‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 86 sur 133 · TUDES LITTÉRAIRES. I · texte numérisé non relu

TUDES LITTÉRAIRES. I

La sévère rigueur de ce moment qui passe

Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce;

Avec elle, il n'est point de retour à tenter,

Et tout, au premier coup, se doit exécuter.

Elle veut un esprit où se rencontre unie

La pleine connaissance avec le grand génie,

Secouru d'une main propre à le seconder

Et maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander.

Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide,

Et dont, comme un éclair, la justesse rapide

Répande dans les fonds, à grands traits non tâtés,

De ses expressions les touchantes beautés.

Telle est son exécution grandiose, et ardente, aussi sûre que prompte à répondre au caprice ou même à la politique du maitre, et aux vœux du public, étrangère aux timides retouches, enlevant l'œuvre de premier jet, d'inspiration, par cet irrésistible élan qui sait profiter de l'heure décisive où la rapidité du coup d'œi) fait gagner la victoire. De là cette franchise, parfois même cette crudité d'une langue hardie, passionnée, pittoresque, primesautière, indépendante, toute populaire, et dont le relief, la couleur et l'opulence nous font penser à Villon, à Rabelais, à d'Aubigné, à Régnier, nous allions dire à Bossuet (car Molière a la même ampleur), à Saint-Simon (car il est son égal par l'imagination, et le surpasse par la science du choix et de la mesure). Ne soyons donc pas surpris que la fine et mystique délicatesse de Fénelon n'ait pas goûté comme il convenait ces prodigalités d'une verve aussi éloignée de Virgile et de Térence, que la manière de Rubens ressemble peu à celle de Raphaël. La Bruyère lui-même qui lui reproche « le jargon, et le barbarisme », seize ans après sa mort, en 1689, n'a pas eu le sens équitable. C'est qu'au xvii® siècle le goût de la pureté avait quelquefois conduit au purisme. Voyez Balzac sollicitant Vaugelas en faveur du mot félicité. Ne voulait-on pas rejeter poitrine parce qu'on disait poiYnne de veau (I, 216, Vaugelas)? L'expression à présent faillit être proscrite, parce qu'un courtisan, l'ayant rencontrée dans un livre, ferma l'ouvrage {Tb., II, 111). II y eut là de l'excès, du préjugé. Mais si quelques habiles lui ont marchandé l'admiration jadis et même aujourd'hui *, le cœur de la France

1. Voir là-dessus le Précis hislorigue et critique de la littérature françaiie d'Ëugèno Liutilhac, t. II, p. 68 et suiv.

lui fut conquis dus le iiromitM- jour, et, quoi (ju'eti dise IJoileau, elle rf'coniiait encore son Shakespeare jusque « dans le sar ridir.ulr oit Sriijnn a'i'nvrloppe ».

L'homme. Sa mort. — Parvenu au comble de son art et de sa gloire, recherché par les plus grands seigneurs, mandé fréquemment par La Rochefoucauld, le cardinal de Retz et M. le i'iiucc, auxquels il donna la primeur des Pevimes satantes et du liouryeois gcnlillwmme, guTité du Roi qui le distinguait visiblement et daignait être le parrain de son premier enfant, Molière, riche de trente mille livres de rente, menant assez grand train, et dans tout l'éclat de sa faveur, pouvait siéger à TAcadéniie française qui lui aurait fait ofl'rir un fauteuil par l'entremise de Roileau. Mais il lui fallait, pour l'occuper, renoncer à sa profession de comédien. Ur son point d'honneur consistait non seulement à ne pas déserter cette scène à laquelle il devait sa renommée, et dont il ne voulait pas rougir, mais à soutenir la fortune de sa troupe, c'est-à-dire de cent personnes que sa retraite eût jetées dans la misère. De fâcheux symptômes alarmaient pourtant ses amis, et leurs instances le pressaient de renoncer à un état dont les fatigues minaient ses forces. Mais il s'obstinait à s'y refuser par un dévoùment dont les suites furent funestes. Il venait de composer le Malade imayinaire, dont la première représeulaliou eut lieu le 10 février 1C73, et où il jouait le rôle «l'Argau, Ittrsqu'à la (juatrièmc représentation, le vendredi 17 lévrier 1G73, il se sentit plus incommodé que de coutume. Sa femme et l'acteur-auteur Baron, son élève et ami, lui conseillaient le repos, mais en vain, t Comment voulez-vous que je fasse? répomlit-il. 11 y a cincjuante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre : que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant absolument. » Il lit donc un effort sur lui-même, et, au moment où il prononçait le mot Juro, il se sentit attaqué d'une convulsion qu'il essaya de dissimuler sous un rire forcé. Transporté chez lui, rue Richelieu (présentement, n" 40), il fut pris d'un tel accès de toux, qu'un vaisseau se rompit dans sa poitrine, et qu'il expira, moins d'une heure après avoir quitté la scène, dans les bras de deux sœurs de charité, venues à Paris pour des quêtes, auxquelles il dounaùt

l'hospitalité et qui passèrent la nuit en prières, près de leur bienfaiteur. On sait que la sépulture religieuse faillit être refusée à sa dépouille. Mais le roi, supplié par la veuve de Molière, fit savoir à l'archevêque, M. de Harlay, qu'il désirait éviter l'éclat et le scandale, et il fut décidé qu'on accorderait « un peu de terre sainte, par prière », comme dit Boileau, aux restes du comédien, pourvu que le corps allât directement au cimetière Saint-Joseph, rue Montmartre, sans passer par l'église. La cérémonie s'accomplit, le mardi 21 février 1673, vers les neuf heures du soir, et fut fort modeste. Mais, derrière les trois ecclésiastiques, les six enfants bleus, et les quatre prêtres porteurs de la bière de bois, couverte du poêle des tapissiers, marchaient ses amis et sa gloire.

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