrière infranchissable, la vendetta qu'impose à la lille du mort sa piété filiale, les prouesses qui sauvent à la fois l'Espagne et Roilrigue, le combat singulier dont une amante doit être le prix, enfin l'union traversée par tant d'obstacles, mais appelée par tous les vœux comme la récompense d'un héroïsme qui, sans éloulTer la passion, n'a pas cessé d'obéir h l'honneur. Dans ce lapide résumé, nous reconnaissons d'avance toute la tragédie de Corneille ; et cependant, malgré ces apparences, elle est originale [lar \c nv rite dune imitation aussi indépendante que féconde.

Imilalion originale; différenrc des deux Kysicnies draiiialHiurs. - l'uur le démontrer, il nous faudrait analyser parallèlement les deux œuvres'; mais l'une étant trop ctunpliquée, l'autre trop connue, bornons-nous à indiquer les dillérences qui transforment les emprunts et en font presque oublier l'origine. Nous sommes ici en présence de deux systèmes dramatiques tout opposés. L'un, qui se joue en toute liberté dans l'espace et le temps, n'obéit à aucune contrainte; il embrasse une longue période d'hLsloirc nationale, et en déroule toutes les phases dans la biographie d'un héros que le poète peut suivre de près, comme un témoin familier, à la manière des poètes cycliques de l'ancienne Grèce, ou des trouviies épiques de la vieille France, depuis le jour où on lui

1. Voir la thèse do M. E. Roy, De Joan. Lwi. Gutxio Battacio contra dom. Juan, (iiilonium ditputante (Querella littérairt de Balzac et du /'. Goulu), Paris H.Thc«Uo. ISW.

â. l)i\-hnit mois séparent la troisième journée do la première. Le premier acte dure un jour, le deuxième trois mois, le troisième un peu moins.

3. Ou trouvera cette analyse comparative dans l'édiUoades (iratuU Acn'Miiu, t. III, p. '207-238.

chausse les éperons jusqu'à celui qui verra ses reliques invin cibles reposer en paix à côté de sa Chimène. Incidents particuliers de sa vie, aspects d'une scène changeante, contrastes solennels ou comiques, accessoires grandioses ou plaisants qui accompagnèrent ses aventures et leur servirent de cadre, tout se groupe, se croise et se heurte dans ce panorama qui nous transporte, sans autre souci que l'unité d'intérêt, d'un palais dans une salle publique, d'une ville dans une autre, d'une salle de conseil sur un champ de bataille, de manière à mêler les surprises de l'imprévu à la peinture de toute une société disparue. De l'ampleur, de la variété, le relief du détail réel, l'exactitude du costume, l'expression qui précise, la couleur qui localise, voilà les avantages de cette inspiration toute populaire qui parle aux yeux et amuse la curiosité, mais la dissipe et l'étourdit par le pêle-mêle d'une action diffuse et discursive, plus .épique que dramatique.

La poétique de Corneille; analyse psychologique d'une ct'isc morale. — L'autre procédé, celui que Corneille inaugui^e, parait au premier abord moins vivant et trop abstrait. Mais ce qu'il perd en surface, il le gagne en profondeur. Au lieu de faire, comme Guilhem de Castro, une sorte de voyage de long cours, qui nous promène à travers mille légendes enchevêtrées et entrelacées de manière à fatiguer l'attention du spectateur, il se réduit à l'étude d'une crise unique, enfermée dans des limites étroites qui obligent le poète à condenser une matière éparse pour faire œuvre d'art, et d'art tout français, c'est-à-dire de réflexion, de choix et de goiit. Au mouvement, au tapage, à la succession rapide des décors et des épisodes où s'égayait et se perdait parfois une fantaisie exubérante, il va substituer l'analyse d'une situation morale où il cherche l'homme luimême plus que l'individu, et la vérité déflnitive des sentiments plus que la vraisemblance passagère des mœurs ou des caractères. Supprimant donc les longueurs, les accidents particuliers, les dissonances ou les hasards qui ne sont que des arabesques courant sur le canevas de la fable, il la dégage de ces broderies, et tourne en psychologie tout ce qui n'était dans son modèle que caprice pittoresque et combinaison extérieure. Il élimine, il approprie, il condense, il clarifie et sohdifie en

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quoique sorte des éléinenls trop llotlants auxquels matiquait un contre (ruttraclion. Mettre des passions aux prises, uou eu incarnant chacune d'elles dans des personnages dilTérents, sortes de marionnettes héroïques aux élans rectilignes. mais en choisissant pour théâtre du conllit de ces passions l'àme consciente et tourmentée d'un seul et même personnage, voilà quel fut le coup de maitrc de Corneille. 11 rencontra le germe de cette formule dans le Cidde Guilhcm de Castro, et la déga géant de toutes les outrances de ton et de goût de son modèle, il trouva sa voie, qui devait être celle de la tragpdie française, € comme on découvre, a dit Voltaire, un sentier couvert de ronces et d'épines >. Mais le sentier existait déjà, ne l'oublions pas, et la dette de Corneille envers Guilhem de Castro reste grande. Pour en sentir l'étendue, ne suflit-il pas de rappeler que l'idée première et le dessein général de l'entrevue de Chimcne et (lu Cid, aprc'S que ce dernier a tué le comte, étaient déjà dans l'original esjiagnol? (Juel trait de lumière pour le père de la tragédie psychologique ! Quelle révélation de la puissance dra malique de ces combats du cœio'dans lesquels tout iart consvitc principalement, suivant le mot de Voltaire à l'adresse du grand Corneille '.

Comparaison du procédé espagnol et da français. — Cette réserve faite sur le fond, et pour rendre pleine justice à l'au leur espagnol qui eut l'honneur de suggérer la merveille du Cid, quelques exemples rendront plus manifeste, chez Corneille, l'intention d'accommoder aux exigences d'un puhlic français tous les motifs dont il s'em|iare en les modiliant avec niic habileté dès lors magistrale.

Ce parti pris se révèle dès les premièi-es scènes. l)ans le drame espagnol, tout le début est en tableaux. On y voit Rodrigue qui vient faire la veille des armes; c'est le roi luimême qui le reçoit chevalier, selon la formule, en grande cérémonie, devant l'an tel de saint Jacques, en présence de la reine,

1. On mesurera à la fois la fono du g<^nio do Corncillo ot 1 «étendue do sa lotto envers son module, on comparant d'ahord Icntrovno de Chimi'no e» du I id, dans Corneille (acte IH, se. iv), à son analogue dans liuilhcn» do Castro, Uition des Grands Écrivains, t. III, p. 2-23, ot ensuite en lisant la deuxièuio i-iitrovue (aclo V, se. i) où Corneille a décuplé, on lo renouvelant, relTct pathétique que lui avait suggéré son modèle.

de Chimène et de l'Infanlc, dont la rivalité commence dès cette heure, et va se rattacher pour nous au souvenir d'un spectacle qui a saisi les regards. Chez Corneille, rien de tel : tout se passe en préparation logique, en confidences destinées à nous exposer au plus vite les préhminaires d'une action qui n'a pas de temps à perdre, et court droit au nécessaire.

Après l'insulte qui, conformément à la tradition, a lieu dans la salle même du palais, en présence du roi, ce qui eût paru intolérable à l'étiquette française, Guilhem de Castro nous montre don Diègue rentrant dans sa demeure : il commence par dire à ses fils de sortir ; puis là, seul en sa salle d'armes, pour essayer s'il pourra tenir tête au comte, il détache une de ses épées d'autrefois; mais, en la voulant manier et en s'escrimant, il s'aperçoit qu'à chaque coup de fendant ou de revers, le fer trop pesant entraine son bras. C'est une épreuve toute naturelle et qui parle aux yeux. Mais Corneille a craint l'ironie; et pressé par Aristote, il n'a gardé de son modèle que le monologue où la chose se traduit ainsi en idée :

Et toi, de mes exploits glorieux instrument, Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense, M'as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains. Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

Citons un autre indice moins frappant de la même préoccupation. Lorsque le vieillard est convaincu de son impuissance, il fait appeler ses trois fils; et, pour tenter le courage de chacun d'eux, il leur serre successivement le poignet, ainsi que dans le romancero espagnol qui servait de thème à Guilhem de Castro. Les deux premiers en crient de douleur, comme des femmes; aussi les chassa-t-il de sa présence avec colère et mépris : « Infâme ! dit-il à l'un, mes mains sont-elles les griffes d'un lion, et, quand elles le seraient, devrais-tu faire entendre de si indignes plaintes? Tu te dis homme! Va-t'en, honte de mon sang! » — Mais quand vient le tour de Rodrigue, qu'il mord au doigt jusqu'au sang, voyant le rouge lui monter au front, et la menace aux lèvres, alors il reconnaît en lui « le fils

lie son âme », et lui coiiliatil sa vengeance : « Si je ne lai pas appelé le premier, ajoute-t-il, c'est que je t'aime le mieux. Je voulais conserver en toi l'illustre avenir de ma race. »

Une telle scène, qui sentait si terriblement la rudesse du moyen âge, Corneille ne pouvait la reproduire devant des spectateurs étrangers à des traditions toutes locales, et qu'eût révoltés la crudité d'un si grossier spectacle '. Aussi n'a-t-il gardé que l'âme enveloppée par ce symbole tout matériel. Répudiant donc la lettre brutale qui lui gâtait de beaux sentiments, il en a sauvé l'esprit; et, ne donnant plus à don Diègue, qu'un fils unique, il débute par ce trait décisif : * Rodriijue, astii du ca>ur? » N'est-ce point entrer, de prime saut, et d'un bond, à la française, dans le sublime d'une situation qui serait devenue comique si elle s'était servilement assujettie à la donnée primitive?

Ces rapprochements, nous pourrions les multiplier. Ainsi dans la Jeunesse du Cid, lorsque don Diègue vient défendre son fils, il raconte que devant son ennemi étendu sans vie à ses pieds, ^ a porté la main à sa blessure, et que, comme le voulait le code de l'honneur chevaleresque, il a lavé (liltéralemenl) avec le sang du mort la place du soufflet dont il fallait effacer la trace. Puis il montre sur son visage l'empreinte encore sanglante. Voilà bien l'Espagne à demi barbare, avec cette dureté de mœurs qu'attestent encore ses combats de taureaux '. Mais notre délicatesse n'eût pas souflert pareille sauvagerie, et Corneille, qui le savait, fit de ce détail réuhste une métaphore aussi adroite que liera :

Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage, Meurs ou tue.

Voilà le seul mot que pouvait supporter une oreille française.

1. Nous regrettons, on revanche, quo Corneille n'ait pu reproduire l'admirable sciMio ilii lépreux secouru par la charité ilo Kodriguo qui le couvre do son manteau, le fait manger au ni^'mo plat que lui, et dormir sous sa garde. Apr^s ce sommeil, le mendiant, transfiguré tout à coup, apparaît sous les traits do Lazare, pour bénir le grand Cid, et lui promettre, au nom do Dieu, la viot>Jir«< sur tous, et toujours, mOme après sa mort, â défaut do cet épisode, celui do l'apparition de saint Jacques, introduit dans le livret du récent opéra du Cid, a produit un grand clFct sur la scène lyrique, plus acccsuiblo au merveilleux.

2. C'est ainsi que chaque peuple se montre dans ses œuvres : cbes Shakespeare, on retrouve l'Anglais et ses combats de boxe.

La tyrannie des «rois unités. — Mais c'en est assez pour prouver qu'en toute rencontre il corrige, abrège, redresse, élague et simplifie '. Il y était d'ailleurs forcé par les servitudes que la poétique d'Aristote, récemment remise en vigueur par Chapelain, faisait peser sur lui ^. M. Fauriel a même pu dire que tous ses personnages ont l'air de travailler à Vheure, tant ils sont pressés d'agir le plus possible dans le moins de temps possible. Parmi les précautions qu'infligeait au poète la règle des trois unités, on doit remarquer l'artifice dont il use pour expliquer la soudaine invasion des Maures et leur brusque déroute. Supposant que le souverain de Castille régnait à Séville, deux cents ans avant que cette ville fût reprise sur les infidèles, il a placé son épisode à l'embouchure d'un Guadalquivir raccourci, et bouleversé la topographie et l'hydrographie, afin d'avoir à son service la ressource d'une marée complaisante pour la loi des vingt-quatre heures. Ne soyons donc pas trop sévères pour certaines invraisemblances qui subsistent encore, et surtout pour celle que Chimène accuse en disant au V'^ acte :

Sire, quelle apparence à ce triste hyménée, Qu'un même jour commence et finisse mon deuil, Mette en mon lit Rodrigue, et mon père au cercueil?

Outre que le roi répond avec bon sens :

Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes,

et console Rodrigue en ajoutant :

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi;

\. Les scènes empruntées à Guilhem' de Castro sont :

Acte I. — La querelle du comte et de don Diègue, se. m. — Le monologue de don Diègue, se. iv. — L'entretien de don Diègue et de Rodrigue, se. v et vi.

Acte II. — Le refus du comte qui ne veut pas donner satisfaction à don Diègue, se. I. — Le dcii de Rodrigue, se. ii. — La démarche de Chimène implorant la justice du roi, se. ix.

Acte III. — Le dialogue entre Rodrigue et la suivante de Chimène" se. i. — L'entrevue de Rodrigue et de Chimène après la mort du comte, se. m.

Acte V. — Le stratagème dont s'avise le roi pour forcer Chimcno à l'aveu de son amour, se. v.

2. Après la soumission de Corneille à l'Académie, qui consacre le triomphe des Réguliers contre Jean de Schclandre et autres Irréguliers, la Pratiqu-i du théâtre de l'abbc d'Aubignac (1G57) sera encore plus tyranniquc.

il convient plutôt de phiiiulre Corneille que les régiMits du llicàlro, de jotu" en jour plus des[>otes, condamnaient h marcher toujours montre on main, pour en finir séance tenante, cl dans le temps voulu. Rappelons-nous qu'on ne lui eût pas fait grâce d'une lenteur. 11 fallait que du malin au 'soir, et du soir au matin, il trouvât moyen de peindre et de justifier les plus incroyables revirements de colère ou d'amour, sans une minute d'arrêt, sans une seconde pour respirer *. Combien ne dut-il pas envier Guilhem de Castro, prenant si libéralement ses aises, et pouvant se mouvoir, sans entraves, dans le va-et-vient des circonstances qu'il lui était permis d'aborder par le détail naïf et tout familier ^i Mais en faire autant, c'eût été révolter riiùtcl de Rambouillet. Il se résigna donc aux sacrifices inévitables, et ce fut peut-être un mal pour un bien; car cette nécessité nous a valu la nouveauté d'une pièce fortement liée par une logique si pressante que le spectateur, lui non plus, n'a pas le It'mps de se reconnaître et de se refroidir.

Le véritable Niijet de la pièce. Ia latte morale. Action, nœnd, péripétie, déiioûnieiit. — L'action tragique est ici tout intérieure et devint le modèle de cette tragédie psychologique qui consiste essentiellement dans les combats du cœur, dont C Abraham saaifiant de Théodore de Bèze avait été, cent ans plus tôt, la mémorable ébauche.

Si notre théâtre ménage des plaisirs à la raison, l'honneur principal en revient à Corneille qui, le premier, suscita l'admiration et la pitié par un spectacle noble et touchant, soutenu par un intérêt assez savamment progressif pour varier, entre la crainte et l'espérance, une situation unique et pourtant tou jours nouvelle.

1. Ceci n'est point exnpciration. Pour expliquer tous les exploits de son htfros, Corneille no dit-il pas ingénieusement :

Rodrigue a pris haleine en vous les racontant?

'i. Il y a là des scènes qui font penser au rôle de Sancho près do don Quichotte. Au moment où les Maures ravagent la plaine, Guilhem de Casiro montre un berger qui s'enfuit dans la montagne, au plus haut des rochers. Le combat tormint', après avoir assist«5 à la victoire de Uodriguo et à ses grands coups d't'pi'e, ce berger, le bouil'on do la pièce, le yjicdi-o, que les E&pagnols mêlent à leurs plus soml)res drames, comme Shakespeare fait du clown, s'écrio : • Pai ma foi I il y a i>laisir à les voir comme cola du dehors. Ces spectacles, il faut toujours les regarder do haut. »

Voilà ce que ne comprit point l'Académie, dont Terreur fut de croire que le véritable sujet du Cid était son mariage avec Chimène, et non pas la crise où la passion et le devoir se combattent à armes égales, sans que l'un faiblisse au pi'ofit de l'aulre, se suivant, selon l'expression pittoresque de M. Nisard, « comme l'ombre suit le corps ». Pour produire cette lutte, il fallait l'injure violente qui oblige Rodrigue à tuer le père de son amante, et Chimène à se venger de celui qu'elle aime, jusqu'à demander sa mort qu'elle craint d'obtenir. Le soufflet donné par le comte est donc le nœud de la pièce. Après le duel et ses suites sanglantes se pose le problème moral. Quant à la péripétie qui en prépare la solution, nous la trouvons dans la double victoire que remporte le Cid d'abord sur les Maures (ce qui met le libérateur de l'Etat à l'abri de tout châtiment), puis sur don Sanche (ce qui, selon les règles de la chevalerie, satisfait l'honneur de Chimène). Il ne restait plus qu'à précipiter le dénoûment '. Or on peut dire que Corneille accorde l'intérêt sympathique excité par ses héros avec tout ce que réclamait la bienséance. Un des ressorts qu'il emploie est la' méprise de Chimène persistant à croire que Rodrigue est mort, lorsque don Sanche lui apporte son épée. On a blâmé ce moyen, mais à tort, selon nous : car il a l'avantage de forcer le désespoir d'une amante à l'aveu public qui trahit sa passion. Pour ce qui est de l'union qu'elle désire, tout en s'y refusant provisoirement, elle nous semble légitimée par les vœux que forme chacun de nous; et d'ailleurs elle ne s'accomplira que plus tard, puisque le poète la subordonne aux périls nouveaux que Rodrigue va courir dans une expédition d'outre-mer contre ces Maures qu'il a chassés du continent.

On voit par là que toutes les difficultés sont éludées ou sau-

1. Dans un poème épique, dramatique ou romanesque, le nœud est l'endroit où se manifestent soit des obstacles qui s'opposcut à l'accomplissement d'un dessein annoncé dans l'exposition, soit des difficultés qui compliquent les perplexités d'un ou de plusieurs personnages. — La péripétie est un changement subit de fortune éprouvé par les acteurs principaux; il peut y en avoir plusieurs dans la môme pièce, mais elles doivent être la conséquence logique des passions qui animent les personnages, ou des incidents déjà vus dans la pièce, ou antérieurs à l'exposition et dits par Corneille faits d'avant-scène, suivant une expression commode et qu'on n'aurait pas dû laisser perdre. — Le dénoûment est l'événement final qui tranche le fil de l'action et fixe les incertitudes.

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vées. Pleine, soutenue et rapide, l'action est conduite avec une singulière adresse. A peine pourrait-on relever quelques délauts de contexlurc, du reste très légors ', dans certaines entrées ou sorties. Encore ces petits accidents ne sont-ils ini[Milal)l(>s qu'au souci trop inquiet d'observer Tunité de temps et de lieu -. Kn résumé, la dextérité de construction est digne du maître qui excellait à mêler ou démêler les fils d'une intrigue, et(|ui devait même finir par abuser de sa maîtrise en ce genre, témuin llcrnrHuf!.

Len varacti'rvH. — L« CId de l'IiiNtoirc cl de la léK^'nde: les rliroiii<|U('«< et les roiiianreroN. — Puisque le dévelop[ieniciiL dos caractères est ici tout le drame, esquissons la physionomie des personnages qui le dominent.

Le Cid (pour commencer par le principal rôle) n'est point une figure imaginaire; car il a son histoire et sa légende. La chroni(pie nous ap[)rcnd que llodrigue Diaz de Bivar, qui mourut :n lOOU, lut d'abord au service de don Sanchc, roi de Castille, lequel avait guerre contre son frère Alphonse, roi de Léon et des Asturies. Or, bien loin d'être le type de toutes les vertus chevakrcsques, il parait n'avoir été qu'une sorte de terrible condoltiore, vendant inditléremment sa protection à tous les seigneurs qui pouvaient payer largement ses services. II débuta par une perfidie et un parjure, qui valurent à son premier maître et seigneur la possession des deux royaumes disputés par ce dernier à son frère '. Puis, après la mort de don Sanrhe,

1. Au premier acte, Chimèno s'dclipso bien brusquement devant l'Infante. A l'instant in/'ino où celle-ci envoie un page à sa rochercho. — L'Infante, elle aussi, va tlisparaitro sans raison apparente pour laisser la place au comte et & don Diô^uo qui sortent du conseil.

Au deuxième acte, l'apparition du roi et de ses trois courtisans (apr^s la ■cène v) est inattendue.

Au Iroisi'hiie acte, la sortie do Chim^^o et do Kodripuo laisse un instant la Silène vide au vieux don Dingue qui vient chercher son flls. Celui-ci n'arrive que par un effet du hasard.

'J. iji Corneille s'ost tenu dans les limites iK's vingt-quatre heures, il n'a pas obscrv«> aussi strictement l'unité do lieu. Il habite bien dans la in*nii> vu;, mais tour à tour dans la maison de Chimèno ou do don Dingue, dans 1 du mi ou «lans la rue. Le premier et le deuxième acte offrent 'hactin tr

'• troisième ol lo quatrième chacun deux, le cii< ,re. i .,i

is se font a vue au 'riu'àireKranç.iis, sans trou! ir leur

I . . .anco lo plaisir ilu puMii-, qui on a vu bien d'auir^ j ..i.

3. 11 avait étt* siipuli5 otilro les deux tVèrcs que celui qui serait vaiiuu . tvicrait «OD royaume A l'autre. Saoche «t les CaatiUaaa ayant eu le dessous, Alphonse

ce fut lui qui fit prêter serment au prince Alphonse, à celui-là niLMiie qu'avait dépouillé sa déloyauté, et dont il épousa la cousine, Chimcne, lille de Diego, comte d'Oviedo. On a même une charte de donation authentique faite à cette occasion. Mais après une expédition victorieuse contre un roi maure, il fut accusé par un ennemi, le comte Garcia Ordonez, d'avoir retenu une partie des présents qu'il devait remettre à son souverain; et, banni des Castilles, il devint chef de bande, s'enrôlant à la solde des roitelets chrétiens ou musulmans, qu'il rançonnait ou servait tour à tour. Ce "fut ainsi qu'il aida successivement Moctadir, Moutamin et Mostaïn, souverains de Saragosse, non sans, jouer avec eux au plus fin, et pousser habilement ses affaires; car, chargé par eux de mettre à la raison Càdir, roi de Valence, il en lit son propre tributaire; et, s'établissant dans la province, il répandit l'effroi tout à l'entour.

On a le chiffre des sommes qu'il levait à main armée sur les comtes de Barcelone, d'Alpuente, de Murviédo et autres seigneuries, jusqu'au jour où, Câdir ayant succombé de mort tragique, il vint, sous prétexte de le venger, assiéger la ville de Valence. « Il s'y cramponna, dit un témoin oculaire, une de ses victimes, comme le créancier au débiteur.... Combien de jeunes lilles épousèrent les pointes de ses lances, et furent écrasées sous les pieds de ses insolents mercenaires! » Bref, il la serra de si près, qu'une horrible famine la réduisit à se rendre le 15 juin 1094; et dès lors, parvenu à ses fins, maître de la proie qu'il ne lâcha pas, il ne songea plus qu'à exterminer les Maures. Il en fut bientôt l'épouvante, mais sans pouvoir achever son dessein. Car il mourut de colère en 1099, à la suite d'un échec éprouvé dans une expédition contre la cité de Xativa. Il avait environ soixante-treize ans. Les infidèles prirent alors leur revanche; et en mai 1102 ils forcèrent les chrétiens à s'exiler de Valence, après l'avoir brûlée. Chimène emporta le corps de son époux, qu'elle fit ensevelir dans le cloître de Saint-

crut à l'exécution de la parole jurée, et défondit de poursuivre les vaincus. Ce fut alors que Rodrigue, relevant le courage de son roi, lui dit : lo Voilà que les Léonais reposent sous nos tentes, comme s'ils n'avaient rien à craindre : ruons- .nous sur eux à la pointe du jour, et nous serons vainqueurs ». Ainsi fut fait, et, après un massacre, Alphonse se vit pris, et jeté dans un cloître, d'où il ne so sauva que pour l'exil.

Piorre de Cardcfla, prè? de HurROs. Elle lui survécut cinq années.

Tel est l'aventurier que l'histoire nous montre soldat du (llirist et de Maliomet, recrutant ses bandes dans la lie de la 'Société musulmane, manquant aux serments les plus solennels, t't hnilant ses prisonniers à polit feu, ou les dormant à déchirer h ses dogues. Ce démon, qui linit par conquérir une espèce de couronne, est pourtant celui qui sera représenté par la poésie comme la (leur d'amour et de courtoisie. Déjà manifeste dans la chronique rimée du xii° siècle, celte épuration s'accomplira si définitivement dans les romanceros que, sous l'hili|)|»e II, on songera à caijoniser le Cid.

Le Cid de Corneille, idéal elietaleresque; la religion du finiiit d'Iinnneiirt la |)»swion( llayard et Taiierède. — Pour laiie de lui l'idéal de la ciicvaleiiL-, (Corneille n'eut donc qu'à recueillir l'héritage des vieilles légendes. Sachons-lui gré d'avoir introduit le premier le moyen Age sur notre scène, et d'avoir ouvert ainsi des sources qu'allait trop brusquement larir l'imitation générale des Grecs et des Romains. Nul n'était plus propre à ressusciter ces époques primitives où se déployait lilucment la grandeur dos caractères; car sa fierté native lui en ofl'rait l'image dans ses instincts mêmes, et nous savons s'il était prompt à répliquer, comme son héros, à ses envieux :

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée!

D'ailleurs, il avait entrevu les puissantes figures qui venaient de jouer leur dernier rôle dans les guerres eligicusos. ou les luttes de la féodalité mourante. 11 en gardait la mémoire réconte, et la lraditi(Mi distincte. Or, si les préjugés littéraires qu'il subissait en murmurant rompéchèrent d'être l'artiste minutieux qui pousse jusqu'au scrupule le respect de la couleur locale, s'il altère la conception du Cid par certains traits qui rappellent trop la subtilité contemporaine et la métaphysique d'une galanterie mise à la mode par les salons, il n'en est pas moins resté fidèle à l'esprit général du type qu'il fait revivre; et en Hodrigue ressuscite vraiment l'Ame des preux.

Le point d'honneur, voilà sa religion. Il est bien d'un tom|>s où un outrage était moins un fait qu'une idée, où l'on sérail

âO CORNEILLE.

mort de douleur et de honte, si l'on n'avait obtenu satisfaction d'une offense. Ces délicatesses ne pouvaient manquer de plaire à tant de gentilshommes dont l'épée ne demandait qu'à se signaler. Rodrigue était de plus transporté par un feu de jeunesse qui devait séduire toute une génération ardente, qu'on pourrait appeler l'avant-garde d'un siècle ambitieux de faire parler de lui. Il y eut donc dès l'abord entente cordiale entre le héros et ceux qui l'applaudirent.

La passion qui chez lui s'alliait à la valeur aidait encore au charme sympathique qui se dégageait de tout le personnage. Car l'amour et la gloire s'associaient en son cœur, comme dans les romans d'alors. Aussi intrépide que Bayard, il avait la flamme de Tancrède pour Clorinde, mais sans fadeur, et avec une intensité qui défiait les sourires. Depuis le Tasse on n'avait pas vu si parfait accord de vaillance et de tendresse. En dépit de certains raffinements, qui d'ailleurs flattaient le goût des mondains, on fut donc ravi par la candeur de son accent, par ses élans d'enthousiasme, par sa noblesse d'attitude, par les brefs éclairs ou les brusques essors d'une parole tour à tour épique et lyrique *, dont la verve faisait tout passer, depuis le bel esprit et ses traits les plus déliés -, jusqu'à ces rodomontades castillanes ^ qui, sur ses lèvres, semblaient avoir la grâce d'un premier mouvement involontaire.

Chiinène. La flUe et ramante. La bicuséance et la passion. — Mais Corneille eut, si je ne me trompe, plus de mérite encore à conquérir en faveur de Chimène les suffrages qui la protégèrent contre une cabale aveugle ou injuste. Car, outre que son génie le portait de préférence vers l'expression des vertus viriles ou altières, il est certain que des casuistes pou-

1. Les stances, malgré leurs concetti, sont toujours attendrissantes. La musique seule était capable de bien rendre les orages de son âme : et M. Massenet nous l'a bien lait voir.

2. Il abuse de l'antithèse, il s'analyse trop ; mais la situation lo veut.

3. Quand Chimène lui laisse entendre qu'elle l'aime encore, il s'écrie :

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants, Unissez-vous ensemble et faites une armée, Pour combattre une main de la sorte knimée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.

v.iicnt se récrier, en face d'une héroïne qui s'entretient deux lois, dans sa propre maison, avec le meurtrier de son père, cl lui déclare des sentiments qu'elle devrait s^ dissimuler à elleniéme. Corneille dans sa candeur ne convient-il point qu'elle lait « des Taux pas et des glissades », dont elle s<; relève sans doute, mais susceptibles pourtant de scandaliser ceux qui la jugeaient au nom de la morale abstraite, et de ses principes généraux, comme fit l'Académie? Ces docteurs de sens trop rassis eurent le tort de s'en prendre précisément à ce qui touchait le plus les spectateurs, à ces l'aiblesses que chacun de nous protège par sa pitié contre le triste et rigoureux devoir qui les combat.

Oui, ce qui nous intéresse aux douleurs de Chimène, c'est que nous retrouvons en elle l'amante de Rodrigue plus encore <\nc la lilie de don Gomez. Ce nesl pas que sa piété filiale soit jamais en faute : car venger son père est aussi son point diionncur, et elle poursuit le cher coupable avec une telle âpreté qu'on a pu la regarder comme l'ostentation d'une vertu fastueuse. Mais ce procès criminel qu'elle intente obstinément, on sent qu'au fond elle désirerait le perdre. Bien que son «leuil soit cruel, ct»mment aurait-il la puissance de tourner sa tendresse en haine contre celui qu'elle mépriserait, si par lâcheté de cœur il eût laissé impuni l'outrage paternel? Ne s'écriet-elle pas :

Les accommotlemcnts ne font ricii en ce point. Los alTronls à IMiontu'ur ne se n-pannl point.... Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne te puis bl&mcr d'avoir fui l'infaraie.

Son désespoir ne l'empcche donc nullement de reconnaître qu'il y eut de l'inévitable dans ce duel funeste dont elle serait lière pour le vainqueur, si la voix du sang lui permettait de se l'avouer. Sans aller jusqu'à dire avec l'auteur espagnol : t Chimène et lui s'aimaient; depuis la mort du comte, ils s'ado- •iit », nous soupçonnons pourtant que tout ne procède pas du • l'ur dans l'explosion de ses ressentiments. Parfois ils viennent de la tête : ce qui le prouve, comme le remarque finement M. Nisard, c'est que chez elle « le devoir a plus d'esprit que la passion ». On voit qu'elle s'excite, qu'elle se monte, qu'il entre

un peu d'illusion dans cette colère qui souvent pourrait bien être encore une forme de l'amour.

Au contraire, que de naturel, que de douceur —une douceur que ne retrouveront plus, hélas! les héroïnes de Corneille, Pauline excep'lée, — et quelle bonne foi naïve, quand elle cède à son entraînement irrésistible! C'est ce dont témoignent les deux scènes maitresses entre Ghimène et Rodrigue, d'un effet si nouveau (acte III, se. IV, acte V, se. i). « Dès que ce malheureux amant se présentait devant elle — constate Corneille qui, comme tous les hommes de théâtre, les yeux braqués sur le parterre, à la représentation, prenait conseil de ce maître des maîtres, — il s'élevait un certain frémissement dans l'assemblée qui marquait une curiosité merveilleuse. » Dans la première entrevue, ne se découvre-t-elle pas par ce mot : « Va, je ne te hais point »? Dans la seconde, n'ose-t-elle pas dire plus clairement encore :

Sors vainqueur d'un combat dont Gliimène est le prix?

Quand le roi, pour l'éprouver, annonce brusquement la mort de Rodrigue, voyez comme elle change de couleur, tout en disant pour sauver les apparences :

Sire, on pâme de joie ainsi que de tristesse.

Si elle joue l'indifférence, si elle se flatte de n'être jamais à Rodrigue, c'est qu'elle cherche à se tromper elle-même. Si elle accepte le duel avec don Sanche, c'est qu'elle espère bien un triomphe pour son amant. Aussi qu'arrive-t-il? Lorsque son champion entre inopinément, et dépose à ses pieds l'épée qu'elle croit teinte du sang de Rodrigue, elle ne lui donne pas le temps de s'expUquer, mais, lui coupant la parole, elle l'insulte, et le traite d'assassin :

Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant N'eût jamais succombé sous un tel assaillant!

Dès lors, adieu la dignité! Ce n'est plus qu'une amante forcenée qui ne veut rien entendre et a perdu toute mémoire. Le chevalier qu'elle s'est choisi, elle le méconnaît à ce point qu'elle

lui crierait volontiers comme Ileimione à Oresle, assassin de

I'miIius, sur son ordre : Qui te l'a dit? Après le délire d'un

l.il qui la compromet et l'engage, il est vrai qu'elle court au

lais du roi, et le su|)plic de lui épargner un odieux hymen,

I lis elle a beau se dire prèle à entrer dans un cloilre, on ne

■ laint plus pour elle un pareil dénoùment, et si Rodrigue se

croit encore obligé de lui oflrir sa tète, c'est une pure formalilé

que nous ne prenons pas au sérieux. Car les choses en sont

venues à ce point que le mariage est de nécessité : ce ne sera

)tliis qu'une question de temps.

Don Diè^ue, le {;cntllhoinnic et le porc féodal. — Dans celle liagédie, où la jeunesse a les premiers rôles, la vieillesse, elle aussi, lait grande figure; témoin don Diègue, dont l'allitude est encore ici la plus héroïque. Gentilhomme et père, il aime tendrement l'héritier de son nom ; mais, l'honneur une fois compromis, il n'hésite pas à risquer une vie plus précieuse que la sienne. Meurs ou tue, s'écrie-t-il; et que le châtiment soit aussi prompt que l'outrage! Car il ne peut rester, même une liriiro, sous le poids d'un alTronl; sa fierté ne supporte pas

I attente, cl Corneille, selon l'éloquente remarque de Saint-Marc Girardin, * se reprocherait de laisser reparaître les cheveux l)lancs de ce vieillard, avant qu'ils fussent vengés ». Aussi

II assistons-nous pas aux alarmes qu'il doit éprouver durant le combat. 11 ne peut se montrer qu'après la victoire. D'ailleurs l'intérct de la tragédie ne souffrait pas qu'on vil ses larmes : elles eussent afl'aibli l'impression que devait produire en nous l'iallexible fatalité de la loi à laquelle il faut que Rodrigue sacrifie son amour. Son affection paternelle n'éclatera donc que dans la joie du triomphe qui l'a sauvé lui de la honle, et son fils du péril.

.... Ne mêle point de soupirs à ma joie,

Laisse-moi prendre haleine alin de le louer.

Ma valeur n'a point lieu de le désavouer;

Tu l'as bien imiloe, et ton illustre audace

Fait bien revivre en toi les héros de ma race.

C'est d'eux que lu descends, c'est de moi i|ue lu viens;

Ton premier coup d'épée égale tous les miens.

KTUbBS LITTËKAinES. I. — 3

Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, Viens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut jadis l'affront que ton courage elîace.

(Acte m, se. V.)

Or ne croyons pas que maintenant sa tendresse veuille épargner à Rodrigue de nouveaux hasards. Lorsque l'amant de Chimène s'écrie que la vie lui est odieuse, don Diègue lui répond d'aller combattre les Maures, qui viennent de débarquer :

Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort.

(Acte III, se. VI.)

Outre qu'il a confiance dans une valeur qu'il juge invincible, son expérience sait bien que, pour relever un cœur abattu, le plus sûr est d'opposer une passion à une autre, et qu'il est plus facile de distraire la douleur que de la consoler. Il espère donc que la gloire sera pour lui comme le dérivatif de l'amour. Le même sentiment l'invite encore à ne point ajourner le combat provoqué par le défi de don Sanche : •

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