I. — Faits historiques
Occasion d'Athalie. Déboires de son aatenr. Conditions pen favorables au succès. — Athalie, comme Esther, fut composée pour la Maison de Saint-Louis. Racine prit la plume quelque temps après les brillantes représentations d'Esther, en 1689, qui « l'avaient mis en goût », comme dit Mme de Caylus; et la pièce était achevée dans l'hiver de 1690-1691. Dès le mois de novembre 1690 il en lisait des fragments chez le marquis de Chandenier. Ces auditeurs privilégiés s'attendaient à un triomphe, mais il n'en fut rien; car les circonstances ne s'y prêtaient plus. On sait en effet que, malgré sa bonne volonté, Mme de Maintenon dut se réduire à de simples récitations, dans sa chambre, privées de tout éclat. La faute en fut aux inconvénients de ces fêtes qui avaient trop encouragé des pensées mondaines, et qui étaient peu compatibles avec la modestie d'une éducation chrétienne. Des alarmes s'étaient éveillées, surtout depuis le jour où l'abbé Godet des Marais, sulpicien d'une piété solide, mais ombrageuse, dirigeait la communauté de Saint-Cyr. Dès ses premières visites, il condamna ces spectacles qui appelaient sur des jeunes filles les regards et les applaudissements d'une cour pleine de séductions. Cependant, avant même que la réforme jugée nécessaire fût accomplie. Racine ne trouva plus
qu'une hospitalité précaire dans le dernier asile ouvert à son génie converti. Tandis qu' Athalie était accueillie avec défiance à Saint-Cyr, la Judith de Boyer, entre autres pièces saintes que l'on continua d'y jouer, obtenait un succès éclatant. Ce fut pour Racine un nouveau chagrin, qu'il exhala, en s'exprimant sur la Judith, en termes à la fois méprisants et judicieux (lettre à Boileau du 4 mai 1695). Ne voyait-on pas en effet, dans celle tragédie sacrée, le Déthulien Misraël tomber aux pieds de Judith, en soupirant :
Je ne puis soutenir cet amas de beautés?
On n'autorisa que trois représentations, et cela non sans peine. Encore eut-on soin d'éviter tout retentissement qui pouvait en trahir le secret. Malgré ce huis-clos, et d'après le témoignage formel de Mme de Caylus — à défaut d'une lettre souvent citée de Boileau là-dessus, mais qui est apocryphe, — l'accueil ne fut pas aussi tiède qu'on le dit généralement. Cependant le silence se fit bientôt sur une pièce qui fut comme étouffée dans l'ombre; et il s'éleva même contre elle des préjugés si tenaces, qu'en 1702, lors d'une reprise brillante à Versailles, dans les appartements de Mme de Maintenon, la duchesse de Bourgogne écrivait : « Athalie est bien froide; Racine lui-même s'en est repenti ». Il y eut toutefois des exceptions, et des plus honorables. Au dire de La Beaumolle, Mme de Mainlenon, comme Boileau, soutenait, contre les nombreux détracteurs d'Athalie, que « Racine n'avait rien fait de plus beau ». Arnauld, tout en préférant Esther, félicita Racine sur Athalie. Kn 1691, Fénelon faisait étudier cette pièce au duc de Bourgogne : « J'ai vu, écrit-il dans sa Lettre à l'Académie Française, un jeune prince, à huit ans, saisi de douleur à la vue (lu péril du jeune Joas; je l'ai vu impatient sur ce que le grand prêtre cachait à Joas son nom et sa naissance. »
C'est que les beautés de ce drame biblique exigeaient d'autres arteurs que des enfants, et une autre scène qu'une des salles (le la classe bleue de Saint-Cyr. Eutrainé par son génie, le poète avait trop oublié le milieu pour lequel son œuvre était faite. 1/énergic des caractères et la grandeur des situations ne comportaient point des interprètes adolescents. Les rôles de Joas
ou de Josabeth, et les chants des chœurs convenaient seuls à leur taille et à leurs voix. Mais à ce temple du Seigneur devenu le champ de bataille où s'accomplit une révolution, à ces troupes de lévites armés, à tout cet appareil guerrier, à cette pompe sacerdotale qui rappelle avec plus de mouvement les dernières scènes des Euménides d'Eschyle, il aurait fallu la solennité du théâtre antique, et la présence d'un peuple nombreux prêt à se laisser émouvoir par les plus imposants souvenirs de son histoire nationale et religieuse. Or, si nulle scène française ne suffisait alors au libre développement d'une action si grandiose, que dire de ces représentations timides dont on se cachait comme d'un scandale? Dans la petite chambre où, devant quelques rares élus, des pensionnaires jouaient, sans costumes ni décors, celte tragédie majestueuse, ses hardiesses mêmes devaient tourner contre elle ; car elles semblaient offenser les lois de la convenance, de la proportion et de la perspective. 11 fut donc établi, sans jugement, comme incontestable, qu'on ne pouvait s'intéresser à une pièce dont les principaux personnages étaient « une vieille femme, uu enfant et. un prêtre ». Aussi, lorsqu'elle fut imprimée, au mois de mars 1691, trouvât-elle des lecteurs prévenus et déroutés. « On ne l'acheta point », nous dit crûment Louis Racine. L'indifférence du public était du reste entretenue par une cabale ennemie, témoin ce quatrain aui parut alors et qui faisait allusion à la qualité de gentilhomme ordinaire du roi, récemment conférée au poète :
Racine, de ton Alhalie Le public fait bien plus de cas.
Ta famille en est anobhe.
Mais ton nom ne le sera pas.
Trop prompt à perdre confiance, Racine lui-même s'imaginait I avoir manqué son sujet », au dire de son fils. Boileau eut beau le réconforter, et soutenir que le public reviendrait à Athalie, sa tristesse n'osait y croire, et il ne vécut pas assez pour jouir de sa revanche. Trois ans après sa mort, Mme de Main tenon tenta pourtant une reprise devant Louis XIV et quarante spectateurs choisis. Des dames et des seigneurs se chargèrent des rôles, secondés par Baron, qui joua avec une force singulière
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le rôle de Joad, bien qu'il fut retiré depuis dix ans du théâtre — où il aura lo tort de reparaître en<;ore plus tard, en 1720, et de se faire appeler par Lesage t ce héros théàtrifié » — . La duchesse de Bourgogne tint le rôle de Josaboth, le duc d'Orléans, d'Abner, la présidente Chailly, d'Athalie, le comte d'Aycn, de Mathan, le petit comte de l'Esparre âgé de huit ans, celui de Joas. Les chœurs avaient été mis en musique par Moreau, comme ceux d'Esthcr. On applaudit l'ensemble; mais co tardif hommage fut suivi d'un oubli qu'aggravait « la défense faite à tous acteurs de jouer celte |)iéce ».
RopriKcs trioiiiphautes d'Allinlir. Leur influence sur ré\oliitioii de la tragédie française. — Il fallut attendre les premiers jours de la Régence pour voir celte interdiction levée par Philippe d'Orléans, qui eut l'heureuse idée de produire Atludie à la Comédie-Française, le mardi 3 mars i716. On raconte qu'en certains cercles régnait l'usage d'imposer pour pénitence la lecture ù^Athalie. Un jeune oflicier condamné à lire la première scène lut et relut toute la pièce, puis remercia ceux qui lui avaient vahi ce plaisir auquel il ne s'attendait pas. Ce petit événement fit du bruit; et, la voix des connaisseurs étant parvenue jusqu'au Régent, ordre fut donné déjouer la pièce. On la reçut avec transport, et, à la fin du même mois, on la donnait en spectacle, à Versailles, devant Louis XV, roi de six ans, que l'on regardait comme un autre Joas, échappé miraculeusement au désastre de sa race. Aussi l'attendrissement des cœurs se complut-il à saluer une allusion dans ces vers :
Voilà donc votre roi, voire unique espérance.... Songe/ (m'en cet enfant tout Israël réside....
(Acte IV, se. m.)
Nous ne suivrons pas plus loin la fortune de cet ouvrage que le temps devait mettre à son rang, c'est-à-dire au-dessus de toutes les tragédies de Racine. Observons seulement que les représentations d'Athalie, sur une véritable scène, « avec tout l'art du théûlre », du moins aux yeux des contemporains — en 1718, et surtout en 1721, en attendant celle de 1770, pour le mariage du Dauphin et de la Dauphine, la première où la mise en scène eut toute la pompe que demande le sujet — , furent une révélation
de la puissance scénique d'un grand spectacle. Or cette influence s'ajoulant à celle de Topera devait contribuer puissamment à modifier la mise en scène et la constitution même de la tragédie française, témoin le théâtre de Voltaire. Aussi ce dernier ne fit-il que payer une dette, et parler d'avance le langage de la postérité, quand il écrivit : « La France se glorifie d'Athalie. C'est le chef-d'œuvre de notre théâtre, c'est celui qui approche le plus de la perfection ». Athalie, qui n'a pas eu d'ancêtres, n'eut pas de postérité : on ne cite qu'une tragédie latine, Athalia, représentée en 1658 au collège de Clermont, et un Joas de Métastase, joué à Vienne en 1735.