CONCLUSION
ses héros. On les admire, mais on ne voudrait pas vivre avec (juelques-uns d'entre eux; car leur fanatisme lait peur. Ses héroïnes surtout ont le verhe trop haut. La simplicité manque à leurs monologues virils; on les loue, sans les aimer. Ce sont ou des tètes exaltées, ou des cœurs froids qui obéissent à des principes plus qu'à des sentiments et qui d'ailleurs quintessencieut ces derniers par un véritable abus de la métaphysique amoureuse. On pourrait du moins désirer que les belles actions s'accomplissent sans faire appel aux applaudissements. Ce sera la gloire de Monime, de Junie, de ces âmes aimables, dont la générosité coule de source; car les sacrifices qui leur coûtent le plus ont, chez elles, la grâce d'un penchant involontaire, d'un premier mouvement et d'un infaillible instinct.
C'est dire qu'entre Corneille et Racine il y a la dislance d'un idéal à un autre, des contemporains de la Fronde à ceux de Louis XIV, de la politique à la passion, de l'esprit d'intrigue, d'aventure et d'ambition à une société pour laquelle les principales ambitions seront celles du cœur, et non de l'Ltat. Dès lors, la galanterie ne sera plus un moyen mais un but, et l'unique emploi des délicatesses que comportent les élégants loisirs d'une aristocratie raffinée. Ce nouveau régime attendait son théâtre, où la femme allait être reine comme elle l'était déjà à la CoOr et à la Ville, et de là l'extraordinaire succès û'Aslrate (fin de IGOi), où Quinault esquissait ce nouvel idéal dramatique, en attendant Audromaque.
Autant les deux générations étaient différentes, autant il (levait y avoir de désaccord entre les deux poètes qui les représentèrent, et d'antagonisme entre les doctrines dont l'un et l'autre se sont inspirés. Ce qu'il faut à Corneille, c'est une matière féconde en péripéties saisissantes, c'est parfois l'élrangeté d'une fable qui étonne. Voilà pourquoi il subit en frémissant le joug des trois unités. Elles gênaient la liberté de ses combinaisons. Elles lui marchandaient l'espace et le temps dont il avait besoin pour donner carrière à son invention. Or il n'en sera pas ainsi de Racine. Ne visant plus à peindre des exceptions, mais se rapprochant de la vie réelle autant que Corneille s'en était éloigné, et soucieux avant tout d'observer le coîur humain tel qu'il s'offre à nous partout et toujours, il recher-
chera comme il le dit en sa préface de Britannicus, « une action simple, chargée de peu de matière, s'avançant par degrés vers sa fin, et qui n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des persotmages ».
Au moment où Corneille s'applaudissait, dans Héraclius, des obscurités mêmes qui fatiguent notre attention, l'auteur de Bérénice professe que « toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien ». Réduire l'intrigue à son minimum, supprimer tous les coups de théâtre dont la cause n'est pas exclusivement psychologique, subordonner les situations aux caractères et non les caractères aux situations, tels furent les principes de cette révolution qui était entièrement accomplie quand parut Suréna : car cette pièce est de la même date qu'Iphigcnic. Or, entre elles, il semble qu'il y ait un intervalle de quarante ans.
C'est ce qui nous frappe, même si l'on ne considère que la langue. Celle de Corneille ne s'est pas rajeunie. Elle a comme un air de désuétude. A voir ses expressions et ses tours passés de mode, on dirait le grand Sully se présentant à la cour de Louis XIII avec le pourpoint et la fraise de Henri IV. En conclurons-nous que Corneille était suranné? Nullement, pas plus que ne l'est aujourd'hui Racine, et il conserva du moins, jusqu'au bout du siècle, les applaudissements de ceux qui, comme Saint- Évremond, et selon le mot un peu cruel de La Bruyère, aimaient même dans ses dernières pièces « le souvenir de leur jeunesse ». Mais nous admettrons du moins que l'art ne saurait impunément demeurer stationnaire. Si étendu que soit le génie d'un homme, la Muse n'accepte pas les limites où voudraient l'enfermer même des chefs-d'œuvre. L'avènement d'Andromaque fut donc aussi désirable que l'avait été celui du Ciel. Mais en comparant les deux rivaux, n'oublions jamais que, si Racine égala Corneille sans lui ressembler, il put s'instruire par les succès et les revers de son devancier. N'envions donc pas le premier rang à celui qui s'éleva, sans modèle, à de telles hauteurs que nul autre n'a pu les atteindre, et qui reste par excellence le poète d'une nation assez héroïque pour mettre l'Honneur avant tout le reste, et à côté même de la patrie, témoin son drapeau.
Son enfance. Séjour à ForUKoyal. — Fils d'un prociirptir au bailliage, el cleJcauiie Scuiiiii, lillo d'un magistrat, procureur lui aussi, garde du sceau de la Ferlé-Milon, etc., Jean Racine naquit à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639. A son enfance nuuu|ua la douceur du sourire maternel; car, le 13 janvier KîVl, sa mère mourait en donnant le jour à une fille; deux aiis après, son père contractait une seconde union, à laquelle il ne survécut que trois mois. 11 laissait pour tout héritage à son (ils sa charge de procureur, laquelle fut acquise par son seconil beau-père, Jean Vol, notaire, pour la somme de trois cent cinquante livres. L'orphelin fut recueilli par son aïeul, Jean Hacine, qu'il perdit en septembre ItJiy. Ce fut alors qu'il dut commencer ses éludes au collège de la ville de Bcauvais; mais il le quitta le 1"' octobre 1055, pour entrer à Port-Royal lies Champs, où s'étaient retirées sa grand'mère Marie des Moulins, avec sa lille, la sœur Agnès de Saint-Thècle, et sa j.Mand'tante Vitarl'.
On peut dire que cette maison lui devint une famille d'adoption. Car, très durs pour eu.x-mèmes, ses maîtres traitèrent avec une tendresse ])alernellc l'enfant, qui reçut d'eux son preniier fonds de goût et de doctrine antique. Si, comme André Ché-
I. En 1C38, a|>r6s l'oniprisonuonicnt do Saint-Cyran, H Vincenncs, los jansi*» nistos porsëcutés, entre autres Lani-clot et I.omaistre, avaient trouvé un asilo :'i la KcrtiS dans la t'aniillo des Vitart, alli<5o par les des Moulins à celle de KaciDo.
nier, il puisa directement aux sources vives de la Grèce, il le dut 9 Lancelot, que les jésuites appelaient « le chef de la secte helléniste » ; et M. Lemaistre enflamma de son ardeur éloquente un cœur ouvert à l'enthousiasme. Tandis que son adolescence, aussi candide que celle d'Eliacin, grandissait sous l'aile du Sei f'neur, la persécution menaçait les pieux solitaires. Trop jeune pour entrer dans la mêlée, le disciple de ces austères Joads épanchait en vers français ses tristesses indignées, témoin ce distique :
Quem dabis aelerno finem, Rex magne, labori? Quis dabilur bellis invidiœque modus?
dont il se souviendra sans doute en écrivant dans Athalie :
Combien de temps, seigneur, combien de temps encore Verrons-nous contre toi les méchants s'élever?
Comme une colombe gémissante, sa rêverie soupirait, sous l'ombrage des grands bois, parmi les jardins et les prairies. Dans le voisinage de Pascal, et de son immortel pamphlet, l'accent des chœurs d'Esther semble animer déjà ces sept odes où bégaye une muse novice.
Au milieu de ces belles solitudes, dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes, et tout en s'amusant à peindre avec émotion les reflets de la lumière sur l'étang, le vol de l'hirondelle qui en rase les eaux, le sillage argenté des poissons, les fleurs, et la rosée, il passait des journées à lire et à relire Euripide ou Sophocle. Non content de pratiquer ces maîtres qu'il doit égaler un jour, il échappe à la discipline un peu rude des Messieurs de Port-Royal par des excursions clandestines dans le domaine de l'imagination tendre, sa vraie patrie ; et, en dépit d'une surveillance sévère, il apprend par cœur Théagéne et Char idée, pastorale d'Héliodore, ce Florian de la Grèce.
Sa jeunesse. Ses préludes. — En octobre 1658, deux ans avant la dispersion des Petites Ecoles, il alla faire son cours de logique au collège d'Harcourt, où des amitiés plus libres le détachèreud insensiblement de la tutelle janséniste. La passion des vers le tenta de plus en plus, dans un cercle de jeunes gens qui le mirent en goût de romans et de théâtre; et la tutelle indul-
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génie de son oncle Vitart, en relation avec les comédiens tlu Marais et qui avait même une pièce en poiiefcuill \ n'était pas faite pour contrarier sa vocation poétique. En 1G60, le mariage du roi lui inspirait un épithalame lyrique, la Nymphe de la Seine, pièce soumise à Chapelain, qui n'y trouva rien à reprendre que la présence des Tritons dans les oaux d'un flcuvo. Une bourse de cent louis donnés sur la cassette royale ajouta plus de prix encore à ces éloges. Ce succès lui valut aussi des relations littéraires, en particulier avec La Fontaine, qu'il avait entrevu plus d'une fois à la Ferté-Milon où le fabuliste avait pris femme. Bref il y eut là toute une période juvénile et mondaine durant laquelle s'affaiblirent par degrés les impressions d'une éducation claustrale. S'il les oublia trop, il apprit en revanche à mieux connaître son cœur, ce qui n'était point indifférent à sa destinée prochaine.
Son imagination se dégourdissant de manière à inquiéter sa tante et ses amis de Port-Royal, ils s'entendirent pour le soustraire aux périls du siècle. On lui représenta vivement la nécessité de fi.\er son état; et, vers 1661, sa famille résolut qu'il partirait pour Uzès, où son oncle, le R. P. Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, l'invitait par la perspective d'un bénéfice. Le voilà donc engagé dans la voie des honneurs ecclésiastiques, lisant saint Thomas par devoir, Virgile et l'Arioste par plaisir, fort ennuyé de la province, malgré les attentions que lui vaut sa petite renommée i)arisienne, craignant de gâter par le « galimatias » du Languedoc son pur français de la Ferté-Milon, et comparant à l'exil d'Ovide une retraite qu'il console par des visites à Nîmes la polide, par des chants furtifs, où se révèle la sensibilité d'un cœur inoccupé. Aussi, après avoir fait preuve de docilité, linit-il par perdre patience, et revenir à Paris, très décidé cette fois à suivre sa vocation vraie. Constatons toutefois qu'il finit par avoir soii bénéfice, car il est désigné comme prieur de VÊpinay, dans le privilège à'Andromaque.
Deux odes, l'une sur la Convalescence du Roi, après sa rougeole (1663), et l'autre intitulée la Renommée aux .1/i/scs, furent les préludes d'un poète qui risquait de s'affadir dans la compagnie des beaux esprits, s'il n'avait eu la bonne fortune de se lier alors, par l'intermédiaire de l'abbé Lcvasscur, avec Boileau,
le plus judicieux des conseillers, et le plus solide des amis. Il est rare que le génie lui-même n'ait pas ses tâtonnements; or, parmi les jeux et les plaisirs auxquels il s'attardait, la Thébaîde ou les Frères ennemis (1664) fut le premier témoignage public d'un talent qui, ne connaissant ni son art, ni ses ressources, s'exerçait à des lieux communs de galanterie chevaleresque. Ce début n'était que du Coi'neille éventé, avec une forte mixture de VAntigone de Rotrou. Rien de plus froid que le ridicule amour de Créon pour sa nièce Antigone. Mais, faute de mieux, le style avait de l'élégance et de la pureté. Dans son Alexandre, qui suivit de près (1665), et fut joué, non sans retentissement, par les troupes du Palais-Royal et de l'Hôtel de Bourgogne, brille aussi plus d'un heureux présage, en dépit d'un genre faux qui défigure l'histoire, et procède trop des romans de Mlle de Soudé ry.
Sa brouille avec ses premiers maîtres. — Ce succès fut payé cher; car, tandis que Racine blessait Molière en lui retirant sa pièce pour la porter à une autre scène, il attristait sa tante la sœur Sainte-Thècle et se brouillait avec Port-Royal. Nicole, dans une de ses Visionnaires, lettres dirigées contre Desmarets de Saint-Sorlin, ayant traité « d'empoisonneurs publics » tous les auteurs dramatiques, l'oublieux disciple des maîtres les plus dévoués prit pour lui l'injure : il riposta avec autant d'esprit que d'ingratitude, et dans ses Lettres à l'auteur des Hérésies imaginaires, il lit rire aux dépens de celui qu'il appelait autrefois « son cher papa », Antoine Lemaistre. Ce fut une faute dont il se repentit plus tard : l'amour-propre aurait dû céder à la reconnaissance ; mais il avait le premier mouvement irrésistible, et ce ne sera pas sans peine que Boileau coupera court à des représailles dont la vivacité trahissait un cœur trop irritable.
Andromaque (1667); avènement d'un nouvel idéal tragique. — Entre cette rupture et la réconciliation qui répara ces torts, s'écoulèrent dix années illustrées par maint chefd'œuvre. Cette glorieuse période s'ouvrit en novembre 1667, par Andromaque, dont le triomphe, un instant contesté, ne tarda pas à égaler celui du Cid auprès d'une génération qui voulait avoir, elle aussi, son théâtre et son poète. Chimène n'eut pas
plus d'admirateurs que celle épouse et celle mère qui nous ciiclianlc par les li.ibiletés innoccnics <lo sa coqucllcrie vertueuse. Dès lors, Haoine se voit délinilivemeiil adopté par la jeune cour, qui se piait à l'opposer à Corneille, dont la défaite était d'ailleurs palliée par la fidélité chevaleresque de Mme de Sévigné et de Sainl-Evremonl, et devait étn; méclianimenl vengée par les cabales dos Nevers, des Bouillon, cic. c Vive notre vieil ami! s'écrie Mme de Sévigné. Pardonnons-lui de méchants vers eu faveur de divines et sublimes beautés. Racine fait des comédies pour la Champmeslé, non pour les siècles à venir. » Elle avoue pourtant qu'elle a c plmiré six larmes > à Andromaijuc ; * plus de vingt » à Bajazet. Sous la fougue de sa tendresse jalouse .«c trahissent les craintes que lui cause une rivalité victorieuse. Elle parle bien des « vers transportants » de Corneille, mais n'y voit que des souvenirs de c sa défunte verve ». Saint-l'vrcmond, lui non plus, ne voulut pas se rendre, tout en reconnaissant qu' « Audromaque a bien lair des belles choses », et que c'est une pièce c fort au-dessus du médiocre ». Mais il eut beau rompre les lances, VAgdsilas ihélas!) ne put lutter même contre Alexandre (1665). A plus forte raison Attila succomba-l-il devant Audromaque, comme Pulchcrie devant Bajazet (1072).
C'est donc un nouveau règne de la poésie dramatique qui commence : un héroïsme réduit à des proportions plus humaines, l'analyse des sentiments, la peinture de la passion el de toutes ses nuances, l'harmonie d'une perfection soutenue, l'équilibre d'un génie toujours égal à tous les sujets, tels sont les traits principaux d'un art singulièremenl approprié au goût d'une société polie, el aux séductions dune cour qui vit le cœur de Louis XIV aller de Mlle de la Vallière à Mjne de Maintenon. Si Racine n'a pas la même puissance que Corneille, sa noblesse éléganle et aisée nous conduit, sans secousse ni chute, jusqu'à un sublime moins élevé sans doute, mais plus naturel el plus accessible : car ses facultés obéissent à une raison toujours lumineuse; il possède la retenue dans la force cl ne cesse de se développer par un progrès constant qui lui permet d'exceller en tout ce que tente la souplesse de sou invention.
Parmi les surprises qui l'altestent, n'oublions pas Us Plai-
deurs (1668), dont l'occasion fut un procès qu'un chanoine régulier intenta à Racine, au sujet du susdit prieuré de l'Epinay, procès auquel personne n'entendit rien, qui amena le désistement de Racine et sa vengeance poétique. Bien que dépourvu d'intrigue, ce badinage n'a-t-il pas l'étincelante gaité du détail, la verve de la plaisanterie, et un entrain tout gaulois dans cette foule de vers si naturels qu'ils sont restés proverbes? Il y a tout un coin inaperçu, dans lequel nous retrouvons le lecteur de Rabelais, de Marot, de Scarron, et celui qui tenait sa place, inier pocula, aux cabarets de la Croix de Lorraine ou du Mouton blanc, entre Chapelle et La Fontaine. L'enjoùment lui réussissait donc aussi bien que le pathétique; ses épigrammes, ses lettres à Nicole et sa préface de Britannims témoignèrent même trop vivement qu'il aurait pu rivaliser avec Aristophane.
Vue d'ensemble snr son théâtre. — Mais son génie si tendre, malgré d'âpres saillies, préféra la peinture des faiblesses qu'il connaissait par expérience. Sans caractériser toutes ses tragédies, groupons-les suivant les affinités qui les rapprochent.
Les unes ont été puisées aux sources grecques ; or ses prédilections s'adressèrent surtout à Euripide, qui, par son intelligence de la passion, flattait ^chez Racine les secrètes complaisances de sa curiosité psychologique. Telles furent Andromaque (1667), Iphigénie (1674) et Phèdre (1677). Tout en s'inspirant de ses modèles, il accommodait ses emprunts à la délicatesse du sentiment chrétien, et aux habitudes raffinées de son siècle : car les anciens ne se doutaient guère que l'amour pût suffire à l'intérêt d'un drame. Celui d'Antigone et d'Hémon, dans VAntigone de Sophocle, tout violent qu'il soit, reste épisodique, et dans VHippolyte, Phèdre elle-même n'est que la victime d'une vengeance divine qui la livre en proie à un délire voisin de la fohe. La femme païenne jouait un rôle trop effacé, trop discret et trop austère, pour tenir sur le théâtre un personnage principal. Or, chez Racine, les héroïnes ont une importance souveraine, qui correspond aux mœurs dont il avait le spectacle sous les yeux.
La seconde classe de ses œuvres comprend des sujets historiques : Dritannicus (1669), énergique tableau qui représente la Rome des Césars, au moment où le monstre se déclare dans Néron; Bérénice (1670), cette élégie dont les allusions transpa-
rentes rappelaient à Louis XIV plus d'un souvenir personnel cl notamment son inclinalion, contrariée par la politique de Mazarin, pour Marie de Mancini, et aussi peut-être pour Henriette d'Angleterre, du moins si l'on veut en croire Voltaire; Bajazet (1672), nouveauté hardie qui, pour la première fois, cl grâce à l'éloignement du lieu de l'action, affronte une aventure moderne : Mithridate (1673), oA Corneille est égalé par la majesté de quelques scènes politiques, et surpassé par la grAce incomparable de Monime, ce type idéal de l'amour contenu, par laquelle Paidino seule, dans tout son théâtre, n'e^t pas éc-lip^ée.
Récrption A l'Araïk'niie rranraisr {Mil'.X). PliOtIro (1 ICÏ?). lioniUK' liislorlo{(ruplic du roi, il renoiifp ua tlivAIrp. Sa conversion. — A une telle renommée nulle jalousie n'aurait pu l'ermer l'Académie franeaise; et succédant à la Mothe Le Vayer, Racine y entrait, le 12 juillet 1673, le même jour que Fléchier. Il était donc en |)leine |)ossession de sa gloire lorsque. à trente-sept ans, il se décida tout à coup au silence el à la retraite, l'année même où Sainl-Évremond constate que Racine est préféré à Ck)rneille et que les caractères remportent sur les situations. Ce découragement subit, on l'attribue généralement aux dégoûts que lui causèrent les indignes cabales formées à l'Hôtel de Bouillon contre la plus belle de ses tragédies. Sans doute ce scandale dut le rebuter; mais dans ses tristesses il faut faire |)lus de part encore aux scrupules chrétiens d'une àme (jui, désenchantée par bien des amertumes, n'aspiiait plus qu'cà la paix intérieure. N'eùt-il pas songé à se faire chartreux, si son confesseur ne lui avait sagement conseillé le mariage? 11 obéit à ce conseil, el, le {'"' juin 1677, il épousa Catherine de Romanet, âgée de vingt-cinq ans, fille d'un ancien mnieur (maire) de Montdidier, orpheline de bonne famille, mais de fortune modeste, qui se doutait à peine de ce qu'était un vers, el qui avait bien entendu un peu parler des tragédies de son mari, mais n'en lut jamais une seule, au témoignage de son propre llls Louis Racine.
Sa conversion accomplie , il s'empressa de solliciter le pardon de ses anciens maîtres, qui le reçurent à bras ouverts, grâce à Boileau dont l'amitié ménagea ce rapprochement. Dès lors, sa famille, Port-Royal et Versailles furent les seules affeC'
lions entre lesquelles se partagea sa vie. Nommé historiographe du Roi, en 1677, ce qui faisait dire à Mme de Lafayette : « On a tiré Racine de la poésie où il était inimitable pour en faire, à son malheur et au nôtre, un historien très imitable », il vil même dans l'honneur de ce choix comme un coup du ciel qui le sauvait du Ihéâlre.
Esther et Athalie (1689, ledl). — Mais il comptait sans Mme de Maintenon, qui, vers 1688, après une représentation à'Andromaque jouée dans les classes de Sainl-Cyr, s'alarma du talent déployé par ses jeunes filles, et offrit à Racine l'occasion d'essayer, sans infraction faite à ses vœux pénitents, les ressources d'un génie renouvelé par l'inspiration religieuse. On sait le reste. Esther (1689) et Athalie (1691) prouvèrent, par une merveilleuse métamorphose, qu'après avoir le premier traité supérieurement l'amour dans la tragédie, il était aussi le premier qui sût s'en passer sans le moindre dommage. Ces deux pièces ne devaient point avoir même fortune. L'une devint l'affaire la plus sérieuse de la cour; mais l'autre, condamnée au huis clos, ne fut guère qu'un événement de couvent. Malgré les suffrages de Boileau, Racine ne put prendre son parti de ce qu'il regardait comme un échec; et renonçant pour jamais aux « ouvrages de longue haleine », il ne se consacra plus qu'à ses devoirs d'historiographe qu'il voulait rempUr en conscieuce, et aux douceurs des affections domestiques dont témoignent ses lettres louchantes. Comme il prenait tout à cœur, il se mit à faire un résumé du traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire, à extraire Mézerai, Siré, à dépouiller toutes sortes de mémoires, à transformer sa sinécure en un dur labeur. Tout ce zèle n'empêcha pas qu'on se moquât beaucoup des deux poètes historiographes. On lit dans Mme de Sévigné : « Ils suivent la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez penser, à pied, à cheval, dans la boue jusqu'aux oreilles. Us font leur cour par l'élonnement qu'ils témoignent. » Racine s'occupa loyalement de son office; mais ses manuscrits périrent dans l'incendie de la maison de Valincourt, en 1726. Son histoire de Port-Royal nous fait regretter vivement celle perte.
L'hoiniuc. Le cœur de Raciue- — Les lettres justifient ce qu'écrit son lils en ses mémoires : « Mon père élait tout senti-
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ment et tout cœur ». Oui, sa corresporKl.uicc nous fait aimer l'homme autant que nous admirons le poile. Quelle simplicité 'l.ins cet intérieur si bien j,'o.ivcrné par les sages conseils, la Uu.lresse et la piété! Il y a dans l'accent du père des inquiétudes et des larmes qui semblent le privilège des mères. Son foyer •'omplait sept enfants, deux fils et cinq filles. Il est aussi intéres- Mil qu'édifiant de le voir entn-r dans le détail de cette éducation qu'il surveillait de si près, avec une sollicitude tout ensemble austère et indulgente. S'il garda son autorité, les épancliements intimes n'en soumirent pas. 11 priait plus qu'il n'cvigeail, et ses douces remontrances ne visaient qu'à former des esprits sérieux, des consciences chrétiennes. « Songez, écrit-il à son cher Jean-Baptiste, que notre ambition est fort bornée du côté de la fortune; la chose que nous demandons du meilleur cœur au bon Dieu, c'est qu'il vous fasse la grâce d'être homme de bien. > Ses leçons et ses exemples portèrent leurs fruits, et l'ainé de ses fils devint tel qu'il l'avait désiré '. Quant au dernier, Louis Racine (son petit Lionval), qui n'avait que sept ans à la mort de son père, nous savons qu'il lit modestement honneur à un nom si difficile à soutenir. De ses llUes. une .seule se n..uia, .Marie-Catherine, et devint Mme Collin de Mi.rambert. Il iinait entre toutes; car elle tenait do lui par lardeur d'une aine sensible et mobile qui avait hésité longl.-mps entre le monde et le cloître. Une autre, Anne-Nanette, prit le voile aux Ursulines de Melun, sacrifice douloureux pour celui qui écrivait, le soir de la cérémonie : « Je n'ai cessé de sangloter, et cela n'a pas peu contribué à déranger ma faible santé » ». Pourtant, il bénit Dieu qui l'avait voulu.
IVirt-Roval était aussi le centre de ses pensées, surtout depuis qu'il y avait du courage à déclarer des sympathies ouvertes pour les persécutés. Au risque de déplaire, il s'employa donc 'l' son mieux en leur faveur. S'il ne put empêcher l'exil du giand Aniauld, seul du moin<, parmi les amis du dehors, il no
■ Gentilhommo or.linuiro du roi on 1695, il travaillait aux bureaux do M de y nunisiro des affaires étrangircs, qui l'cnvova h. la Haye, près do lam- :idcur do France.
II avait besoin do s'attendrir : ■ Il allait aux vùturts, Jit M,. :. ,> Séviené parco qu'il voulait plouror '
craignit pas d'assister au service funèbre qui réunit le troupeau dispersé, le jour où le cœur du proscrit fut rapporté de la terre étrangère.
Racine et Louis XIV; sa disgrâce, sa fln. — On voulut bien fermer les yeux à Versailles. Car Louis XIV éprouvait pour Racine une sincère afrection. 11 y avait entre eux une sympathie naturelle qui semble se révéler jusque dans la ressemblance des traits. Aussi le poète fut-il l'objet d'une faveur qui fit bien des jaloux. Le souverain le garda plus de vingt ans près de sa personne; et, quand il était malade, il n'eut pas d'autre lecteur pour distraire son royal ennui. Racine avait son appartement à Versailles ; il était de tous les Marly ; au cours d'une maladie qui ôtait le sommeil à Louis XIV, il couchait dans sa chambre, et lui lisait les Fies de Plutarque. Ces honneurs enviés n'allaient point à un ingrat : car, sans être courtisan, ni profiter de son crédit pour pousser les siens, Racine eut le droit d'écrire à Mme de Maintenon : « Dieu m'a fait la grâce de ne jamais rougir ni du Roi, ni de l'Évangile ». Avec son agrément, sa parole engageante, sa physionomie noble et fine, il ne pouvait manquer d'enchanter le maître, et Dangeau ne fit que lui "rendre justice en disant : « Je n'ai jamais connu d'homme qui eût autant d'esprit que celui-là ». Sainte-Beuve n'exagère pas non plus quand il écrit que le culte de Louis XIV « hérita, dans l'âme de Racine, de toutes ses autres passions profanes ».
Aussi la plus cruelle de ses afflictions fut-elle le refroidissement qu'il prit pour une disgrâce, ce qui hâta sa fin. Il était d'une sensibilité extrême, et aussi, querelles littéraires à part, d'une bonté charmante. Au retour d'une magnifique revue, il s'écriait : « J'eusse voulu que tous les gens que je voyais eussent été chacun dans leur chaumière et leur maison, avec leurs femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons avec ma famille ». Cependant, nous ne devons pas exagérer la portée du mécontentement dont il fut victime. On a raconté qu'un jour, Mme de Maintenon, lisant un mémoire' sur les
1. Vauban eut le même malheur. Racine le connaissait intimement. Ce grand homme do guerre mit beaucoup de bonne grâce à l'initier aux détails techniques dont l'historiographe avait besoin. Il lui fit, comme à un ami sûr, confidence de ses tristesses politiques. Voy. la lettre do Vaubaji à Racine, 13 septembre 1697, édition des Grands Écrivains, t. 'VU, p. 180 et suiv.)
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iiii.sores du peuple, lut surprise par le roi; et que, pressée d"eu dire l'auteur, elle eut la double faihlesse de nommer Racine, el de ne pas délendre celui que son aveu compromettait. Ce qui est certain, c'est que le poète fut jusqu'à la lin de tous les voyages oi'ficiels. S'il ne suivit pas la cour au camp de Compiègno, en août 1098, son abstention était volontaire. La veille même de sa mort, le 30 janvier 1099, il se prépaïuit à partir pour Marly. Il n'y eut donc pas, comme le veut la léycndc, un de ces brusques coups de foudre qui brisent une situation acquise. Quant au mémoire lui-même, il pourrait bien n'avoir été qu'une demande de dégrèvement sur la taxe extraordinaire qui venait d'être imposée aux charges de secrétaire du roi, dont Racine était l'un des titulaires depuis 1090. Un l'aurait blâmé d'avoir fait remettre son placel par l'archevêque de Paris, el usé d'iniluences qui semblaient forcer la main à Louis XIV. On suppose que le réclamant lit accessoirement quelque disgression contre le fléau de la fiscalité, ce qui expliquerait ce mot du souverain : « Croit-il tout savoir? et, parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? »
Quoi qu'il en soit d'une tradition de famille dont son fils s'est fait l'écho , mais contre laquelle il y a des doutes graves, oh ne contestera pas qu'il eut le malheur de déplaire, et qu'une imprudence servit de prétexte à qutlquc mauvaise humeur contre un serviteur depuis longtemps suspect de plaimlre et do secourir la maison opprimée, où son enfance avait appris à aimer et servir Dieu. N'avail-il pas du se justifier d'avoir écrit VUistoire abrégée de Port-Royal, dans une lettre qui nous fait peine à lire? Son jansénisme qu'on tolérait auparavant fit alors froncer le sourcil à son ombrageux prolecteur ; et, bien (jue tout se soit réduit à une réserve silencieuse, il n'en fallut pas davantage pour que ce changement fit une blessure mortelle à un cœur qui ne sentait rien à demi.
Toujours est-il qu'à dater de celte heure, la maladie de fuie dont il souffrait empira très rapidement. Frappé à mort par un regard un peu trop sévère de ce Roi qu'il aimait sans la moindre arrière-pensée d'ambition, il vit approcher sa fin avec une religieuse fermeté. < 11 vous aurait édifié, le pauvre homme, écrit Mme de Maintenon, si vous aviez vu son humilité et son
repentir sur la recherche d'esprit. Il ne demanda point un directeur à la mode, mais il ne vit qu'un bon prêtre de sa paroisse. » Entouré de ses fils, après avoir fait ses adieux à Boileau auquel il dit : « C'est un bonheur pour moi de mourir avant vous », il expira, le 21 avril 1699, entre trois et quatr:; heures du matin, en sa maison de la rue des Marais, à cinquante-neuf ans '. Dans son testament, par un codicille daté du 10 octobre 1698, il demandait à être inhumé dans le cimetière de Port-Royal des Champs, au pied de la fosse de M. Hamon, volonté suprême qui ne put être exécutée qu'avec une permission expresse du roi, et encore l'inhumation se fitelle, faute de place, au-dessus de la fosse de M. Hamon. « En cela, dit Saint-Simon, il ne fit pas sa cour, mais un mort ne s'en soucie guère. » La première fois que Boileau reparut à Versailles, après ce deuil, Louis XIV, qui était pourtant i accoutumé aux pertes », selon le mot de Saint-Simon, et traitait par des parties de chasse le peu de douleur qu'il en pouvait éprouver, cria au poète, du plus loin qu'il l'aperçut : « Despréaux, nous avons beaucoup perdu, vous et moi, à la mort de Racine. — Tout ce qui me console, sire, répondit Despréaux, c'est que mon ami a fait une fin très chrétienne, quoiqu'il craignit extrêmement la mort. — Je le sais, répliqua le Roi, et cela m'a étonné; car je me souviens qu'au siège de Gand, vous étiez le brave des deux. » La veuve et les enfants du poète eurent une pension de deux mille livres. Le 2 décembre 1711, ses restes furent transportés à l'église de Saint-Etienne du Mont « derrière le chœur , à côté gauche de la tombe de M. Pascal ». On ne fit pas même suivre sa dépouille de la pierre tumulaire où était gravée son épitaphe, laissée parmi les ruines de l'abbaye dévastée. Transportée à l'église de Magny- Lessart, celte pierre fut retrouvée en 1808, devant le maitreautel, où elle servait de dallage. Dix ans après, le 21 avril 1818, on la déposa h Saint-Etienne du Mont, le jour anniversaire de la mort de Racine. Sa veuve était décédée en 1732, à quatrevingts ans ; elle fut ruinée dans la banqueroute de Law,
1. On trouvera, dans l'album de l'édition des Gra7ids Écrivains (Hachette) une vue de la maison de la rue des Marais, aujourd'hui rue Visconti, n" 13, où il habita, depuis 1692 jusqu'à sa mort.
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désastre qu'elle supporta « avec sa tranqtiillité onlinairc ». Les descendants de Rarinc, par son fils et sa lîlle, Louis Racine et Mme de Moramberl. sans com|)ler ceux de sa sœur, Mme Rivière, sont encore nombreux.