‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 29 sur 133 · II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE

ronipée, lo iiriiifiiial liéros, est invisible. — C'était une conceplinn hardii' jusqu'à la lèmérilé que de fonder un drame sur la mémoiie d'un héros invisible qui n'en devient pas moins lame de l'action; car il la remplit tout entière de sa présence, rimime s'il vivait encore, et agissait sous nos yeux. Oui, l'ombre lin t,'rand Pompée semble planer sur chaque scène et on peut iè|»éler, pour toute la pièce, le mot de Lucain : Il s'y dresse l'ombre d'un grand nom {Stat magni noininis uiiibra). Au pre-

niier acte, nous assistons au Conseil d'Etat qui décidera de sa mort; au cinquième, nous voyons entre les mains de Cornélic Furne qui contient ses cendres, seule apparition sur le théâtre du vaincu de Pharsale; et cependant, tous les incidents de la pièce se rattachent à l'assassinat dont nous ne sommes pas même les témoins. C'est un calcul dramatique analogue à celui de VAjax de Sophocle où la sépulture du héros l'ait tout Tintérêt des dernières scènes. Mais Pompée survit, non seulement dans la mâle figure de sa veuve, dans l'expression touchante et fière de son deuil, dans les serments de sa vengeance conjugale; mais il inspire des regrets à Cléopâtre, et à César même qui honore de ses larmes l'infortune de son ennemi. C'est pour l'apaisement de ses mânes que périt l'infâme Ptolémée, et des menaces d'éclatantes représailles tei^minent par la perspective d'une revanche cette oraison funèbre dont la mélancolie égale la majesté.

L,*aciion manque de centre. — L'intérêt n'est donc point ici dans l'intrigue amoureuse qu'imposait à Corneille le tour d'esprit contemporain , mais dans les sentiments de pitié qu'excite en nous le spectacle d'une catastrophe digne d'un éternel souvenir. Toutefois, il faut bien le dire : si le cadre est grandiose, on hésite à voir une tragédie dans ce tableau dont les épisodes manquent de lien et surtout de centre. Nous cherchons le sujet, sans être sûrs de le rencontrer. Est-ce la mort de Pompée? Non : car ce meurtre a lieu dès le commencement du second acte. Est-ce la vengeance de cette mort? On pourrait le croire. Cependant, si Ptolémée succombe, c'est pour avoir voulu faire subir à César le même sort qu'à Pompée. 11 est donc puni de cette perfidie plus que de l'autre, et il périt dans un combat où le sort des armes favorise encore le maitrc du monde. Aussi l'allention est-elle indécise parmi des événements d'inégale importance qui la sollicitent sans la retenir. La rivalité du triste roi d'Egypte et de sa sœur, les rendez-vous galants de César et de Cléopâtre, le péril couru par le vengeur de Pompée sont autant de digressions qui déconcertent la curiosité. Le seul personnage capable de nous passionner étant supprimé presque dès le lever du rideau, nous n'avons plus aflaire qu'à des coquins dont la bassesse et la lâcheté nous

POMPÉE. lOo

nivcjUoiil, ou à des héros doiil les proportions colossales échapporil trop aux coiidilions de la nature humaine pour ne pas nu'ior à nolro adiriialiou une sorte do slupcui-. Il en résulte une inquiétude qui refroidit la synipalliic. Mais, en dépit de ces défauts qui sont déjà le symi)lorTio d'un déclin, Tcnsonible se soutient par des beautés supérieures qui délient toute comparaison.

I.c Cf^sar de Lucaln» et relui de Corneille. L'histoire idf'aiiisée. I.e {çoùt de la t;al:iiilerie. — Malgré son périlleux eiigormient pour Lucaiii, Corneille n'a pas voulu dénigrer César, et l'abaisser jusqu'à u'élre, comme dans la Pharsale, qu'un scélérat hypocrite. Il lui a laissé la gloire de la clémence, et ne lui a pas envié cette magnanimité qui sied si bien au pouvoir souverain, même quand elle ne .serait qu'un calcul. Cette alliance de nobles siMilimeuts et de bon sens pratique éclate avec autant de force que d'autorité dans la réponse qu'il fait aux adulations de Plolémée. Ecoutez ces généreux accents :

Et le trône et le roi se seraient ennoblis

A soutenir la main qui les a rétablis.

Vous cussioz pu tomber, mais tout couvert de gloire :

Votre chute ciU valu la plus haute victoire;

Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,

César eût pris plaisir à vous en relever.

Vous n'avez pu former une si noble envie;

Mais (picl droit avicz-vous sur cette illustre vie?

Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,

Vous qui deviez respect au moindre des Romains?

Ai-je vaincu pour vous dans les champs de IMiarsale?

(Acte m, se. u.)

Ce n'est pas seulement la morgue sénatoriale qui lui dicte ce langage. Sous le patricien issu du sang dos Julos, il y a le Romain irrité d'un attentat qui offense la dignité du citoyen : pour comprendre la force de ce sentiment, rappelons-nous Gavius mis on croix par Verres, et dont le supplice fournil à Cioéron cette argumentalion victorieuse où résonne comme un glas la protestation réitérée de la victime : « Je suis ciloyon romain » {Civis sutn roinanus).

Il y a aussi le vainqueur indigné d'une pri lidi.- dont la complicité, même apparente, déshonorerait sou triomphe; il y a le

politique avisé qui repousse l'amitié suspecte des traîtres et des lâches.

Le même instinct de l'idéal a mis Corneille en garde contre les préventions qui rendirent Lucain incrédule aux larmes versées par César, quand on lui présenta la tète de Pompée '. Tout en se déliant d'une tradition qui pourrait bien n'être qu'une légende, il a compris ce qu'il y avait de pathétique dans cet attendrissement d'une grande âme ; et, sans faillir à la vraisemblance historique ou morale, il a représenté par ces beaux vers les émotions contradictoires de l'ambitieux et du héros :

César, à cet aspect, comme frappé du foudre,

Et comme ne sachant que croire ou que résoudre,

Immobile, et les yeux sur l'objet attachés,

Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés;

Et je dirais, si j'ose en faire conjecture.

Que, par un mouvement commun à la nature,

Quelque maligne joie en son cœur s'élevait,

Dont sa gloire indignée à peine le sauvait.

L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise

Chatouillait malgré lui son âme avec surprisé;

Et de cette douceur son esprit combattu

Avec un peu d'effort rassurait sa vertu.

S'il aime la grandeur, il hait la perfidie,

Il se juge en autrui, se tâle, s'étudie,

Examine en secret sa joie et ses douleurs.

Les balance, choisit, laisse couler des pleurs;

Et, forçant sa vertu d'être encor la maîtresse.

Se montre généreux par un trait de faiblesse.

(Acte III, se. I.)

En face de son ennemi, César nous rappelle Paul-Émile allant, dit Plutarque, les yeux baignés de larmes, à la rencontre du roi Persée, vaincu et captif.

Non primo Cœsar damnavit munera visu,

Avcrtitquo oculos : vultus, dum crederct, hîesit;

Utque fidcm vidit scelcris, tutumquo putavit

Jam bonus csso socer, lacrymas non sponte cadcntos

Elfudit, gcmitusque exprcssit pectorc ln-to,

Non aliter manifesta potons abscondero montis

Gaudia quaui lacryuiis.

Quisquis to flore cocgit

Impetus, a vera longo pietato rccessit.

{Phars., IX, vers 1035 et suiv.)

Quand il reçoit Cornélie prisonnière, ses respects semblent la ri'paration d'une injuste disgrâce :

0 (l'un illustre époux noble et digne moitié. Dont le courage étonne, et le sort fait pitié!

IMnl au ^rand Jupiter, plût à ces mêmes Dieux, Qu'Anuiltal eût bravés jadis sans vos aïeux, Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare. N'eut pas si mal connu la cour d'un roi barbare, Ni mieux aimé tenter une incertaine foi Que la vieille amitié (ju'il eût trouvée en moi!

Alors, foulant aux pieds le discord et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, D'oublier la victoire, et d'aimer un rival. Heureux d'avoir vécu pour vivre son égal : J'eusse alors regagné son âme satisfaite Jus(prà lui faire aux Dieux pardonner sa défaite; Il eût fait, à son tour, en me rendant son cu-ur. Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.

(Acte III, se. IV.)

C'est le vœu des poètes et du peuple que César exprime là si éloqucmment. Dans VÉnéidc, Virgile fait voir unies et encore sœurs les âmes de César et de Pompée :

Concordes animae nunc, et dum nocte premuntur.

L'histoire nous permet-elle de croire à la sincérité de ces beaux élans? C'est chose fort douteuse; car ils sont rares, pour ne pas dire impossibles, ces traités de paix entre des rivalités orgueilleuses et jalouses. On ne voit guère ni les vaincus se résigner, ni les vainqueurs se modérer en philosophes. Mais il snlTil que cos mouvements éloquents se fassent applaudir, et honorent l'ànic humaine. Après tout, cette chevalerie est ici d'une parfaite convenance, et répondit un jour aux vœux chimériques des meilleurs citoyens. Ne cherchons donc pas des arguments contre notre enthousiasme. Soufl'rons même que, dans d'autres rencontres. César ait paifois trop d'emphase, et lâchons d'oublier l'impassible simplicité dont témoigne le style de ses Commentaires.

Nous regretterons seulement qu'alin de satisfaire au goût

romanesqne de son public, Corneille ait transformé ce grand homme en Amadis provoquant les géants pour les beaux yeux d'Oriane, ou en héros de la Fronde associant la galanterie aux intrigues politiques. Ne soufFre-t-on pas de l'entendre dire à Cléopâtre :

Oui, reine, si quelqu'un dans ce vaste univers, Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers, S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son maître, J'irais, j'irais à lui, moins pour le lui ravir Que pour lui disputer le droit de vous servir.

(Acte IV, se. iM.)

Non, Cléopâtre ne se vantait pas, même quand elle disait à sn confidente :

Et de la même main dont il quitte l'épée. Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire il se dit mon captif.

Hélas ! Mais, n'abusons point de ces faiblesses contre un beau génie qui ne pouvait impunément s'affranchir de la mode ; mieux vaut le plaindre d'en avoir subi les exigences, et imputer une fois de plus à son temps les travers sans lesquels il aurait couru le risque de déplaire. Si le caractère de César rappelle trop l'Alexandre de Racine soupirant pour Cléophile, il n'en mérite pas moins cette louange de Cornélie :

0 ciel! que de vertus vous me faites haïr!

D'ailleurs, à mesure que le dénoûment approche, Corneille se sépare davantage de Lucain, et relève son héros par le sublime : témoin cet hommage rendu aux cendres de Pompée :

« Restes d'un demi-dieu dont à peine je puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que je suis, De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes; Attendant ces autels, recevez ces victimes. »

Cornélie. Le venvage politique. La femme sons l'héroïiie.

— Le rôle de Cornélie est encore plus relevé. Presque toutes les pièces de Corneille nous offrent des personnages qui, tout

en ayant leurs traits individuels, sont des types généraux dans lesquels il a représenté les passions ou les intérêts d'un pen[>le, d'une classe, d'une caste : tels Nicomèdo, Sertorius, Viriathe, Prusias, la Phénicienne Sophonisbe, et l'AlVicaine Eryxc {Sojjfionisbe). Telle est la veuve de Crassus et de Pompée. En elle respire la fierté de l'aristocratie romaine, avec ses regrets et ses espérances. Vraiment digne de ce Sénat qui défendit de pleurer les morts de Trasimène, et remercia le consul plébéien Varron de n'avoir pas désespéré de l'avenir après le désastre de Cannes, cette fille de Scipion porte en son -cœur l'âme de la République, et mérite cet hommage de César :

L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée, Le sang des Scipions, protecteurs de nos Dieux, Parient par votre bouche, et brillent dans vos yeux.

Nourrie des antiques maximes, elle parle au nom de ces intransigeants qui protesteront par l'épée de Caton, en attendant le poignard de Brutus.

Dès qu'elle apparaît, on respecte en elle la matrone romaine dont la majesté est encore rehaussée par le deuil auguste d'une impérissable mémoire. Elle veut venger non seulement la mort d'un époux, mais la dél'aite de son parti. On a même pu se demander si le héros ne lui tient pas au cœur beaucoup plus que le mari. Mais bornons-nous à dire que sa passion politique est la forme nécessaire de sa fidélité conjugale; car l'héritière d'une cause à laquelle furent unies les destinées de Rome et du monde ne saurait être considérée comme une veuve ordinaire. Le nom qu'elle porte est une responsabilité d'honneur. Elle a le devoir de s'écrier :

0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre, Éternel entretien de haine et de pitié, Restes du grand Pompée, écoulez sa moitié. N'attendez point de moi de regrets ni de larmes : Un grand cœur à ses maux appelle d'autres charmes.

Moi, je jure des Dieux la puissance siiprome. Et, pour dire cncor plus, je jure par vous-mrmc ... De n'éteindre jamais l'ardcu"" de vous venger.

(Acte V, se. 1.)

Si, dans une condition privée, les obligations de la famille, le soin des enfants et le souci des affaires domestiques s'imposent à la mère qui survit, et peuvent étouffer ses larmes, ou distraire sa douleur, Cornélie n'a-t-elle pas aussi les mêmes droits, lorsque, mêlée si longtemps à la guerre civile dont elle a ressenti toutes les blessures, elle se redresse menaçante, et possédée par l'unique passion de la revanche qui consolera son deuil? C'est ce qui fait dire à Saint-Évremond, dans sa sagace et fringante! dissertation sur VAle.vnidre de Racine, en 1660, c'est-à-dire] avant qu'Andromaque eût paru sur la scène : « De toutes les] veuves qui ont jamais paru sur le théâtre, je n'aime voir que la seule Cornélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père, et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit lïdée de l'ancienne Rome et du grand Pompée ». 11 y a du vrai dans cette impression. Pourtant, n'allons pas jusqu'à ne voir en elle qu'une républicaine dévouée seulement à des principes. Ce serait la rendre moins touchante dans ses gémissements, moins terrible dans ses imprécations : car, lorsqu'une doctrine a remplacé le cœur, le fanatisme commence ; et, s'il nous étonne, il ne nous émeut pas.

Ce qui nous charme plutôt dans cette stoïcienne, c'est la lutte des sentiments contraires qui attestent qu'en elle la femme vit encore sous l'héroïne. 11 est visible, en effet, qu'elle a besoin d'un effort pour ne point sacrifier sa haine contre César à l'estime, ou même à la reconnaissance qu'elle éprouve pour sa grandeur d'âme. On dirait parfois qu'elle a peur de faiblir; et voilà peut-être le secret de certaines tirades trop tendues, où l'on sent que le naturel se force, par exemple quand, après l'avoir averti du complot qui se trame contre lui, par cette exclamation pathétique : César, prends garde à toi, elle explique qu'elle veut le réserver pour un châtiment solennel, et sort fièrement sur ce mot :

Adieu : tu peux Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux.

Cette raideur ne trahirait-elle pas la contrainte du combat intérieur qu'elle dérobe sous l'ostentation de ses défis? Ses grands

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airs de force ne seraiont-ils point une altiludc qui déguise rem* barras où se trouve sa générosité réduite ;i subir les bienfaits de celui qu'elle déleste assez pour redouter sa clémence plus que ses rigueurs? Il est vrai qu'elle est quitte envers César : car, s'il châtie les meurtriers de Pompée, elle lui dénonce le complot qui le menace. Cet ingénieux coup de théâtre met à l'aise la conscience d'une héroïne qui, dans ses adieux à César, pourra parler le langage d'un Caton, sans paraître ingrate ou déloyale. Nous laisserons donc Voltaire reprocher à ses plaintes trop de faste ou de subtilité. Tout en préférant Andromaque à Cornélio qui, pour braver la victoire de César, a besoin d'un moindre courage que la mère d'Astyanax pour résister à l'amour de Pyrrhus, nous acceptons ces situations exceptionnelles où figurent des âmes extraordinaires; cl nous croyons que, pour les juger, il sulfll de dire : 11 n'y avail que César qui pût agir ainsi avec Cornélie; il n'y avait que Cornélie qui pût parler ainsi à César.

CléopsUrc. — A ces hantes vertus s'oppose la coquetlerie de Cléopàlre, celte ambitieuse qui veut séduire César pour se faire couronner à la place de son frère Ptoléméc. Dans son Examen de Pompée, Corneille se Halte que ce caractère e garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on peut imaginer de plus illustre ». Il y a là quelque illusion, car il a représenté sous des couleurs trop romanesques cette reine qui valut mieux que sa réputation. De l'aveu même d'Horace qui rend un involontaire hommage à l'iulrépidilé do sa mort, elle eut une âme forte, sous l'apparente frivolité de ses plaisirs, et une grande pensée politique, parmi les caprices d'une licence voluptueuse qui tenait aux mœurs de son temps et de son pays. Dans le conflit des guerres civiles elle avait vu la lutte de deux mondes, l'Orient et l'Occident, qui lot ou tard devaient se séparer; et son idée fixe fut dès lors de reconstituer la monarchie d'Alexandre. En séduisant César, elle ne songeait qu'à tenter par lui ce qu'elle faillit accomplir avec cet Antoine qui l'appellera impétueusement « son vieux serpent du Nil », dans Shakesiieare. Même après Actium, ne voulait-elle pas, dit Plutarque, faire traîner ses vaisseaux par l'isthme de Suez, pour aller avec le triumvir vaincu fonder un nouvel empire des Indes, ayant alors peidu le sien?

Voilà des traits que Corneille a méconnus. Tout en soupçon-

nant « qu'elle se servait des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune », et qu'elle s'attachait à la puissance de sesainaiils plus qu'à leur personne, il a le tort de la faire trop souvent parler comme l'héroïne du Cynis. Ne dit-elle pas de César :

Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux, etc.

(Acte II, se. I.)

Mais ces fadeurs qui nous font aujourd'hui sourire charmaient alors les lecteurs de Mlle de Scudéry et de La Calprenède. Ce qui excuse Corneille, c'est que le personnage de Cléopâtre a porté malheur à la plupart des poètes. Shakespeare lui-même, dans son Marc- Antoine, n'en fait-il pas çà et là une amoureuse de comédie? Ici, du moins, elle n'est point une Célimètie vulgaire : rivale de son frère, elle veut recouvrer par le crédit de César sa part de souveraineté. Nous devons à cette situation une scène tout à fait alerte, celle où, apprenant ranivcc de son amant, elle repousse avec une ironie piquante les avances d'une réconciliation proposée. C'est ce qu'il y a de plus heureux dans son rôle. (Acte II, se. m.) Ses manèges recouvrent des visées politiques; et, à certaines échappées, nous pouvons reconnaître encore la fierté de celle qui, après avoir enchainé César et asservi Antoine, se punira par un suicide d'avoir manqué la conquête d'Octave, et avec lui celle du monde.

Les scènes politiques. Corneille liistopîen. Beautés oratoires. Défauts dus à Lucain. — Que dire maintenant de Ptolémée, ou de Photin, de ce roi servile qui tremble sous la main de Rome, ou de ces ministres corrompus dont la bassesse est capable d'avilir un trône, mais impuissante à le soutenir? Pourtant une sorte de grandeur sinistre ne fait pas défaut à la scène où se prononce un arrêt criminel qui attente aux droits de l'humanité;

Non, jamais potentat

N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État;

car c'est le sort des nations qui se dé -ide en ce conseil où les raisons égoïstes qui encouragent la perfidie sont exposées avec autant de force que d'habileté. Il est visible que Corneille sait bien par où la République doit périr. Il a compris les causes

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prulondes qui expliquent sa ruine et ravènement de César. Une des principales est la lassitude des provinces. Elles ne veulent plus servir de proie à une aristocratie rapacc, de jouet à d'insatiables convoitises, d'instrument aux acteurs de la guerre civile. Dans le dictateur qui s'annonce elles saluent le vengeur du passé, le paciiicateur de l'anarchie présente, le patron tutélairc de l'avenir. Pour Pholiiî la victoire de Pompée ne serait que le gouvernement du Sénat et l'insolente tyrannie des proconsuls, comme il le dit en ces vers :

11 fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs Ktats et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs troncs mis en cendre, et leurs sceptres brisés : Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, i'U luit le monde entier écrasé sous sa chute.

\.r< opprimés ne semblent-ils pas s'écrier avec Ptolémée :

Assez, et lrc)[i longtemps l'arrogance de Home A cru qu'être Uomain c'était être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté; Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté; Tranchons l'unicjue espoir où tant d'orgueil se fonde; Et donnons un tyran à ces tyrans du monde. Secondons le ilosliu qui les veut mettre aux fers. Et prétons-lui la main pour venger l'univers. Home, tu serviras; et ces rois (jue tu braves Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur, l'uisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.

Xon, ce n'est pas là comme le prétend Voltaire, une amplification de rhétorique, mais un murmure de révolte qui dut gronder sourdement dans cette heure de crise où il y eut pour les vaincus, même après Mithridate détruit, un moment d'espoir, entre la chute de la Hépubliquc et les préludes de l'Empire.

Malgré cette clairvoyance historique, et des mérites oratoires qui sont de premier ordre, nous ne classerons pourtant cette pièce qu'à une certaine distance des chefs-d'œuvre admirés en toute sécurité. On y sent trop en ciïet, même dans les plus heureuses rencontres, que Corneille a suivi les traces d'un dangoreu.v modèle, et qu'il s'est abreuvé jusqu'à l'ivresse aux sources de

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n4 CORNEILLE.

la Pharsale. Un étalage bruyant de maximes atroces, des lieux communs où sont prodiguées de hideuses images, des vers sonores et inutiles, obscurs et entortillés, des métaphores outrées, une chaleur factice, le luxe et le fracas d'un style ambitieux, tels sont les défauts de ce drame où l'hyperbole s'étale trop souvent dans les caractères, les sentiments et le langage. Mais si le goût en souffre, la responsabilité en revient à Lucain, autant qu'à Corneille.

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