‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 30 sur 133 · LE MENTEUR · texte numérisé non relu

LE MENTEUR

Sonrcc espagnole : « la Vérité siispccfe » d'Alarcon. Imitation ori<;inale. — Après s'être guindé jusqu'à l'emphase dans la Mort de Pompée, Corneille voulut sans doute relâcher les ressorts d'une intelligence qui s'était forcée. C'est à ce besoin de détente que nous devons une tentative dont le succès, encouragé par le cardinal de Richelieu", devint pour la comédie une date presque aussi mémorable que celle du Cid pour la tragédie. Cette fois, ce fut encore l'Espagne qui lui porta bonheur; car il eut pour guide une pièce intitulée la « Verdad sospechosa {la Vérilc suspecte), qu'il découvrit, en 164-2, dans un recueil où Lope de Véga l'avait laissé imprimer avec les siennes en 1630, sans autre avis au lecteur, ce qui d'ailleurs avait amené, dès 1634, les vives protestations du véritable auteur, lequel était Alarcon, le tout à l'insu de Corneille. Ce dernier ne fut averti de son erreur qu'en 1660; et alors, dans VExamen du Menteur, il restitua le vrai nom du modèle dont il était l'obligé. Il en parle avec une vive gratitude : « Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, s'écrie-t-il, que j'ai

L Richelieu était alors très malade et presque mourant. Corneille réussit à distraire ses souffrances. Le ministre lui en sut gré. Il aurait même, dit-on, fait présent d'un habit magnifique à Bellerosc, qui jouait le Menteur d'original. Il est ruricux de voir un cardinal consoler la scène des rigueurs do l'Église.

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dit souvent que je voudrais avoir donné les deux plus belles pièces que j'ai faites, et qu'il fût de mon invention ». Il déclare même t n'avoir rien vu, dans celle langue, qui l'ait salisl'ait davantage ». Mais, en rendant cet hommage à * un admirable original », il se dispense d'entrer dans le compte exact des dettes contractées par lui, comme il 1,'avait fait pour le Cid et Pompée, en mettant sous nos yeux les vers de Guillicm de Castro et de Lucain qui l'avaient parliculièremont inspiré. Pour expliquer ce silence, il ajoute dans son Avis au lecteur : « Comme j'ai entièrement dépaysé les sujets, pour les habiller (I la française, vous trouveriez si peu de rapport entre l'espagnol et le français, qu'au lieu de satisfaction, vous n'en recevriez que de l'importunilé ».

Quoi qu'il en soit, il est certain que ces emprunts furent, en ' 'lierai, très habilement accommodés au milieu dans lequel ils devaient passer. Ce procédé iVaduptation , selon le mot aujourd'hui consacré, est indiqué par cet aveu : « Tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vanle d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu ». De même, en émigrant du Manzanarès sur les bords de la Seine, le tableau de la collation imaginée par Doranle devient aussi parisien que possible. I)('s équivalents sont donc substitués à tous les traits dont la vérité pouvait paraître trop locale, ou trop étrangère à nos habitudes. Si Corneille conserve les principaux motifs, il les acclimate en quelque sorte par des ruses adroites qui modifient le costume, et trompent l'œil. Or il n'était point facile de mener à bien ces jeux d'illusion, ni surtout de resserrer en cinq actes, ou de réduire en alexandrins une composition très complexe, très libre d'allure, variée d'incidents pris sur le vif, et toute pleine de menus détails qui trahissent le voisinage de la réalité. 11 fallait tantôt ajouter, tantôt retrancher, ailleurs allénuer, plus souvent condenser et transposer. L'étude de ces raccords serait une excellente leçon pour les imitateurs qui ne veulent point être réputés plagiaires.

Pourtant, malgré son industrie, et son entente des cunslruc-

1 lions dramatiques, Corneille ne nous a pas toujours dérobé les

gênes d'une traduction. Sa pièce est parfois obscure, à la

lecture, sinon à la scène, et il lui est arrivé d'embrouiller les fils tenus de ces intrigues légères où triomphe en général Vindusirie des Espagnols et celle d'Alarcon ici même. Pour les démêler d'une main vive et sûre, il n'avait pas la dextérité dont fera preuve Lesage dans son Théâtre espagnol, et encore moins le brio et la prestesse d'un Beaumarchais. 11 arrive aussi que certains effets de scène résistent à leur interprète, et ne se prêtent point à un changement de patrie. Ailleurs la loi des unités contrarie la vraisemblance; elles événements ne peuvent pas, faute de temps et d'espace, être liés ou justifiés comme dans l'original. Mais l'homme de génie reprend ses avantages, lorsqu'il traite les parties morales de sa fable et ne vise qu'à la peinture des caractères. Alors il est maitre à son tour, et fEspagnol ne parait plus qu'un écolier. Cette supériorité, il la doit non pas seulement à la force de l'accent et à l'énergie du ton, mais à la sobriété d'un style alerte, net et agissant, dont le tour naturel et franc fut un signal et un exemple ^

L'action : faiblesse par l'intrigue. — Ce n'est pas dans la conduite de faction qu'il faut chercher fintérêt de cette comédie. L'intrigue, comme dans foriginal espagnol, part d'un faux pas que fait une demoiselle en se promenant dans un jardin public, lequel est, chez Corneille — toujours attentif à peindre Paris, dans ses comédies, — celui des Tuileries. Nulle sympathie ne s'éveille pour cet amour de hasard qui n'a ni le sérieux d'une passion, ni l'agrément d'un caprice. On ne pourrait dire à quel monde appartiennent ces deux femmes entre lesquelles s'égarent les méprises de Dorante. Lui-même il ne sait trop vers quel objet vont ses préférences, car son cœur n'a pas l'air d'être de la partie; son imagination et sa vanité entrent seules en jeu dans l'imbroglio galant où le dupeur est à son

1. Voltaire mentionne comme une imitation de Corneille une pièce de Goldoni intitulée il Bugiardo {le Hâbleur) et représentée à Mantoue, en 1750. Sans parler du talent, les deux ouvrages sont pourtant très diflorents. 11 suffira de dire que, dans la comédie italienne, écrite en prose commune, avec une bigarrure de patois vénitien, le père du Menteur est Pantalone, le personnage à masque de la Commedia deW arle, traditionnel comme Arlecchino et Drighella, autres valets de la même comédie. Le ton n'est donc plus le même. Le Menteur de Goldoni, Lelio, finit par être chassé de la famille à laquelle il voulait s'allier. Son père le rejette, et l'abandonne. Ce dcnoûmeut ne ressemble guère à celui de Corneille.

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