‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 83 sur 133 · II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE

Rapide analyse. De l'action; nnité logique de son ordonnance. — La reconnaissance et l'avènement de Joas, voilà le sujet que Racine emprunte au quatrième livre des Rois. Joas est le plus jeune des enfants d'Ochosias, massacrés par ordre d'Athalie. Athalie, fille d'Achab, roi d'Israël, et de Jézabel, épousa Joram, roi de Juda, et en eut Ochosias. Après avoir perdu son époux et son fils, assassiné par Jéhu, elle extermina la race de David. Mais Joas, sauvé par Josabeth et Joad, fut proclamé roi, six ans après, par les prêtres et les lévites, qui tuèrent l'usurpatrice. L'historien sacré offrait donc à l'auteur tragique, dans l'enceinte de la même ville, deux familles de race royale, séparées par la haine et le meurtre; l'une, victorieuse et sur le trône, l'autre vaincue, mais qui, restée fidèle au Dieu de ses pères, et tolérée par Athalie parce qu'on croyait sa faiblesse impuissante, gardait au fond du sanctuaire le souverain légitime, un enfant de neuf à dix ans, échappé miraculeusement au massacre des siens, et destiné, sous le nom d'Éliacin, à devenir le vengeur du vrai culte, en même temps que le ministre de la colère divine contre l'impiété triomphante. Dans ce contact pressant de l'usurpation et du droit, de l'idolâtrie et de la religion, le poète reconnut une tragédie toute faite, et d'autant mieux appropriée à son dessein qu'elle devait se passer de toute intrigue amoureuse, de tout épisode profane. Cette simplicité même en est la beauté. Un soupçon d'Athalie

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.rrito par un songe que rendent vraisemblable de san^'lanls souvenirs, et les terreurs ordinaires aux excès de la tyrannie : voilà tout le drame. L'enfant que la reine a vu, dans son rèvc, armé contre elle d'im poignard, elle le reconnaît au temple dans Joas. 11 faut donc qu'il périsse. C'est autour de cet incident que vont graviter tous les caractères et tous les cœurs, avec leurs intérêts et leurs passions, s'exaltant d'un trouble toujours croissant depuis la première scène jusqu'à la dernière. Or, si les personnages concourent tous à la même action, dans le même lieu, à la même heure, ce n'est point par l'eiïet d'une combinaison artificielle, mais par une sorte de fatalité logique. Ainsi le veulent la vérité des mcrurs et la nature des situations. Ici donc toutes les entrées et toutes les sorties sont vraiment une merveille de convenance et d'à-propos. Tous les événements se précipitent sur une pente irrésistible; chaque démarche se produit au moment précis où elle est attendue; chaque péripétie est pressentie comme la conséquence des faits qui précèdent, et le principe de ceux qui suivent. Toutes les partics de cette composition solide et délicate se correspondent et se supposent si étroitement, que l'art ne saurait être plus voisin de la réalité. Aussi pourrait-on dire que l'étude de celte pièce serait, à elle seule, la meilleure poétique du théâtre. Si le seeret de ses règles définitives se perdait un jour, on les retrouverait là dans toute leur pureté, et Népomucène Lemercier, après avoir subtilement compté vingt-six « conditions nécessaires à la tragédie », intitulait d'enthousiasme son dernier chapitre sur la matière, comme il suit : « Application de ces règles qui constituent le genre tragique, méthodiquement faite à VAthalic de Racine, chef-d'œuvre dont la perfection complète prouve la perfection incontestable ». En dépit de son appareil scolasti(jue, l'auteur du Cours amilytùiuc de littérature générale avait raison. Atltali>' est peut-être le seul ouvrage classique où la raison n'ait point à soufl'rir de la conlrainte imposée par la loi despotique des trois unités. Pour la tr gédie, Athalie est un modèle aussi accompli que r.\pollon du Belvédère, et la Vénus de Mêdiris pour la sculpture.

DiriiculirN du sujet. — Cette ordonnance, où l'on ne surprendrait pas la moindre, la plus légère indécision, mérite

d'autant plus d'être admirée, qu'un sujet si austère et si nu semblait se prêter malaisément à des effets qui fussent gradués de manière à exciter les surprises d'une curiosité sans cesse renouvelée par des moyens de plus en plus pathétiques.

Une des difficultés venait de ce que la naissance de Joas devait être un secret caché jusqu'au dénoûment. Le danger n'étant plus aussi direct et aussi prochain que l'est, par exemple, celui d'Astyanax dans Andromaque , comment réussir à le rendre plus émouvant d'acte en acte? Comment suspendre la crise jusqu'à la dernière scène, sans que l'action renfermée dans l'intérieur d'un temple fût brusquement secouée par une de ces résolutions violentes, si tentantes pour varier ou animer l'intrigue ? Eh bien! Racine s'est joué de tous ces pièges par une adresse qui nous tient constamment en éveil, et sans le ressort puissant qu'offre la nalurc dans le cœur d'une mère, sans les mouvements que comporte la fable louchante d'Iphigénie ou de Mérope. Nous ajouterons que le défenseur de l'orphelin, sur le sort duquel nous tremblons, n'est point un de ces personnages toujours avantageux à montrer sur la scène -un guerrier, un héros, un vengeur de sa pairie et de ses rois, un politique habile qui médite un coup d'Etat. Non; c'est un pontife pour ainsi dire captif dans le sanctuaire, et il faudra qu'il triomphe de la force sans blesser la vraisemblance, qu'il accomplisse une œuvre impitoyable sans compromettre le caractère du sacerdoce : car il y a des convenances pour chaque condition, et on courait plus d'un risque dans le spectacle d'un prêtre qui répand le sang d'une l'eine, même criminelle.

Le principal acteur devait être le Dieu d'Israël. — Pièce ijiblique et clirctieuue. — Pour surmonter ou tourner ces écueils. Racine n'avait qu'une ressource, l'intervention divine. Mais ce moyen est de ceux qu'il est périlleux de manier; car il impose l'obligation d'atteindre le sublime, sous peine d'échouer misérablement.

On comprend maintenant pourquoi, dès cette ouverture solennelle où nous voyons le grand prêtre s'entretenir avec Abner, nous sentons que l'aube d'un jour sacré se lève pour Israël, qu'il ne s'agit plus de chélifs intérêts, mais bien de l'indépendance et de la foi de tout un peuple. Si celte exposition ne se

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ilcioule point dans un milieu vague, sous ces vestibules ou ces portiques Iréquentés par les omhres paies des confidents, mais dans le Saint des Saints, au pied du tabernacle, c'est qu'un miracle se prépare. Or il ne peut s'opérer que dans le temple, au cœur même de la théocratie juive, dans le foyer de la vie nationale et religieuse. Mais « on a lait des objections au temple d'Alhalie, comme le remarque Sainte-Beuve. On lui a opposé les mesures colossales de celui de Salomon, la colonne db droite nommée Joarhin, et celle de gauche nommée Booz, les deux chérubins de dix coudées de haut, en bois d'olivier revêtu d'or, le cèdre de l'intérieur rehaussé de sculptures, de moulures, la mer d'airain, les bœuls dairain, ouvrage dlliram.... Le temple de Racine n'a que des Restons mugnifi<jucs, et encore on ne les voit pas ». {PoH-Royal, VI, 145.) On peut défendre Hacine et sa sobriété de couleur locale, en rappelant que pompée, entrant dans le Saint des Saints, observa avec étonneiiieiil, au rapport de Tacite, l'ab^i-nce de lonin imaae. F,c saneinaire était vide :

Nil prsele)- nubes et cœli lumen adorant,

disait Juvénal en parlant des Juifs. Leur Dieu remplit tout.

On devine aussi quelle est l'unité d'intérêt, et sur quel personnage se concentre la lumière. Serait-ce sur Alhalie qui donne son nom au monument? A ce titre on pourrait le supposer, et pourtant ce serait une méprise; car si elle est l'obstacle, elle n'est nullement le centre de l'action. Joas non plus, malgré sa candeur et sa grâce, n'est pas sur le premier plan ; car n'étant rien par lui-même, il ne vaut que par l'onction sacrée dont la vertu signale en lui le sang de David, la race qui porte en soi non seulement les destinées d'Israël, mais la Jérusalem nouvelle promise à toutes les nations.

Le grand, l'unique acteur partout senti, partout et toujours présent, quoique invisible, c'est ce Dieu même auquel Abner rend hommage dès le premier vers :

Oui, je viens dans son lomple adorer l'Éternel.

L'Kterncl! n'est-ce pas lui qui va fortifier les faibles, envoyer lépouvanle à l'usurpatrice, troubler ses nuits par l'cITroi d'un

songe prophétique, faire reculer éperdue l'insolence de Mathan, et sur ses ennemis

Répandre cet esprit d'ignorance et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur?

(Acte I, se. u.)

Le souffle de Jéhova passe donc ici sur les uns pour les terrasser, sur les autres pour les inspirer. Il est la lumière et la force. Il joue dans la conduite des événements un rôle analogue à celui de la fatalité dans le théâtre antique; mais sa puissance mystérieuse n'est plus, celte fois, aveugle et sourde comme le Hasard; elle s'appelle la Providence, la Justice, le Salut.

Bien loin d'énerver les ressorts du drame et de le réduire à n'être qu'un hymne continu, cette toute-puissance divine lui communique l'élan, elle en est l'âme; elle le pénètre intimement d'une influence qui se manifeste surtout dans la personne de Joad, dont la parole est l'oracle infaillible du Très- Haut. Quoique le verbe du grand prêtre retentisse avec une majesté toujours agissante, il n'est pourtant qu'un instrument dans la main du Seigneur, et l'on sent bien qu'ici l'homme n'est rien.

Cela est si vrai que Joas lui-même, à l'heure décisive du miracle, au moment où le rayon divin l'illumine, n'en est pas moins, lui aussi, brisé dans la fleur de ses espérances. Le prophète qui le consacre ne s'écrie-t-il pas :

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?

(Acte III, se. vu.)

Alors que notre sympathie la plus tendre s'émeut pour cette tête inviolable, le poète n'a pas craint de nous faire pressentir l'indignité lointaine de l'élu sur lequel reposent toutes les promesses. A nos joies il mêle un frisson de crainte. C'est que dans cette tragédie biblique et chrétienne, la tige de David et son frêle rejeton doivent tout leur prix à l'épanouissement futur du Rédempteur entrevu dans cette vision :

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur le front une marque immortelle?

Peuples de la terre, chantez :

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Jérusalem rcn.iîl plus charmante cl plus belle.

D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants «ju'en son sein elle n'a point portés?

(\i-\<- III. se. VII.)

Celte Jérusalem impérissable, c'est-à-dire ri-lirlise mère adoptive de tous les Gentils, voilà ce qui importe. Le Messie, voilà le vrai Joas près duquel l'autre n'est qu'un roseau, voilà le flambeau rallumé de David éteint, voilà le sauveur échappé au glaive. Ce (\\ui perd Kliacin à cette ombre projetée sur l'avenir. Dieu le gagne. Or rinteiilion du poète exige qu'ici tout procède de lui, que tout remonte vers lui.

De là vient la certitude avec laquelle le décret divin marche vers un dénoùment que l'on prévoit sans que l'émotion en soulTre. De là ces transes sacrées qui ne cessent de nous tenir iusqu'à la (in muets et sans haleine, comme ces lévites armés qui alteiidont immobiles, sous le regard du Seigneur, que le signal leur soit donne par Joad s'écriant à l'approche de sa victime :

Grand Dieu, voici ton heure, on t'amène ta proie.

(Acte V, se. m.)

Oui, Dieu est le protagoniste invisible et évident de ce drame, et S(i proie ne s'y trompe pas :

Impitoyable Dieu ! toi seul as tout conduit,

(Acte V, se. m.)

s'écrie Athalie.

Cet aveu que lui arrache sa défaite contient l'idée-mère que nous voulions dégager; en lui se résume l'impression définitive qui enveloppe toutes les autres.

LcH caraclèrcs. — iloatl. La tliéorratle Juive. BoKnnet. — Où l'aclion est si forte et si vive, les acteurs sont nécessairement aussi vrais que nature. Entre tous domine Joad, dans lequel tout est grand, sauf une réserve que nous ferons un peu plus loin. Jamais le génie du sacerdoce hébraïque n'a paru sous des traits plus augustes. Jamais n'a brillé foi plus sereine ni ^lus ardente à aidei- le ciel. Son premier mot n'estil point :

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte?

(Acte I, se. I.)

Aussi de quel accent ne rassure-t-il pas ceux qui tremblent! Quand Josabelh, désespérant de l'avenir, voit déjà son cher Joas tomber sous les coups de ses ennemis :

Peut-être dans leurs bras Joas percé de coups...;

(Acte I, se. u.)

de quel ton il répond :

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous, Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence, Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance....

(Acte I, se. n.)

Lorsque sa craintive épouse le presse de recourir à Jéhu, écoulez comme il écarte cette pensée pusillanime :

Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir, N'a pour servir sa cause, et venger ses injures, Ni le cœur assez droit ni les mains assez pures.

(Acte III, se. VI.)

Si des lévites proposent de dérober l'arche sainte en certain « lieu souterrain », n'est-ce pas avec horreur qu'il repousse ces précautions injurieuses :

L'arche, qui fit tomber tant de superbes tours, Et força le Jourdain de rebrousser son cours, Des dieux des nations tant de fois triomphante. Fuirait donc à l'aspect d'une femme insolente!

(Acte V, se. I.)

Sa théocratie altière n'exclut pourtant pas les sentiments d'humanité; car elle s'attendrit de clémence chrétienne dans l'admirable discours qu'il adresse à Joas, et que termine ce trait :

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge. Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin. Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphehn.

(Acte IV, se. in.)

L'enthousiasme auquel il doit l'inspiration des prophètes ne l'empêche pas non plus d'associer à l'esprit de Dieu les calculs liumains d'un politique. Sous son dévoîiment paternel, sous

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l'émotion d'un intérêt si tendre pour l'enfant qui est tout ensemble son neveu et son roi, nous sera-t-il permis d'entrevoir l'ambition de la tutelle, et la rivalité possil^le du pontificat et de la royauté?

Nous ajouterons que ce type du prêtre israéiite rappelle aussi le prélat du xvii" siècle, de ce temps où l'autorité spirituelle est intacte et debout devant la temporelle. Il y a des moments où il semble que Racine ait eu Bossuet sous les yeux. Nous reconnaissons dans Joad la même sécurité de croyance, le même sang l'roid devant l'adversaire, la même hauteur d'infaillibilité; lui aussi, il sait interpréter les conseils de la Providence, prononcer des arrêts, et, quand il le faut, lancer la foudre.

Une seule ombre nous voile l'éclat de cette fifîure. On regrette que Joad use d'une équivoque pour attirer Athalie dans le piège où elle doit succomber. Quand Abner lui conseille de livrer à la reine le trésor de David, ne répond-il pas :

Je vais la contenter; nos portes vont s'ouvrir?

(Acte V, se. n.)

Fils de l'Évangile, nous sommes tentés de condamner un moyen qui répugne à la douceur et à la candeur de la loi nouvelle. On voudrait que ces paroles n'eussent point passé par les lèvres qui s'ouvraient tout à l'heure pour ce cantique :

Cicux, répandez votre rosée Et que la terre enfante son Sauveur!

(Acte UI, se. vi.)

11 y a là pour nous un malaise moral. Mais Racine est hors de cause. Car il ne saurait être responsable des mœurs et des passions qu'il doit peindre. Il a fait son devoir de poète en les respectant, comme Sophocle, qui ne fut jamais ténu de justifier ses légendes. D'ailleurs n'est-ce point l'avarice d'Alhalic qui la précipite d'elle-même dans l'abime; et ne pourrait-on pas dire aussi, avec La Harpe, que « le bras de Dieu nous cache celui de Joad »? Il est du moins certain que le désir des spectateurs se trouve à peu près d'accord avec les prières du chœur appelant le châtiment sur l'impie qu'égare la soif de l'or et du sang. Si

Joad est coupable, nous sommes donc tous plus ou moins ses complices, n'en déplaise à Voltaire qui voudrait le faire enfermer « comme un homme dangereux à la sûreté d'un Etat ».

AUialie. — Sur Athalie un mot pourrait suffire. Elle est tout ce qu'elle doit être, sans le moindre excès qui, altère la beauté de cette terrible grandeur, soit qu'elle s'écrie fièrement devant ses ministres :

Je ne veux point ici rappeler le passé,

Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé;

(Acte II, se. v.)

ou qu'elle réplique, avec une âpre éloquence à Josabclh :

Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanité, A vengé mes parents sur ma postérité.

Elle peut inspirer de la haine, mais non du mépris. Car elle en impose toujours par sa fière attitude et ses mâles accents. Ce n'est pas que nous songions à l'absoudre par une épigramme analogue à celle que Racine lança contre la Judith de Boyer ;

Je pleure, hélas! sur ce pauvre Holopherne Si méchamment mis à mort par Judith.

Pourtant on se défend mal d'une certaine sympathie pour celte reine dont la vendetta ne fit qu'user du droit de représailles et de légitime défense. Si l'on finit par consenfir à sa mort, c'est qu'un art impérieux ne nous laisse guère le temps de la réflexion. La magie du poète fait de nous ce qu'il veut. Mais une fois ce meurtre consommé, on s'aperçoit qu'on ne hait point assez Athalie pour s'en réjouir, et même qu'on ne la redoutait point assez pour approuver l'artifice dont elle est victime. Tout en détestant ses blasphèmes et ses cruautés, on la plaindrait volontiers, parce que, sous sa couronne, et malgré sa fermeté virile, elle est capricieuse, indécise, prompte à la colère, dupe de son imagination et malhabile à dissimuler, c'est-à-dire plus femme encore que souveraine. Elle est vraiment en proie, surtout dans les derniers actes, à l'esprit dHmpi'udence et d'erreur.

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La |)rièie de Joad a été exaucée. Ct.'lle impression, peul-ctre fiuil il ratlribuer au syslùinc dramatique des trois unités, qui obligeait Racine à peindre seulement par des discours la tyrannie de son personnage, au lieu de la produire directement par des actes, ce qui l'eût rendue plus odieuse, tandis que la conspiration est sous nos yeux au contraire, et que nous la voyons agir, au lieu d'en entendre parler, sous forme d'allusion vague. Quoi qu'il en soit, Athalie fait si grande ligure dans l'apologie de ses attentats, qu'ils ont parfois l'air d'avoir été légitimes comme la piété liliale; et bien qu'ils appellent l'expiation, on n'ose leur appliquer froidement ce vers de Virgile : Do/hs an virtus,quis in hoste requirat? (Ruse ou valeur, qu'importe en un ennemi?)

Joas etrion d'Euripide. — Par un contraste charmant, des nuances toutes chrétiennes tempèrent l'idée juive, dont l'ine.xorable rigueur préside à ce drame biblique : elles sont sensibles surtout dans le rôle de Joas. Il est particulièrement touchant qu'en cette pièce sacrée, composée pour des enfants, un des héros, et le plus indispensable, soit un enfant, dont la grâce, la candeur et la Jinessc justifient si bien ce mot de Joad disant :

Et déjà son esprit a devancé son âge.

Ce vers habile nous disposait d'avance à entendre sans étonnement la scène où les ruses inconscientes de son innocence déjouent victorieusomonl l'enquête d'Athalie.

Cette situation offre d'ailleurs des rapports évidents, et jusque dans le détail des expressions, avec l'/ou d'Euripide. Cette dernière tragédie, soumise, elle aussi, à rinduence de la divinité, se passe en un temple où parait un jeune nèocore, c'est-à-dire un lévite grec, orphelin, rapproché de parents cruels, dont l'ambition s'achaine à sa perte; mais il est protégé par le Dieu qui lui servit de père, et il réussit à reconquérir enfm le trône de ses aïeux. Il est vraisemblable, comme l'a remarqué M. Patin, après le P. Hrumoy, que Racine se souvint de cette esquisse légèrement iruliquéf, pour la IraiisfornuT rn une pi'inlure originale et supérieure à son modèle. N'oublions pas pourtant qu'Ion, le serviteur d'Apollon, est en pleine adolescence, et ne

peut avoir la naïveté d'un enfant. C'est déjà une essentielle difl'crence, et combien d'autres du côté de l'irréligion foncière et du romanesque d'Euripide! Dans sa création, signalons encore le scrupule d'un pinceau toujours fidèle à la vérité de l'histoire, comme le prouvent les présages funestes qu'il a cru devoir associer à nos sympathies. Quand Joas embrasse Zacharie, Joad forme ce vœu :

Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis!

(Acte IV, se. IV.)

C'est que plus tard Eliacin, devenu roi, fera périr le fils de son bienfaiteur, et trahira le Dieu dont les miracles l'ont sauvé. Cette perspective devient même plus précise encore dans ce vers prophétique :

Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?

(Acte III, se. VII.) •

Il y a là de quoi nous désenchanter; mais, au lieu de blâmer le poète, admirons plutôt la conscience de son art qui d'ailleurs nous rend en surcroit d'émotions pathétiques tout ce qu'il nous fait perdre eu illusions.

Aliner, et ropinion laïque. — Abner n'est pas loin, lui aussi, d'être iri'éprochable, bien qu'il paraisse à quelques-uns ne point agir assez pour un soldat. Voudrait-on qu'il fit un prominciamientot En juger ainsi, c'est ne pas comprendre le caractère théocratique de ce drame, où Dieu seul doit tout accomplir. L'ancien serviteur des rois de Juda nous semble destiné surtout à représenter ici l'opinion publique. Le souvenir qu'elle garde à la dynastie dépouillée serait en cfl'el suspect de quelque partialité secrète, s'il ne se montrait que dans le grand prêtre et la tribu de Lévi. 11 convenait donc que ce sentiment eût une cxpi'ession plus désintéressée. Or Abner est le légitimiste laïque personnifiant avec la plus saine partie de la nation la classe militaire qui conserve une fidélité muette au sang de ses rois, mais concilie ses regrets et ses espérances avec le sentiment du devoir, l'esprit de discipline et l'obéissance légale au pouvoir établi. Certes il désire la chute de ce pouvoir, sans se permettre d'y aider autrement que par des souhaits. Ceux-ci sont d'ailleurs

moins stériles peut-être qu'il ne semble, car la conspiration des cirurs et des consciences est plus redoutable que celle des poi^Miards.

De plus, sa loyauté discrète est nécessaire pour établir des échanges de rapports ofliciels ou officieux entre le temple et le palais, où d'ailleurs il peut utilement contrebalancer les suggestions perlides de Malhan, par le crédit que lui assure l'estime d'Atlialie. Il y a on elVet ici, sous le soldat, nous n'osons dire le courtisan, mais l'homme habitué à la |»ralique dos cours, et dont» ro.\[)érience a souvent l'esprit d'à-propos, notamiucnt dans l'iutorrogatoire de Joas, lorsque, pour désarmer Alhalie, il la rassure par celte ingénieuse interprétation du songe qui l'elTraye :

Madame, voilà donc cet ennemi terrible.

De vos songes trompeurs l'imposture est visible, A moins que la pitié qui semble vous Iroublrr Ne soit le coup fatal qui vous faisait trembler.

(Acte 11, se. VII.)

Son influence sert donc à entretenir la sécurité d'Atlialie, à dissoudre par l'optimisme les intrigues d'un apostat, et à propager, sans trop le vouloir, « l'imprudence et l'erreur » qui militent pour la bonne cause. Kn demander davantage à sa vertu oisive, c'est oublier que, dans les temps de crise, les honnêtes gens sont rarement des héros. Leur « foi qui n'agit point » est sinon peureuse, du nu»ins paresseuse : ils invoquent à voi.x basse l'initiative providentielle, mais se croisent les bras, et, en attendant, ils se résignent au fait accompli, ou même en tirent parti, non sans le maudire par habitude, prudemment et dans l'ombre.

Ce n'est pas qu'Abner soit incapable de fermeté ni de bravoure, dans le cas où Joad l'exigerait. Mais le pontife qui le gourmande n'a pas besoin de son épée, parce que le Tout-puissant combat avec lui. Par conséquent .\bner est louable, précisément par son inaction. Il vaut en raison de ce qu'il ne fait pas.

Matliiin l'iiiiostat. — Sa loya.Mté, son humanité, s'opposent du rote fort heureusement à l'hypocrisie et à la cruauté de Mathau, que n'ont point épargné les critiques. Entre autres reproches, on lui fait celui de dire trop de mal de lui-même et

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de s'avilir gratuitement aux yeux d'autrui. N'a-t-il pas l'elTron terie de se démasquer par Timpudeur de cet aveu :

Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois que, malgré mon secours, Les vers sur son autel consument tous les jours?

(Acte III, se. m.)

Sans doute ce cynisme nous révolte ; mais Racine le voulait bien ainsi : car ôter toute excuse à ce traître, c'est en ménager une à Joad, qui peut en avoir besoin, lorsqu'un extrême péril le réduit à tromper un trompeur. Il fallait donc que son ennemi voulût

A force d'attentats perdre tous se* remords.

(Acte III, se. ui.)

Cette frénésie est conforme à la nature, chez un scélérat qui, cherchant à s'étourdir sans cesse par de nouveaux crimes, met tout son orgueil à paraître un esprit fort et un politique profond, supérieur à tous les préjugés. L'ambition qui le possède lui faisant voir les choses autrement qu'à nous, il croit se relever à ses propres yeux, en s'applaudissant de ce que nous condamnons, et en bravant la conscience publique avec l'insolence d'un homme heureux qui, enivré par la faveur, étale comme un triomphe sa bassesse d'apostat parvenu.

Ses fanfaronnades et sa haine personnelle contre Joad concourent d'ailleurs au dénoûment. 11 le prépare, à son insu, par sa malignité vindicative qui s'acharne à éveiller les soupçons, et attise les fureurs d'Athalie : car il est son mauvais génie. En voulant la rendre aussi cruelle que lui-même, il la pousse aux résolutions violentes qui vont la perdre. En aidant ainsi à la progression du péril, il imprime donc un élan à l'action.

Les rôles accessoires. — Les physionomies demeurent tout aussi distinctes chez les autres personnages secondaires, depuis Josabeth qui, témoin de tant de meurtres, en a gardé comme un frisson d'épouvante, et dont la craintive tendresse préfère pour son fils adoptif la sécurité à la gloire, jusqu'à Zacharie et Salomith fraternellement associés aux jeux ou aux prières d"un

royal orphelin, jusqu'à Nabal, cet ofllcicr subalterne, qui s'attache à la fortune de Mathan sans être sa dupe : car il le dupera liiini'''UH', si l'occasion le tente.

I.r.s iirini'ipalcM Hcèiiept. — Les détails de l'exécution seraient (li;.'nes d'une élude plus attentive encore: indicpions du moins les principales scènes. Dès le débiit, quelle inj^énieuse industrie dans cette exposition qui nous instruit de tout ce qui importe, le conflit des dcu.v cultes, les menaces d'Athalie et le péril du prand prêtre, qui éveille rallcnle d'un événement dirige par une main mystérieuse, (]ui laisse entrevoir derricre le voile du temple un vengeur armé pour la cause des opprimés, et qui prélude même au dénoiimcnl par une allusioti furtive au trésor caché dans le sanctuaire !

TanlcSt, voyant pour l'or .sa soif insatiable,

Il (Muthan) lui fiiiil (|u')mi lui lieu (|uc voua seul connaiiitiez.

Vous cachez des trésors par David amassés!

(Acte I, 9C. I.)

Dieu et Athalie! voilà les deux puissances entre lesquelles la guerre est déclarée, et c'est avec une auguste solennité qu'elle s'engage. Si l'issue n'en peut être douteuse, les incidents seront gradués par des péripéties de plus en plus pathétiques. Avec celte exposition, deux autres seulement peuvent soutenir le parallèle, sous le rapport de l'art théâtral, à savoir celles de Bajazrt et de Tartuffe.

Dès lors, tous les incidents se tiennent comme les anneaux d'une chaîne, par exemple ce fameux songe qui n'est point Hn hors-d'œuvre brillant, et plus ou moins justifié comme celui de Pauline dans Polyrurlc, mais une pièce maîtresse, d'où part le mouvemenl, puisque, par les frayeui-s dont il est cause, il provoijue l'interrogatoire de Joas.

Hicn de plus neuf d'ailleurs que celle scène où l'on suit avec une émotion toujours croissante cette lutte de la raibles>e contnî la force, et de la simplicité contre la ruse, où la victoire resle à riimocencc, sans qu'il en coûte rien à la vraisemblance. L'instinct de pitié qui surprend le ctrur d'Athalie est si naturel et si rapide, qu'il ne dément pas le caractère. Outre qu'elle se reproche pathétiqviemcnt cette défaillance :

Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse? La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce Font insensiblement à mon inimitié Succéder.... Je serais sensible à la pitié?

(Acte II, se. VII.)

sa haine lui revient aussitôt; et le juge d'instruction le plus expert applaudirait à cette enquête que lui inspire le souci de sa sûreté personnelle. Rien non plus d'invraisemblable dans la dextérité naïve avec laquelle l'enfant, que nous écoutons anxieux comme Josabeth, se joue autour des pièges, glisse, échappe, et se sauve par des merveilles d'évasive souplesse. Dans ses réponses à double entente qui, dérobant le secret qu'elles semblent trahir, dépistent la curiosité sous apparence de la satisfaire, et donnent le change sans vouloir tromper, pas un mot qui soit mensonge ou calcul; et cependant cette franchise même ressemble à de l'adresse, jusque dans les témérités dont elle ne se doute pas. Oui, c'est toute une diplomatie qui s'ignore, et ne nous étonne pas, malgré le timbre d'une voix qui a toujours son âge. C'est qu'Éliacin a bien profité des entretiens de Josabeth : car lasollicitude de ses tuteurs s'estgardée de lui révéler directement le mystère de son origine. Avec une poétique adresse et qui est bien dans l'esprit du lieu et de la race, ils ont enveloppé la vérité de symboles et d'énigmes :

ATIIALIË.

Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

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