JOAS
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au Ijosoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.
(Ibi'l.)
S'il parait très avancé pour son âge, Thonncur en est donc à ses niailrcs. Athalie ne s'y trompe pas, quand elle dit avec une sombre ironie :
.... j'aime à voir comme vous l'instruisez.... Sa mémoire est fidèle; et dans tout ce qu'il dit De vous et de Joad je reconnais l'esprit.
{Ibid.}
Les allusions deviennent en elîet de plus en plus transparentes :
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule;
{Ibid.)
et, sous le coup de ces blessures qui réveillent des haines irréconciliables , Athalie se redresse à son tour, avec un sinistre orgueil, poilr lancer l'apologie de ses forfaits, comme un défi dédaigneux à l'impuissance de ses ennemist
Et quelle scène encore que celle où le grand prêtre tombe aux pieds d'un enfant de huit ans, puis, déposant la couronne sur le front du souverain légitime, mêle la tendresse d'un i)ére à la majesté du sacerdoce pour faire, lui aussi, comme Bossuet, la leçon à tous les rois! La foi monarchique du dix-septième siècle est là dans toute sa ferveur. En même temps, sous les conseils ou plutôt sous les ordres qui dictent ses devoirs à une conscience royale, on reconnaît encore le cœur de Racine. On aime à voir que Joad n'oublie pas la cause des peuples, au moment où il leur donne un roi, ce qui n'empêcha pas Voltaire de l'appeler un/"(ic7te»j;bon à mettre à la Bastille. 11 veut une royauté absolue, mais paternelle.
Quand Racine s'élève contre « IHvresse de Vabsolu pouvoir », et
Des lâches flatteurs la voix enchanteresse,
(Acte IV, se. IV.)
on voudrait croire à la légende qui court sur le mémoire relatif à la misère du peuple, rappelé par nous plus haut, et que
Mme de Mainlenon n'aurait point osé défendre. On aimerait à penser encore qu'avec ou sans la préméditation de Racine, le roi qui venait de révoquer Tédit de Nantes, prit pour lui ce vers :
Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage!
(Acte IV, se. IV.)
Mais, quoi qu'il en soit, au fond, de ces allusions et de ces anachronismes, l'ensemble du tableau n'en convient pas moins avant tout aux mœurs d'une nation qui choisit souvent ses pontifes pour chefs ou pour arbitres, jugeant les rois avec l'autorité d'une voix inspirée par Dieu lui-rnême.
Quant au prophétique transport qui sert puissamment à l'action, puisqu'il communique aux lévites la foi d'où dépend la victoire, ce morceau n'a d'égal que le dénoûment si grandiose, auquel celui de Rodogiine est seul comparable pour l'effet scéniqu?, et que couronnent ces vers où se résume toute la morale de la pièce :
Par cette fin terrible et due à ses forfaits. Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère, L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.
(Acte V, se. vm.)
Le poète lyrique, les chœurs. — Nous n'avons rien dit encore du poète lyrique, et des chœurs par lesquels il nous rappelle les anciens. Tout en luvalisant avec les hardiesses du génie hébreu par des brusqueries audacieuses qu'eût enviées Bossuet, il les attendrit par l'accent d'une grâce virgiUenne et d'une douceur évangélique ; car des notes clémentes tempèrent ici l'horreur ou la sombre magnificence de la tragédie juive : c'est comme une rosée qui tombe d'un ciel d'airain. Or ces strophes ne sont point l'accompagnement lointain de l'action ; mais elles la continuent et la prolongent par l'harmonie des vœux qui l'interprètent. Ces jeunes filles, que guident Josabeth et l'aimable Salomith , s'intéressent en effet par d'intimes émotions aux souffrances, à l'espoir, à la crainte et aux joies de l'épreuve ou du triomphe. C'est ainsi qu'à la fin du premier acte, après les redoulibles confidences de Joad, des voix pures secondent
le grand prêtre, encoiiraj,'ent Abner, et rassurent Josabelh, en célébrant la grandeur et la bonté du Tout-Puissant. De même, au second acte, l'interrogatoire de Joas semble susciter spontanément l'explosion endammée de l'ode qui contient la menace des vengeances procbaiiies. Au troisième acte, alors que s'arment les lévites; le concert qui éclate est comme l'écho naturel de l'excommunication qui vient de chasser l'apostat du temple, et de la prophétie qui soulève le voile de l'avenir. Enfin, au quatrième acte, à l'heure du combat, n'entend-on pas frémir un chant de guerre, le prélude du Te Deuin de la victoire prochaine, parmi l'adieu des vier;,'es prèles à rentrer dans l'ombre du sanctuaire, dès que retentira le bruit des armes?
En résume, la conception la plus riche dans le sujet le plus simple et en apparence le plus stérile, la vérité des caractères et des mœurs appropriés au goùl français, la logique des situations, une majesté de ton, un essor qui s'élève jusqu'à l'enthousiasme, un style aussi aisé que sublime, la discrète adresse d'une versification merveilleusement variée et savante *, où îlacinc est au-dessus de lui même, la terreur et la pitié soutenues par un intérêt progressif, le dénoùmenl le plus imposant qui se soit produit sur la scène, puisqu'il nous montre Dieu gouvernant les empires, voilà les mérites qui mettent Alhalie hors de pair, et justifient ce jugement de Sainte-Beuve : c Elle est belle comme VOE'iipe roi, avec le vrai Dieu déplus ». Mme du DefTand écrivait que, s'il fallait choisir un ouvrage, un seul, dont elle voulût être l'auleur, elle opterait pour Athnli<'. Le grand Frédéric disait qu'il aimerait mieux avoir fait Athalk que la guerre de Sept Ans ; et Voltaire, malgré ses vives réserves sur le rolc de .load, y a salué h maintes i-cprises le chef-d'œuvre de l'esprit humain, et a étMil dans la dédicace de Méro|)e : t C'est le chef-d'anivre de notre théâtre; c'est celui tlo la poésie ». C'est en un mot la pièce la plus antique du théâtre moderne.
1. Pour apprëcior par le menu et romnie il le faut la ■ciooce oachi»o do la vorsltlcation choi Kaiinc, on lira i'Kuolution rfu vert françttit au kvu' tiècU-, par M. Maiiri.o Sounau, cliap. vi ot Conclusion tParis, llachotlo, 1893).
Sa jeunesse. — Baptisé à Saint-Eustache le 15 janvier 1622, sous le nom de Jean et né probablement le même jour — dans une maison qui était située à l'angle des rues Saint-Honoré et desVieilles-Etuves (aujourd'hui rue Sauvai), sur l'emplacement du n° 96 actuel de la rue Saint-Honoré, ou bien peut-être dans la même rue Saint-Honoré, dans une maison qui était située à l'angle de la rue de la Tonnellerie (aujourd'hui rue du Pont- Neuf)5 sur l'emplacement du n° 31 actuel de la rue du Pont- Neuf, — Molière était l'aîné des enfants de Marie Cressé et de Jean Poquelin, fils et frère de tapissier, lequel acquit lui-même, en 1631, de son frère Nicolas, une des huit charges enviées et conférant la noblesse personnelle, de tapissier ordinaire et valet de chambre du roi. A dix ans, le 10 mai 1632, il perdit sa mère, âgée de trente-quatre ans, laquelle laissait trois fils et une fille en bas âge. Sa première enfance s'écoula dans ce quai'tier voisin des halles et des tréteaux du Pont-Neuf, et dans un milieu de moyenne bourgeoisie, où tout sentait le marchand cossu *. Après un an de veuvage, son père ayant contracté une seconde union, en mai 1633, le petit Poquelin entra, vers 1636, chez les jésuites, au collège de Glermont, où il eut probablement pour condisciples, pendant quatre ou cinq ans peut-être, Armand de Bourbon, prince de Conti — lequel était séparé vraisembla-
1. Pour tous les détails connus sur la vie de Molière, voir la notice biographique de M. Paul Mesnard, dans le tome X de l'édition des Grands Ecrivains, Hachette, 1889.
blcmcnt de ses camarades par « une petite balustrade dorée », coinino le sera le duc d'Enghicn, — le célèbre voyapcur IJornior, ré[)icurien Chapelle et le poète Hesnault. Quand il eut achevé et bien fait ses humanités, il aurait été admis par Gassendi, selon les tèmoi;^Miages assez considérables sinon décisifs de Gri- v matest et du P. Hougarcl, historien du célèbre professeur, à suivre les cours de philoso[ihie que ce dernier faisait chez François Luillier, maitre des requêtes, à Chapelle, (ils naturel du susdit Luillier, à Dernier, à Hesnault, à Lamothe le Vayer fils, et aussi à Cyrano de Bergerac *. Nous savons de plus que son père, l'ayant pourvu de la survivance de sa charge (dès 1633), le lit aller à sa place, en 1042, exercer ladite charge, pendant le trimestre obligatoire (avril-juin), à la suite du roi parti pour un voyaige d'un an en Languedoc. Le jeune observateur put alors entrevoir les mœurs de la cour, et admirer Richelieu, qui, tout mourant, luttait encore contre le courage des Espagnols, l'audace des mécontents, la pusillanimité du roi, et nous gagnait PtM[)ignan et le Roussillon. Le spectacle n'était pas fait pour calmer, comme l'espérait son père, son humeur aventurière. Sa vocation, son noviciat. — Depuis longtemps en elTet le goût du théâtre s'était éveillé dans sa vive imagination, grâce aux gâteries de son aïeul et subrogé tuteur, Louis de Cressé, riche bourgeois qui aimait la comédie avec passion, et menait souvent son petit-fils à l'Hôtel de Bourgogne, tout voisin, où brillaient Bellerose dans le haut comique, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce. Les confrères de la Passion qui, dépossédés de leurs privilèges, demeuraient propriétaires de la salle et de plusieurs loges, avaient d'ailleurs pour doyen, vers 1639, un nommé Pierre Dubout, qui était, lui aussi, tapissier ordinaire du roi. Or ce collègue de Jean Poquelin donna ses entrées à l'étuiliant qui venait d'ailleurs, parait-il, de se faire recevoir avocat à Urléans, ce (pii était aisé, moyennant finance, suivant la recette dont Perrault nous f.iit un si plai-^ant récit dans ses mémoires.
11 est probable que la charge patenalle lui souriait médiocre-
1. Pour 00 Uornior aussi, lo fait est controversé, mais non ruin(5 : voir la tlièso réceuto do M. A. Brui], Havinien de Cyrano Bergerac {Uioçraphie) (A. Colia.
ment; aussi se laissa-t-il tenter par l'impérieuse voeation qui le tourmentait; et, une fois majeur, après avoir hanté les tréteaux du Pont-Neuf, les Italiens et Scaramouche, et après avoir même, selon des probabilités assez fortes, sollicité un emploi de compère chez Bary, puis chez l'Orviétan, deux opérateurs fameux du Pont-Neuf, il ne tarda pas à signer, le 30 juin 1643, l'acte de société d'une troupe, composée d'enfants de famille et d'amateurs. Ceux-ci s'intitulaient YlUnstre Théâtre, et donnèrent des représentations à la porte de Nesle et rue de Bussy, au faubourg Saint-Germain. Les deux frères Béjart, leur sœur Madeleine, et Duparc faisaient partie de cette bande ambulante qui rappelait les Enfants sans soucis. Bientôt il en devint le chef, à ses risques et périls, jouant lui-même sous le nom de Molière, qui figure pour la première fois dans un acte notarié du 28 juin 1644, et dont on ne sait que deux choses, l'une qu'il avait été déjà porté par un romancier, Molière d'Essartines, et l'autre qu'il allait devenir un de ceux qui voleront le plus longtemps sur les lèvres des hommes. 11 prit vis-à-vis de ses camarades la grosse part de responsabilité, souscrivit pour toutes les obligations, et s'engagea si bien que, les recettes étant insuffisantes, il se vit un jour appréhendé au corps, et que nous le trouvons du 2 au 4 août 1645 dans la prison du Châlelet, détenu pour une dette de cent quarante-trois livres. Mais un brave homme, Léonard Aubry, paveur des bâtiments du roi, se porta caution, et hâta sa délivrance.
Cependant éclataient les troubles politiques de la Régence, espèce de tragi-comédie, compliquée d'astuce italienne, de rancune espagnole, de légèreté française, et dénouée par une composition amiable entre des intérêts qui s'étaient armés les uns contre les autres, sans trop savoir de quoi ils avaient à se plaindre, ni ce qu'ils pouvaient espérer. Cette crise faisant une concurrence fâcheuse aux divertissements de la scène, Molière partit pour la province, où, pendant douze années, à la tète de sa caravane, tout ensemble directeur, acteur et auteur, puisant à pleines mains, en cette dernière qualité, dans le répertoire de la comédie et de la farce italiennes ou gauloises, il accomplit un noviciat singulièrement propre à former un poète comique. Ce rude apprentissage ouvrit un vaste champ à sa curiosité, car la province était alors aussi variée de mœurs que de cos-
tiimes. D'une ville à l'autre, mille contrastes attiraient l'œil, et los originaux s'y dôcouvraiont d'autaiil plus «n'iromcnt que l'ébullition contagieuse de la Fronde avait gagn»? la France entière. Tous les masques se détachaient, tous les caractères entraient en jeu, toutes les conditions étalaient leurs travers, leurs ridicules ou leurs vices. Nul aveu ne devait être perdu pour celui qu'jin de ses amis surnomma le Contemplateur, et qu'un de ses ennemis, de Villiers, dans sa comédie satiri(|ue iVEIomire (anagramme de Molièro) hypocondir, nous dépeint sous les traits (pie voici : * Elomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouvé dans la posture d'un homme qui rêve. 11 avait les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandaient des dentelles. Il paraissait si attentif h leurs discours qu'il semblait regarder jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disaient pas. » N'a-t-on pas raconté qiic plus d'une l'ois il s'assit, des heures durant, à bord du coche d'eau d'Auxerre, observant ce qui se passait autour de lui, avec une intensité si sérieuse qu'elle ressemblait à la rêverie de La Fontaine? On a conservé longtemps à Pézenas un lauteuil, aujourd'hui à la Comédie- Française, dans lequel t l'habile picoreur », comme Fapjjelle le Mcnagiana, venait s'installer chez le barbier Gély, fort achalandé, pour y étudier les discours et propos d'un chacun. Celte disposition à regarder en silence s'accrut avec l'Age et les chagrins de la vie. Ajoutez à ce trait l'expérience personnelle des passions. Nous ne suivrons point Molière dans toutes les stations de la vie nomade qui nous le montre allant à l'aventure, hospitalier, libéral, bon camarade, essayant toutes les passions, parcourant Ions les étages, menant, lui aussi, sa Fronde joyeuse qui faisait é|)an<)uir une innocente gailé de Bordeaux à Béziers, de Nantes à Lyon, do Rouen à Montpellier. Signalons seulement deux comédies, en cinq actes et en vers, qui, malgré leur inexpérience, annonçaient déjà son génie. Ce furent VÉlourdi, dont les vers sont si hauts on couleur et d'une allure si fringante, et le Di'iiH amoureux, a[)plaudis l'un, p(tur la première fois, à Lyon, en lO.'SS, plus probablement qu'on 1653, l'autre, en 1656, à Béziers, pendant la tenue des étals du Languedoc. Ces derniers étaient présidés par le prince de Conti, peut-être aneien condisciple, et, en tous cas, protecteur assez bienveillant alors
du poète, sans qu'on soit autorisé à affirmer que celui-ci faillit devenir secrétaire de ses commandements, après la mort de Sarrasin, laquelle date de 1654.
Retour à Paris (1658). Les Précîenses ridicules (1659). Nomenclature de ses autres pièces. — 11 revint à Paris, à la veille de la paix des Pyrénées, lorsque Louis XIV allait se sentir roi, par la mort de Mazarin. C'était arriver à propos, au moment où la cour et la ville attendaient leur peintre. Car les rangs et les conditions allaient se fixer enfin, et chacun commençait à prendre son pli. Recommandé par le duc d'Orléans et présenté au roi qui lui permit de jouer alternativement, avec les comédiens italiens, sur le théâtre du Petit-Bourbon *, sous le titre de troupe de Monsieur, Molière put donner, le 14 octobre 1658, au vieux Louvre, dans la salle des Gardes, le Nicomcde de Corneille, avec accompagnement du Docteur Amoureux. Ce fut le modeste prélude de l'époque héroïque où son génie comique, dégagé de la farce, entrait en possession de lui-même.
Dès l'année suivante, le 18 novembre 1659, il inaugura sa glorieuse carrière par les Précieuses ridicules, qui attaquaient au vif les mœurs contemporaines. On eût dit un de ces coups de tonnerre qui chassent tous les brouillards. Avant de se déployer à l'aise sur la scène, il lui fallait éclaircir l'horizon littéraire, et en finir avec le petit goût des dégoûtés, avec les mesquins scrupules mis à la mode par la Cléiie, dont les interminables volumes avaient encore un succès fou. Coupant court à cette épidémie du bel esprit, il voulut donc conquérir son droit de franc-parler; et le vrai public l'encouragea de ses applaudissements, témoin cette légende fausse, mais qui date bien, du vieillard du parterre, lequel, dans ^in transport d'admiration, se serait écrié : « Courage, Molière! voilà la bonne comédie! » Ce légendaire vieillard, s'il exista jamais, avait dû, dix-sept ans auparavant, applaudir déjà et ferme le Menteur, et au même titre. Ménage a conté plus tard, trop tard, qu'il était à la pre-
1. La troupe .de Molière y donna sa première représentation le 2 novembre 1658. Lorsque l'on commença de bâtir, en 1660, la colonnade du Louvre sur l'emplacenKMit du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur passa au Palais- Royal. Elle devint troupe du roi en 1665. Plus tard, à la mort de Molière, réunie à la troupe du Marais d'abord, et sept ans après (1680), à celle de l'Hôtel de Bourgogne, elle forma le Théâtre-Français.
micrc représentation : « au sortir de la comédie, dit-il, prenant M. Chapelain par la main: Monsieur, lui dis-je, nous approuvions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si linenient et avec tant de bon sens. Mais, pour me servir de ce que saint Remy dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et adorer ce que nous avons brûlé. » A ces légendes joignons, toujours pour dater l'avènement de Molière dans la bonne comédie, ce témoignage du Scgraisiuua qui lui fait dire avec une immodestie dont il était incapable : < Je n'ai plus que faire d'étudier Plaute et Térence, ni d'éjducher les fragments de Ménandre; je n'ai qu'à étudier le monde ».
C'est ce qu'il entreprit sans désemparer, mais non sans se souvenir de Piaule et de Térence : car, après le sel un peu gros, mais bien gaulois, de Sganarelle (1660), et le drame un peu pâle de Don Garde de Navarre (1661), il se produisit avec autant de vérité que de gailé dans l'École des maris jouée, en 1661, avec les Fâcheux, dans cette fête historique de Vau.x où Fouquet faillit être arrêté; l'École des femmes (1662) d'où date vraiment, bien plus que des Précieuses, ravùnemenl de Molière dans la comédie de caractère ; la Critique de l'École des femmes ' (1663) ; le Festin de Pierre ou Don Juan (166o) ; le Misanthrope (4 juin 1666) ; le Médecin malgré lui (1666) ; le Tartuffe dont les trois premiers actes furent joués, en 166i, au courant des divertissements intitulés les Plaisirs de l'ile enchantée, qui eut sa première représentation, en cinq actes, au Haincy, chez le prince de Condé, le 29 novembre 166i, en attendant la représentation publique du 5 févTier 1669; Amphitryon (16 janvier 1668); l'Avare (9 septembre 1668); le Bourgeois gentilhomme (1670); et les Femmes savantes (1672).
Chacune de ces pièces a son histoire ; mais un résumé ne peut effleurer l'analyse, même sommaire, de ce répertoire illustre, en dehors duquel nous avons laissé pourtant bien des exploits qui suffiraient à une autre renommée, à savoir : l'Impromptu de Versailles, 1663; la Princesse d'Élide, 166 i; le
1. L'Kcolc df* Femmes suivit Je prôs lo mariage Je Molière, qui ëponsa, 1«
00 février 160-^, Armainic Hc'jart, fiyco ilo dix-sept ans. Il en avait quarante.
Aa Critique est une oomédio d'un genre tout neuf. Lo poète y répond aux
injustes attaques do ses diilractcurs, et y donne, avec d'cxccllcuts préceptes
de goût, un modèle de polémique littéraire.
Mariage forcé, 1664; V Amour médecin, 1665; le Ballet d.es Muses, Mélicerte, le Sici/ie/i, 2 décembre 1666-19 février 1667; Georges Dandin, 1668; M. de Poiirceaugnac, 1669; les Amants magnifiques, 1670; Psyché, 1670 (plan, l^"" acte, se. i de l'acte II, et se. i de l'acte III, le reste est de Corneille, son collaborateur) ; les Fourberies de Scapin, 1671 ; la Comtesse d'Escarbagnas, 1671 ; le Malade imaginaii^e, 1673; sans trop oublier deux au moins de ses farces qui peuvent lui être attribuées avec certitude : la Jalousie du Barbouillé, et le Médecin volant, premiers crayons de G. Dandin et du Médecin malgré lui, lesquelles ne sont pas médiocrement gaies : soit, en tout, trente-ti'ois pièces de théâtre.
Vue d'ensemble sur son théâtre. — Disons seulement que, pendant les quinze années qui précédèrent sa mort, la verve de Molière ne cessa pas de déborder à flots pressés pour suffire avec une libéralité vraiment merveilleuse aux exigences les plus diverses, aux ordres du roi comme aux plaisirs du public, aux intérêts de sa troupe comme à ceux de sa gloire. Attaqué par mainte cabale, assailli par l'envie, très recherché des grands, devenu pour Louis XIV la ressource habituelle de ses fêtes, sollicité par mille obligations, troublé par ses soucis domestiques, MoHère, valet de chambre de Sa Majesté, directeur de théâtre et comédien infatigable, n'en fut pas moins, partout et toujours, prêt à répondre à tous les appels, sans renoncer jamais à ses heures d'initiative personnelle et d'inspiration indépendante. Entre la dette payée en toute hâte aux divertissements de Versailles ou de Chambord, et ses cordiales avances à la jovialité bourgeoise, il trouvait du loisir pour des œuvres destinées au lointain avenir. D'une part en effet, pour Louis XIV, son bienfaiteur, il est toujours à son poste. L'Amour médecin est fait, appris et représenté en cinq jours. La Princesse d'Élide n'a que le pi-emier acte en vers; le reste suit en prose; et, comme le dit spirituellement un contemporain, la comédie n'a eu le temps cette fois que de chausser un seul brodequin. Si Mélicerte n'est pas finie, quinze jours suffisent aux Fâcheux. Que dire du Mariage forcé, du Sicilien, de Georges Dandin, de Pourceaugnac, et de tous ces impromptus, faits de verve, avec intermèdes et ballets, au pas de course? Les intérêts de sa troupe furent tout aussi pressants. N'a-t-il pas dépéché Don Juan, parce
ijue les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, et ceux de Madcinoiselle, avaient déjK le leur, et que la statue qui marche ne cessait de faire merveille? Au lendemain du Misanthrope paraissait h' Môderin mnhjri^ hii; et le surlendemain il ori.'anisait pour Saint-Germain Mélicerte el it Pm^torale comi'/ue. D'autre part, des diversions multiples el impérieflses ne rempècliaient pas toul aussitôt de songer aux juges les plus difficiles, à Boileau, à lui-même, au genre humain: et,*dans cette i»rodigieuso fécondité, sa raison de plus en plus ferme, son observation de [dus en plus profonde ne connurent ni les incertitudes d'un tâtonnement, ni les fatigues d'un déclin : car ses premiers croquis sont aussi étonnants, quoique autrement, que ses tableaux les plus achevés. Original jusque dans ses imitations, il a l'air, quand il emprunte, de reprendre son bien, el il fait oubii<T les sources auxquelles il puise. La farce même, il l'élève jusqu'à lui : ses bouffonneries ne sont-elles pas traversées par des éclairs d'intuition qui les rapprochent de la haute comédie dont il est le père? Mais si Pourcenuynac, le Bourgeois gentilhomme el le Malade imaginaire, avec leurs purs ébats et leur délirante ébriélé, nous rappellent le rire inextinguible dos dieux homériques, le lyrisme exhilarant d'Aristophane ou de Rabelais, el même les étincelantes fantaisies de Shakespeare, leur auteur demeure avant toul peintre de la nature humaine dans le sens le plus large el le plus libre.
En effet, bien que sa figure apparaisse et ressorte, plus que toute autre, dans le cadre particulier du siècle qui offrit des modèles & ses pinceaux, son œuvre s'étend et se prolonge fort au delà.
Tandis que le poète comique met en scène, ou indique du moins au passage, presque toutes les classes, toutes les conditions de la société, la cour, la ville, la province, bourgeois, nobles, paysans, marchands, médecins, hommes de loi, valets et maîtres, le moraliste représente au vif tous les caractères, tous les ridicules, tous les vices, pédants, fâcheux, fanfarons, fripons, dupours et dupés, bel esprit, faux savoir, avarice, prodigalité, coquetterie, égoïsme, entêtement, malveillance, vanité, sottise, jalousie, libertinage, irréligion, hypocrisie, en un mot son temps, et avec lui l'humanité tout entière.
Si la fécondité de l'invention est un des signes du génie dramatique, nul n'a donc possédé plus souverainement cette magie créatrice qui sait communiquer la vie à tout un monde de personnages dont la physionomie est si distincte qu'une fois connus, ils s'imposent définitivement à la mémoire. Les siens sont tout ensemble et des individus qui ont leur date dans l'histoire des mœurs, et des types qui ne périront jamais. C'est que Molière fut éminemment doué de cette vertu singulière que l'on pourrait appeler le don des métamorphoses. Il eut le privilège de s'oublier lui-môme, pour devenir tour à tour chacun des acteurs qu'il fait parler, agir et sentir de mille façons pathétiques ou divertissantes. Dans cette foule bruyante qu'il évoque autour de nous, il se perd, il disparaît; ou du moins, s'il se montre furtivement sous le masque, nous ne voyons dans l'Ariste qui censure les folies humaines que le philosophe qui, tout en raillant nos misères, ne cesse pas, malgré sa misanthropie mélancohque, d'aimer et de plaindre ses semblables. Oui, il est encore là, dans l'ombre, nous découvrant la cordialité d'une âme généreuse, éclairée, tolérante, sincère, naturelle avant tout, et digne de n'avoir jamais eu d'autres ennemis que les envieux, et les vicieux : car son cœur valut son imagination ; et, si le comique est la forme de son génie, le bon sens, la raison la plus pure en est le fond et la substance.
Cette bonne foi, ce désintéressement qui nous dérobent l'auteur sous la vérité des caractères, voilà le principal secret de sa poétique, comme il le déclare par la bouche de Dorante : « Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles , dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! II semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote... Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous preu' ncnt par les erdrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir, » {Critique de l'École des femmes, scène vi.)
En iC6i, quelques mois après la publication des Examens de «lorneillc, el des trois discours, Molière disait déjà, dans V Avertissement des Fiîchcux : t Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, el si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri scloti les règles. En attendant cet examen, qui peut-être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude, et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d'en défendre un qu'il condamne ». Dans l'Impromptu, il plaide aussi pro domo aua et avec quelle adresse d'apologie à travers les saillies de sa verve! C'est qu'alors la comédie ne paraissait à l'IIolel de Rambouillet qu'un genre inférieur. On en voulait à Molière de faire tant de bruit avec des e bagatelles ». On en gémissait comme d'un scandale. Il voulait, lui, assurer son rang à la comédie près de la tragédie.
IMaiie aux honnêtes gens, et non pas seulement à. ceux du bel-air, mais à ceux de la multitude, s'il s'y en trouve, comme il le donne maintes fois à entendre, tel est donc aux yeux de Molière l'unique, l'infaillible lègle. Or il y réussit par cette incomparable naïveté qui n'est que la nature j»rise sur le fait, comme le laisse entendre ce mot de Jouberl : « Molière est comique de sang-froid, à son insu : il provoque le rire, et ne rit pas ».
Son Htylc. Le« frenques de Mignard et de Molic're. — Aussi quelle spontanéité, (luellc véhémence dans ce style qui est tout action, mouvement et chaleur! El comme il s'applicjue à lui, cet éloge qu'il (il de Mignard, dans son poème sur /<i liloirc du Val-dc-Grdce (iOGO), où il célèbre ainsi les vertus de la fresque, celte peinture dont la grâce
Se conserve un éclat d'éternelle durée,
Mais dont la promptitude, et les brusques liertos
Veulent un grand gi-nie à toucher ses beautés.
De l'autre, qu'on connaît, la traitable métliodc'
Aux faiblesses d'un peintre aisément s'accommode;
La paresse de l'Iiuile, allant avec lenteur,
Du plus tardif génie attend la pesanlour....
Mais la fresque est pressante, cl veut sans complaisance Qu'im peintre s'accommode h Bon impatience, La traite à sa manière, cl d'un travail soudain Saisisse le moment qu'elle donne à sa main :