‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 99 sur 133 · BIOGRAPHIE : LK FABLIER] L'ACADÉMICIEN · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE : LK FABLIER] L'ACADÉMICIEN

duchesse d'Orléans lui ravit tout à coup la sécurité du lendemain. Il allait donc, comme la cigale, se trouver fort dépourvu, si un dévouement généreux n'eût été sa providence. Grâce à l'hospitalité de Mme de la Sablière dont les prévenances délicates corrigèrent envers lui les loits do la forluiie ou plutôt de son caractère, il put, durant vin;,'l at)s et plus, goûter, parmi les charmes d'une société spirituelle autant que distinguée, les bienfaits d'une libéralité discrète; et la douceur d'une amitié familière, mais respectueuse. Près de cette femme aimable, qui, savante sans aliicher la science, et bonne sans ostentation, répara des légèretés mondaines par la pratique de la charité chrétienne, puis par une conversion aussi sincère qu'éclatante (1083), on comprend que La Fontaine ait dit, avec l'accent d'une tendre gratitude :

Qu'un ami véritable est une douce cliose!

Ayant dès lors t bon souper, bon gite et le reste >, c'est-à-dire l'indépendance, les libres entretiens, l'intimité des affections choisies et toutes les joies de l'esprit, il ne cessa plus de s'appartenir sans réserve, et de s'abandonner au.\ enchantements de son imagination. C'est ce qu'atteste son second recueil de fables, qui comprenait cinq livres, et parut en deu.\ parties (1678 et 1679). U s'y déploie dans la plénitude et la variété de son génie, sous les formes à la fois les plus vives et les plus sévères. Voilà son chef-d'œuvre. Car il y aura des inégalités de verve dans le douzième et dernier livre, qu'on appela le chant du cygne, et qui, destiné au jeune duc de Bourgogne, ne vit le jour qu'en 1694.

L*at*ad«^niicicn (i6H t). — Louis XIV, qui voulut bien accepter riiouiniage de ce volume, n'y répondit ce|)endant par aucune faveur. Car le maître tenait rigueur à l'incorrigible qui rimait t'iicore, sous le manteau, plus d'une nouvelle grivoise, et, loin d'avoir la souplesse d'un courtisan circonspect, s'échappait en témérités à jteine déguisées par le sourire d'une bonhomie malicieuse. S'il n'entra qu'à soixante-trois ans à l'Académie française, la faute n'en fut donc pas à une Compagnie dont les avances, découragées par une fantaisie peu saucieuse de sa

dignité, ne devaient être agréées par le consentement roj'al qu'en 1684. Colbert étant mort, La Fontaine se vit pourtant admis à succéder au grand ministre qui ne lui avait pas pardonné la constance d'un attachement fidèle au souvenir de Fouquet. Élu en 1683, il n'eut le droit de s'asseoir dans son fauteuil qu'après une année d'attente, nous allions dire de purgatoire. Il avait été préféré àBoileau qu'appuyait la faveur royale. Ce choix ne fut confirmé qu'après une vacance nouvelle qui permit aux deux amis d'entrer ensemble à l'Académie. On avait fini par croire à sa promesse d'être sage, en dépit de la ballade où il disait par expérience :

Promettre est un. et tenir est un autre.

L'Académie, qui avait été sa seule ambition, devint une de ses dernières passions. Nul ne fut plus exact à toucher ses jetons de présence, dont il avait bon besoin, hélas! 11 se plaisait à ces séances, où il lui était permis de rêver tout éveillé, et même de sommeiller à son aise. Attribuons à un de ces oublis la distraction qui lui fit déposer une boule noire dans l'urne du scrutin le jour où Furetière, un de ses vieux amis, fut exclu — comme plagiaire du travail de ses confrères, dans son dictionnaire — par un vote auquel il n'aurait pas dû s'associer. Ce fut une faute qu'il expia. Car le grammairien bilieux qui le cribla de ses piquantes épigrammes prouva une fois de plus que les ressentiments d'une amitié morte sont impitoyables.

Il prit aussi part à un autre débat, mais courtois celui-là, que venait de réveiller la polémique de Charles Perrault (1687). Entre les anciens et les modernes, il n'hésita pas, et défendit avec effusion la cause de l'antiquité, sans se douter que ses œuvres pouvaient être le meilleur argument de ses adversaires. Une des pièces les plus précieuses qui figurent au dossier de ce procès n'est-elle pas l'admirable Epitre à Huet, dans laquelle, prêchant d'exemple, il enseigne les principes de cette imitation originale qui n'est que de l'émulation?

Ses œuvres diverses. — Pour compléter cette esquisse de l'histoire de son esprit, il conviendrait de dire quelques mots

BIOGRAPHIE : RECHUTES ET CONVERSION. oOO

des excursions que lil La Fuulaine en dehors du genre auquel il doit son immortalité. Signalons surtout les Aventures de Psyché, roman d'Apulée, qu'il embellit de sa prose et de ses vers. Il y fut plus heureux que dans ses tentatives dramatiques. Car, sauf le Florentin, petite comédie très amusant*-, — etar isi cette Coupe enchantée qui vient d'être reprise avec succès, — deux pièces où Champmeslé collabora d'ailleurs, sa gloire ne souffre guère de l'oubli qui s'est fciit sui' le reste de ses divers essais, entre autres sur la Mort d'Achille, tragédie qu'il ne poussa pas au delà du second acte, et sur le poème du Quinquina, œuvre de coinmainde tout à fait indigne de lui, etc. Mentionnons seulement un opéra que LuUi devait mettre en musique, engagement auquel il manqua : ce qui lui valut une violente satire, inlitulée le Florentin, où le bonhomme, qui n'aimait pas à être dupe, se vengea avec verve de ce qu'il appelait une trahison.

L'IioiuniR. Herhntes et eonvrrHivn. — Ses jeiLV poétiques furent attristés bientôt par la mort de Mme de la Sablière qui le laissait orphelin, en UWS. Celte chère tutelle lui faisant défaut, sa vieillesse trop anacréonlique eût été sans doute exposée à des rechutes péiilleuses si, dans ce mtdheur qui le menaçait d'une affligeante détresse, un ami ne s'était encore trouvé là pour consoler son deuil. « Venez donc loger chez moi », lui dit M. d'Hervart. « J'y allais », répondit le poète avec une charmanti- candeur. Bien lui en prit : Mme d'Hervart tut pour lui plus qu'une mère, une maman. Ce fut dans ce dernier asile que, l'âge et les infirmités aidant, La Fontaine se sentit enfin repris, mais définitivement, parles pensées sérieuses qu'il avait exprimées avic tant d'éloquence, dans ce discours en vers à Mme de la Sablière, qu'il lut à TAcadémie, le jour même de sa réception (2 mai 168*), et qui est la confession naïve de ses erreurs et de ses fautes :

Di^s solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre : J'ai toujours abusé du plus ciier de nos biens; Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques; Les romans cl le jeu, peste des n-publinues, Par qui sont dévoyés les esprits les plus droit«, Ridicule fureur qui se moque des lois;

lilO LA FONTAINE.

Cent autres passions, des sages condamnées Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.

J'entends que l'on me dit : quand donc veux-tu cesser? Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie : De soixante soleils la course entresuivie Ne t'a pas vu goûter un moment de repos. Quelque part que tu sois, on voit à tout propos L'inconstance d'une àme en ses plaisirs légère, Inquiète, et partout hôtesse passagère.

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles,

A qui le bon Platon compare nos merveilles :

Je suis chose légère, et vole à tout sujet;

Je vais de f.eurs en fleurs, et d'objet en objet;

A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.

J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;

Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours,

En faisant mon portrait, moi-même je m'accuse,

Et ne veux point donner mes défauts pour excuse;

Je ne prétends ici que dire ingénument

L'elTet bon ou mauvais de mon tempérament

Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.

Non, cette fois, sa conversion ne fut point le caprice d'un inconstant, mais un des beaux exemples de ce siècle qui propose ànotre orgueiltantd'admirables retours de consciences égarées. Car il mit dans son repentir toute la candeur de son âme, et ne se montra pas moins sincère avec Dieu qu'avec les hommes.

Revenant donc à des sentiments religieux jusqu'alors négligés plutôt que méconnus, il fut aussi rigoureux dans la pénitence qu'il avait été relâché dans les plaisirs. N'alla-t-il pas jusqu'à se couvrir d'un cilice, qu'on trouva sur lui quand on le déshabilla pour l'ensevelir? Il fit même publiquement amende honorable en lisant à rAcadémie une traduciion du Dics irx. Tout en paraphrasant les psaumes, il désavoua les écarts de sa plume. Simple dans le bien comme il l'avait été dans le mal, avec quel élan de cœur ne s'écriait-il pas, dans une prière au Rédempteur :

Je te laisse le soin de mon heure dernière!

IJIÛGHAl'UIi: ; SA FIN. ..li

l^ii 1)111 j.iilis iiviil (lit, (l'un ton alors nii jiru païen ;

La mort ne surprend point le sage,

il écrivit, le 10 févrior 100"», à Maucroix celte lettre dont l'émolioii est toute clirélieiMie : « Tu te trompes assuriineiil, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. 11 me l'a dit pour tilclier de m'iuspirer du courage; mais ce n'est pas de <lii()i je maïKjue. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, alin (jue cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande faiblesse que je crus véritablement mourir. 0 m<m cher! mourir n'rst rien : mais sonycs-lu que je vais cumparaUrc d'vant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que lu reçoives ce billet, les portes do réleruilé seront peul-clre ouvertes pour moi. »

Malgré ce tremblemcnl d'une âme conlrislée, il dut à la foi (le pures consolations, el vil approcher l'heure suprême avec une sérénité qui permet de dire :

Rien ne Irouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Ce fut ainsi qu'il s'éteignit doucement, dans les bras de la religion et de l'amitié — « avec une constance admirable cl toute cliréliennc ». dit Charles Perrault, — à l'hiMel d'IIeiyarl, rue IM.ilrière, le mercredi 13 avril IG'.io, âgé de soixante-treize ans el dix mois, c Uieu, par sa miséricorde, le veuille mettre dans son saint repos », écrivit Maucroix, dans ses Mémoires, apprenant cette perte, « c'était l'âme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue. » Le lendemain de sa mort, Fénelon, qui l'avait associé à l'éducation du duc de Houryogne, honorait le fabuliste de »;elte oraison funèbre : t Lisez le, el dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce, si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements plus variés, si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel cl de vérité, si Virgile enQn a été plus touchant et plus haimonieux ».

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