Racine paraphrase ainsi cette pensée
Si vous lui souhaitez en effet tant de mal, Élevez-lo vous-même à ce trône fatal.
Ce trôno fut toujours un dangereux abîme ; La foudre l'environne, aussi bien que le crime.
(Acte IV, se. m.)
2. Rotrou faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. M Le reste, dit Racine, était une autre tragédie où l'on entrait dans des intériHs nouveaux. Il avait réuni dans une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à YAntigone de Sophocle. »
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danccR déclamatoires et dea couleurs romanesques, dont le goût procèdt! Lien plus de Rome que de la Grèce. Les deux IVùres sont mélaniorjihosés en fous furieux qui meurent sans nous coûter une larni*'. La sottise de Créon égale sa noirceur, et ses soupirs amoureux le rendent grotesque. Par la froideur d'une fade galanterie, Hcmon et Anligonc perdent aussi le charme qui s'attache à la jeunesse et à l'infortune. L'inexpérience d'un débutant se trahit encore par une elVusion de sang (|ui impatiente, au lieu d'émouvoir. Le jeune poète est sans pitié. Il condamne à mort tous ses héros, mémo l'invisible Ménécée. C'est à peine s'il lait grâce aux confidents. En résumé, l'intérêt manque à cette œuvre artificielle, où des éléments disparates sont combinés par un talent qui emprunte à ses maîtres leurs défauts plus que leurs qualités. C'est ainsi que, visant à la concision et à l'énergie de Corneille, le poète débutant se raidit comme un enfant qui tend ses muscles, et enlle sa voix jusqu'.'i l'emphase.
Ce sont, comme dans son modèle, de longs monologues, des stances analogues à celles de Polyeucte et d'Heraclius, des maximes gratuitement odieuses, et des raisonnements alambiqués. Ainsi Jocasle parle à ses fils à peu près comme Sabine à son époux et à son beau-frère, et elle s'ingénie en arguments 'iiiltlils, pour leur prouver qu'ils doivent la tuer.
D'ailleurs les caractères sont à l'unisson du reste, ou violents, ou faux. Voilà pourquoi les deux frères n'inspirent ni terreur, ci pitié. Pourtant nous préférons encore la monotonie de leur haine, furieuse chez Éléocle, plus lière chez Polynico, à l'ambitieuse hypocrisie de Créon qui, pour usurper le trône d'OEdipe, fomente la discorde entre ses neveux. Ce Créon est comme la caricature de ces héros cornéliens qui professent avec ostenta lion les plus détestables njaximes. Si encore il se contentait d'afficher sa scélératesse! Mais à l'odieux de ses forfanteries s'ajoute le ridicule d'une passion sénile. Tout en travaillant à brouiller des prétendants, et à les perdre l'un par l'autre afin de leur succéder, le voilà qui s'enflamme pour Antigone. comnte Maxime pour Emilie, et qui dcvionl le rival do sou fils, comme l'Harpagon de .Molière. Ménécée s'est saorilit'^ pour apaiser la colère dos Dieux, son frère ilomon a succombé sous les coups des ennemis qu'il veut séparer, Étéocle et Polynice se sont
mutuellement égorgés, Jocaste elle-même n'a pu survivre à tant de deuils, et c'est alors, au milieu de tous ces cadavres, que, malgré son âge, Créon met son cœur aux pieds de sa nièce Anligone, laquelle ne lui répond qu'en allant se tuera son tour. Cependant Créon, qui n'a pas le courage d'en faire autant, se borne à dire, en poussant de grands cris, qu'il ira « chercher le repos aux Enfers ». Quelle pièce résisterait à une scène de cet acabit, et dans le dernier acte?
Épisode cnicinoii et d'Antîgone. Préludes d'nne vocation qni s'annonce. Indécision d'un début. — Mais ne soyons pas trop sévères pour des travers imputables à l'esprit d'un temps où il n'était pas permis de faire une tragédie sans amour. Reconnaissons plutôt que Racine avoua son tort, lorsqu'il écrivit plus tard : « Les tendi'esses et les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les horreurs qui composent l'histoire d'OEdipe et de sa malheureuse famille ».
S'il avait osé, il se serait donc abstenu de peindre l'épisode d'Hémon et d'Antigone. Mais il crut devoir céder à l'usage. Sophocle semblait l'y autoriser, par le souvenir dé la mémorable scène où Hémon, ne pouvant réussir à défendre Anligone contre son père, se tue sur le tombeau de son amante. C'est le premier exemple, au théâtre, d'un suicide inspiré par l'amour. Il est vrai que la mort seule de ce malheureux amant témoigne de sa passion; car jusqu'alors il semblait moins soucieux de sauver une fiancée que de protester contre un arrêt tyrannique. Il parlait à Créon en tribun plus qu'en soupirant. On saurait à peine son secret s'il n'avait pas voulu, comme un autre Roméo, partager le sort de Juliette. Aussi chercherions-nous vainement chez les Grecs ces longs entretiens où deux cœurs se confient leurs chagrins et leurs joies; car les habitudes de la vie antique ne comportaient guère ces épanchements. Mais Racine suivit d'autant plus volontiers la mode du jour qu'elle était d'accord avec son penchant secret, comme avec son instinct dramatique. Saluons donc dans Hémon la première apparition de ces platoniques amants qui, toujours prêts à mourir sur un signe de l'inhumaine, vont accourir de l'Inde, de la Grèce, de l'Italie ou de la Turquie, pour gémir en des élégies harmonieuses i. Si ces
I, Alfieri, traitant le même sujet, a retranché ces fadeurs. Il faut lui on savoir
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fadeurs nous ennuient dans la ThébaUlc, nous aurons cependant (|iic'lr|ue clémence pour une erreur où nous reconnaissons la voix de Racine, ne fût-ce que dans la grùcc de ces vers prononcés par Hémon :
Un moment loin tl»; vous me (iur.iil une année;
J'aurais Uni cent fois ma triste destinée,
Si je n'eusse songé jusques à mon retour
Que mon éloignement vous prouvait mon amour.
(Acte II, se. I.)
Antigone a plus de douceur encore, lorsqu'elle module cette rariation sur le même motif :
Je m'en souviens, Hémon, et je vous fais justice :
C'est moi que vous serviez, en servant Polynice;
Il m'était cher alors, comme il est aujourd'hui.
Et je prenais pour moi ce qu'on faisait pour lui.
Nous nous aimions tous deux dés la plus tendre enfance,
El j'avais sur son cœur une entière puissance.
Je trouvais à lui plaire une extrême douceur,
El les chagrins du frère étaient ceux de la sœur.
Ah! si j'avais encore sur lui le même empire.
Il aimerait la paix pour qui mon cœur soupire;
Notre commun nialheur en sérail adouci :
Je le verrais, Hémon; vous me verriez aussi.
(.4cte II, se. I.)
C'est déjà comme un prélude aux harmonies qui allaient suivre. Ailleurs nous admirons aussi l'adresse d'une plume habile au pastiche. On croirait entendre un héros de Corneille, lorsque Créon dit à Jocaste :
On ne partage pas la grandeur souveraine:
Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne....
pré ; mais, pour être moins galant, son Hémon n'est pas plas Orec. Car il no conserve aucun rospoct pour son pôro. II lo brave d'une voix menaçante. On [)cut môme craindre si^ricuscniont qu'il no devienne parricide! L'Antigono ilalionno niaïuiiic aussi ^ toutes les convenances qui étaient sa grâce. C'est uiio lii'roïno jUti^ro et inflexible. Lorsque Croon lui olFre, avec son pardon, la main do son tils, elle repousse sos avances comme un outrage.
Kn Tf'N'ani-lie, Alfieri nous intéresso au sort do Polynice. S'il s'est d"abord montré trop défiant envers sa mère et sa sœur, il déteste sa violence, au moment où il revient blessé, mais vainqueur, près d'Kléocle mourant. Il so jette alors aux genoux de son frôro avec Antigone et Jocaste, pour lui demander son l)ardoM. Étéocio ne répond que par un coup de poignard en disant : • Jo mo suis vengé, jo meurs, et jo to hais •, et Polvnico s'écrio : • Le ch&timcat est égal au crime. Jo meurs, et jo to pardonne. »
L'intérêt de l'État est de n^avoir qu'un roi,
Qui, d'un ordre constant, gouvernant ses provinces,
Accoutume à ses lois et le peuple et les princes.
Ce règne interrompu de deux rois différents,
En lui donnant deux rois, lui donne deux tyrans....
Ce terme limité que l'on veut leur prescrire
Accroît leur violence, en bornant leur empire.
(Acte I, se. V.)
L'influence du maître est encore plus sensible quand Polynice juge ainsi les menées d'Étéocle :
Esclave de son peuple, et tyran de son frère.
Pour commander tout seul, il veut bien obéir.
Il se fait mépriser, pour me faire haïr.
Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître :
Le peuple aime un esclave, et craint d'avoir un maître.
(Acte II, se. ni.)
En retour, Etéocle exprime avec puissance l'aversion des deux frères, lorsqu'il dit à Créon :
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
Elles ont, tu le sais, paru dès le berceau,
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
(Acte IV, se. I.)
Enfin, il y a plus que des espérances dans le récit du combat et dans la scène de menaces qui prépare le dénoùment. Si ce coup d'essai n'annonce pas l'originalité de l'invention dramatique, il permet donc de pressentir les mérites d'un écrivain qui va bientôt sortir de pair, et inaugurer, avec un éclat sans pareil alors, la période de gloire littéraire, à laquelle convient plus qu'à toute autre le titre un peu trop prodigué de Siècle de Louis XIV, c'est-à-dire l'heure décisive où le jeune roi encourage les grands débuts *.
1. Bossuet prêche le Carême du Louvre, en 1662. Bourdaloue arrive à Paris en 1669. Les Maximes do La Rociiofoucauld paraissent en 1665. Les Précieuses datent de 1659, et l'École des femmes de 1662. Les six premiers livres de La Fontaine sont publiés en 1668. Do 1660 à 1665, Boileau écrit ses proniiôros satires.