‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 54 sur 133 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Rupture de Racine et de Molière. Aniour-proprc iras» cible. — Une fois la carrière ouverte, Racine s'y élance avec une ardeur passionnée. Quelques mois après la Thébaîde, une seconde tragédie était presque achevée : car, dès le commencement de Tannée 1665, plus de trois actes purent en être lus, à Ji'Hôtel de Nevers, chez Mme du Plessis-Guénégaud, devant La Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Mme de Sévigné, sa fille, Pomponne et Boileuu. Intitulé d'abord Comédie de Pdrus — c'est du moins ainsi que l'appelle Pomponne qui, dans une lettre à Arnauld d'Andilly, raconte cette lecture, — puis Alexandre le Grand, ce nouvel essai recueillit des applaudissements qui excitèrent la vive impatience du public, comme en témoigne l.'. Gazette ri niée de Subligny disant, le 29 novembre, dans sa Muse de ta Cour :

Si bientôt le grand Alexandre,

Ouvrage, dit-on, sans égal.

Ne se joue au Palais-Royal,

Je crains, pour se trop faire attendre,

Que ce héros s'en trouve mal.

Ce fut le 4 décembre 1665 qu'eut enfin lieu la représentation désirée, sous les yeux d'une assemblée brillante où figuraient, selon l'expression de Racine, « les premières personnes de la terre, et les Alexandres de notre siècle », c'est-à-dire Monsieur, Madame, le prince de Condé, le duc d'Enghien, son fils, et la princesse Palatine, tous empressés à fêter une œuvre dont le roi devait bientôt accepter la dédicace. Lorsque la Muse de la Cour la déclara divine, elle ne fut que l'écho de louanges d'autant plus flatteuses pour le poète qu'il eut de médiocres interprètes. Ses craintes furent telles qu'après avoir donné sa pièce à la Troupe du Palais-Royal, il finit par l'ulTrir à l'Hôtel

de Bourgogne, où elle parut le vendredi 18 décembre. Nous n'excuserons point ce procédé. L'ami de Molière, et peut-être son obligé *, eut tort de déserter une maison hospitalière pour ses débuts, et de manquer ainsi au devoir d'une reconnaissance personnelle. On ne peut donc plaider que les circonstances atténuantes, en rappelant que des acteurs habitués à jouer surtout la comédie, inquiétèrent, par la faiblesse de leurs ressources tragiques, un jeune auteur très avide de gloire, et alarmé d'une insuffisance qui faillit compromettre le succès de son poème. Ajoutons -qu'il n'y eut pas là violation d'un droit, ni d'un engagement formel; car l'usage autorisait ces migrations, ou ce partage.

Toutefois, cette défection eut l'air d'une trahison. Mieux valait donc un échec qu'une ingratitude. Celle-ci parut plus grave encore, lorsque Mlle du Parc, la meilleure actrice que possédât le théâtre de Molière, s'en alla jouer le rôle d'Axiane sur une scène rivale. Ce fut un sujet de tristes réflexions pour la loyauté de Molière-Alceste, et l'on s'explique la rupture qui survint.

Conflit entre Racine et l'école de Corneille, -r Alexandre, et le Dialogue snr les héros de roman. — Si les suffrages les plus enviés saluèrent Alexandre et Porus, de sévères censures et des brigues jalouses troublèrent bientôt ce concert d'éloges. On s'en aperçoit à l'amertume d'une première préface dont l'indifférence apparente cache le dépit d'une humeur irascible. « Je n'ai pu, disait Racine, m'empêcher de concevoir quelque opinion de ma tragédie, quand j'ai vu la peine que se sont donnée de certaines gens pour la décrier. » Puis il s'em portait contre ces critiques « qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d'un esprit malade, qui vont au théâtre avec un ferme dessein de n'y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs, par un branlement de tête et par des grimaces affectées, qu'ils ont étudié à fond la Poétique d'Aristote ». Ces traits désignaient Corneille et ses partisans ; car la malveillance de ces derniers envenimait la rivalité de ces beaux génies que des faiblesses de caractère allaient

1. Cependant on est loin d'avoir prouvé que Molière lui ait, à ses débuts, prêté deux cents louis , ou donné le plan ou même des conseils pour la Thébatde.

armer de mutuelles défiances. Ce fut le signal du conflit qui devait éclater cnlre deux générations, l'une plus (ière, plus indépendante, plus émue par les grands sentiments et par une éloquence virile, l'autre plus polie, ])lus rafdnéc, plus sensible aux élégances de l'esprit ou aux délicatesses du cœur, et qui reconnaîtra ses nouvelles mœurs dans le doux éclat d'une poésie faite à son image.

Parmi les railleries qui piquèrent au vif un amour-propre susceptible à l'excès, il convient de ne pas oublier une petite fiction très bien tournée, où le tendre Alexandre figurait parmi les ridicules héros du roman langoureux. L'auteur anonyme de cette satire — Charles de Sévigné, dit-on sans preuves, mais non sans vraisemblance — trouva plaisant de la glisser dans une des copies manuscrites de l'ingénieux Dialogue ' où Boileau se moquait du Cyrus, de la Clélie, et de leurs fadeurs sentimentales. Ce badmage était goûté par les salons; il y circulait de main en main ; et, un beau jour, le Grand Alexandre s'y rencontra près des grotesques de la galanterie larmoyante. Jugez-en par cette citation :

Pluton. Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sôrioux, et moitié badin? Le voilà bien écliaulTé

DiooKNE. Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est clianf.'c! J'ai peine à le reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare. C'est un guerrier petit-maître. Apparemment que ses longs voyages l'ont un peu gâté. C'est pourtant Alexandre. Je le reconnais encore.

Pluton. Oh! pour le coup, nous avons un vorital)le héros, et non pas un fade doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même si peu piqué de galanterie que, dans sept ans, il n'a visité qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles fussent les plus belles personnes du monde et ses prisonnières. Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont respiré. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez. 11 s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.

Je suis venu; l'amour a combattu pour moi, etc. *...

1. Le Dialogue des héros de roman fut imprimé pour la première fois par des éditeurs hollandais dans les œuvres de Saint-Évremond, et précisément gr&ce à la nialijrnité do Charles de Sévigné qui en avait retenu do nu-moire une partie. Hoilcau no voulut pas publier ce badinago du vivant do Mlle de Scudéry, « l'illustre lillo », dont il disait, tout en voyant ses défauts et en les tançant vcrtcmcut, qu'ello « avait oncor plus de probité et d'honneur que d'esprit >.

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