‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 51 sur 133 · LA THÉBAIDE OU LES FRÈRES ENNEMIS · texte numérisé non relu

LA THÉBAIDE OU LES FRÈRES ENNEMIS

I, -^ Faits bistoriques.

Choix du sujet. — Rafinc n'avait que vingt-quatre ans, et ne s'était fait connaître qu'à la Cour par deux essais do poésie ollicicUe, la Nymphe de la Seine et la Renommée aux Muses, lorsque la gloire du théAtre tenta l'ambition de ce bel esprit encore ignorant de son génie propre, mais impatient de conquérir la renommée par les voies les plus rapiiles. Ses débuts furent la Thi^baide ou les frères ennemis. Cette pièce se produisit pour la première fuis, le vendredi 20 juin 1664, sur la scène du l'alais-Royal par la troupe de Monsieur dont Molière était le cbef. Impiiméc qut'lt|iies mois après, elle fut dédiée au duc de Saiiit-Aignan, aca«lémicien et pair de France, un des bouteen train des fêtes et des mascarades de la cour, en ilépit de la cinquantaine bien sonnée, peut-être l'original de l'Oronte du Misanthrope, qui rimait k la façon de Benserade, et se plaisait à proléger les gens de lettres. Ce fut un succès d'estime. Il y eut environ seize représentations, dont quelques-unes devant le roi, à Fontainebleau, h. Villers-Cotteréls et n Versailles, ce qui flatta singulièrement l'amour-propre d'un poète tout jeune encore. Malgré son Age, il eut même la boiuie fortune d'encourir des inimitiés jalouses, s'il faut en croire des plaintes où se mêlèrent peut-être les récriminations du grand homnu; toujours inquiet pour ses lauriers, et trop porté à voir des ennemis dans tous ceux qui ne l'applauilissaient pas sans réserve.

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On s'est demandé d'où lui vint le choix de "ce sujet. Sa préface, qu'il ne publia qu'en 1676, nous apprend que des « personnes d'esprit », ayant goûté son talent, lui proposèrent l'idée de cette tragédie. On ajoute même, sur la foi de Grimarest et de Lagrange-Chancel, écrivains d'autorité suspecte, que Molière traça le plan de l'œuvre, et en pressa vivement l'exécution. Il n'aurait laissé que cinq ou six semaines pour la mener à fin, si bien que Racine, pris de court, se serait vu réduit à s'approprier plusieurs scènes de YAntigone composée par Rotrou, en 1638. Nous doutons fort de cette tradition qu'ont accréditée les Frères Parfaict, dans leur Hutoire du Théâtre français, d'ailleurs si précieuse. Elle est du moins démentie par trois lettres que Racine adressait, en 1663, à son ami Le Vasseur; car elles prouvent que la pensée de la pièce remontait au séjour d'Uzès, comme le confirme Louis Racine dans une note sur une lettre de son père, en novembre 1663, où il dit formellement : « Il se préparait à faire jouer les Frères ennemis qu'il avait composés en Languedoc ». C'était même à l'Hôtel de Bourgogne, rival de la troupe de Molière, qu'il les destinait, ce qui augmente encore l'invraisemblance de la légende. S'il s'adressa ensuite à la troupe de Molière dont il était l'ami, ce ne fut qu'après des retards qui lassèrent sa patience. Il nous suffira donc de rappeler que le disciple de Port-Royal avait étudié de près les tragiques grecs, et en particulier Euripide, ainsi que l'attestent des notes écrites de sa main sur les marges d'un exemplaire des Phéniciennes que conserve la Bibliothèque publique de Toulouse, dite du Collège royal.

Sources antiques : Eschyle; les Phéniciennes d'Euripide; la Tiiébaïde de Sénèque. — Eschyle avait été le premier à célébrer sur la scène les malheurs d'ŒIdipe et de sa race. De la trilogie ' qu'ils lui inspirèrent, un seul drame nous reste, celui des Sept Chefs devant Thèbes. On sait qu'avant de partir pour l'exil, l'époux incestueux de Jocaste foudroya ses fils ingrats d'une imprécation qui, prenant souffle et vie, devint comme une divinité vengeresse. Leur faute initiale, TiptÔTapxoç atir), a

1. Laïus, Œilipe, les Sept Chefs : la tétralogie était complétée jiar le drame du Sphinx.

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engendré l'Erinny.c qui, s'ah;ill;iril sur Klcoclc et Polynicc, en (il (les Caïns possédés par une fureur Iralricide. Cette tragédie, « iDute pleine de l'haleine d'Ares », selon le mot de son auteur d.ins les Grenouilles d'Aristophane, ressemble à un bas-rolicf qui odrirail à nos yeux d'un côte une vierge plaintive, de l'autre deux guerriers s'rnlre-tuant corps à corps, et, au centre, des combats enveloppant une ville au front crénelé. La haine des frères ennemis n'est qu'un épisode de cette sombre épo[iée. Le dévoûment de leur admirable sœur disparait aussi dans l'clTroi de la Cité maudite où se consomme le destin des Labdacides, Si le chœnr joue le principal rôle dans ce duel sinistre dont il est le témoin, c'est que le poète est proche encore du ttrup-^ où le drame restait engagé dans le dithyrambe sacré.

Il n'en est plus ainsi d'Euripide. Ses Pfu'nicicnnes sont viainicnl un chcf-d'o-uvrc pour qui considère b'S diflicultés d'un sujet où l'horreur était inévitable, mais où elle devait être tempérée par de généreuses émotions. Ici, tous les personnages nous intéressent, même Étéocle et Polynice; car le parjure de l'un est atténué par son patriotisme, et l'autre mérite encore lies sympathies par la justice de sa cause, par ses regrets ou ses remords. Jocastc est, elle aussi, attendrissante et pallièlitpie dans la dignité de son désespoir et de son amour maternel. Jamais poète n'a plus vivement exprimé la force et la grandeur de ces afTections domestiques dont la douceur fait un touchant contraste avec les éclats d'une rage sacrilège. Tous les cirurs sont émus par les larmes d'Antigone, et l'héroïsme ingénu de sa piété fraternelle. Enlin, l'on a pitié du vieil Œdipe, lorsque, sortant de sa prison, il bénit de ses mains défaillantes le cadavre de son fils, et, sous la garde de sa consolatrice, part pour l'exil où l'attendent de nouvelles misères.

Avec la Thébaide de Sénoque nous retrouvons les mêmes noms; mais ce ne sont plus les mémos caractères. Tous ces héros deviennent des stoïciens qui conversent ou discutent par aphorismes; ils sentent l'Ecole, ils font des sermons philosophiques, ils se démènent, ils s'exaltent, ils étalent leurs vertus comme leurs fortaits. Tandis que l'Œdipe grec, victime d'un injuste destin, ne parle de ses nicalheurs qu'avec une honte secrète et une sorte de crainte religieuse, l'Œdipe romain s'enor-

gueillit du parricide, et se décore de l'incçste comme d'un affreux privilège. Lorsqu'un envoyé de Thèbes le supplie de réconcilier ses fils, il lui répond ; « Quoi! il y a des crimes à commettre, et. je les empêcherais! 11 y a du sang à verser,... le sang le plus cher, et je l'interdirais! Non! non!... Mes enfants me suivent dans la carrière ; je reconnais ma race ; je les approuve, et je les exhorte à ne pas dégénérer de leur père. » Comme Antigone insiste pour qu'il se fasse l'arbitre de la paix, il s'écrie : « Ce n'est pas assez de la guerre civile : il faut que le frère s'élance contre son frère » ; et, s'il n'était aveugle, il irait lui-même défier ses fils; car il demande des armes pour courir à l'ennemi qu'il exècre. Jocaste est moins odieuse, mais aussi ridicule, quand elle conseille à Polynice d'aller conquérir un royaume en Asie, au lieu de s'obstiner au siège de Thèbes, ou bien lorsque, voulant le consoler, elle lui dit : « Ne crains rien, Étéocle ne sera que trop puni : il régnera ' ». De pareils traits suffisent à juger cet exercice de vaine rhétorique; fâcheux e.xemple qui égara l'émulation de Racine, comme celle de Garnier et de Rotrou 2,

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