‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 98 sur 133 · PHILAMINTE · texte numérisé non relu

PHILAMINTE

Et si votre parole à Clitandre est donnée, OfTrcz-lui le parti d'épouser son ainée.

CHHYSALS.

Voilà dans cette afTaire un accommodement.

(Acte V, se. ni.)

Voilà bien l'homme qui croit commander quand il obéit, et agir en se croisant les bras. C'est le même qui tout à l'heure se vengeait de son servage en querellant ceux qui partageaient son avis, et en leur ordonnant impérieusement ce qu'ils avaient envie de faire. Il ne se démentira pas un seul instant; et, après la fuile de Trissotin, lorsque, de l'aveu même de Philaminte,

Henriette est enfin accordée à Clitandre, Chrysale s'écriera d'un air triomphant :

Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez!

(Acte V, se. IV.)

Puis, comme s'il avait tout mené, il dira naïvement au notaire, et ce" sera le dernier mot de la pièce :

Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

Comique quand il a tort, il l'est aussi quand il a raison, par exemple dans cette scène où, avec une bonhomie pathétique et vulgaire, il se plaint de voir chasser Martine parce qu'elle « manque à parler Vaugelas > :

J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes, Elle accommode mal les noms avec les verbes, Qu'elle dise cent fois un bas et méchant mot. Que de brûler ma viande, et saler trop mon pot. Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.- Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage; Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots. En cuisine peut-être auraient été des sots.

(Acte II, se. VII.)

Tandis que sa femme court la Lune et l'Etoile polaire, lui, il rase le sol. A un excès il en oppose un autre. La Bruyère, lui aussi, disait d'une femme savante : « C'est une pièce de cabinet qu'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage ». Mais ce n'est pas une raison pour abêtir les jeunes filles, selon l'idéal d'Arnolphe, lequel est vraiment un peu voisin de celui de Chrysale. Ce dernier ne rêve-t-il pas en effet une ménagère bonne à surveiller le pot-au feu, et dont la capacité se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse?

(Acte II, se. vu.)

Mais pardonnons-lui cette boutade : car la faute en est à Philaminte, dont le faux savoir lui gâte le savoir véritable. Quand son dépit va jusqu'à proscrire les livres, Molière ne veut donc point célébrer l'ignorance, mais peindre un bourgeois prosaïque,

et un mari comme il s'en fait tous les jours aux bureaux de i'élat civil. 11 y a d'ailleurs des traces d'égoïsmes sous celle faiblesse de caractère. Il sacrilie sa fille à son repos. Pourtant, quand il la voit aux bras de Clitandre, de quel accent il s'écrie :

Ali! les douces caresses!

Tenez, mon cœur s'émciil à toutes ces tendresses, Cela ragaillardit tout à Tait mes vieux jours. Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

(Acte III, se. VI.)

Mais bien étourdi qui ferait fond sur ces bons mouvements!

Martine. — C'est ainsi que les caractères s'engendrent par des réactions réciproques. Philaminle produit v.n Chrysalc, et Chrysale une Martine ; car il ne faut pas oublier cette servante fidèle qui a {)lus de raison que tous ses maîtres ensemble. Mise à la porte pour un accroc fait à la grammaire, elle n'en veut pas à la science (car elle ignore même ce que ce mot veut dire) ; mais, révoltée contre le ridicule ou rabsurde,elle comprend qu'un mari ne doit pas se laisser mener à la baguette et sacrifier sa lille à un cuistre, quand elle est recliercbée par un galant liommc. Son courage égale sa droiture d'esprit; car, en pleine déroute, elle est toujours là pour assurer la retraite, rétablir le combat, et le prolonger jusqu'à l'arrivée des renforts. Que de bonnes vérités échappent alors à sa franchise qui procède directement de l'ancienne farce gauloise! Elle estime que :

La poule ne doit point chanter devant le cot}.

. . . Et nous voyons que d'un homme on se gausse.

Quand sa femme chez lui porte le haul-de-chausse

Si j'avais un mari, je le dis,

Je voudrais qu'il se fit le maitre du logis; Je ne l'aimerais point, s'il faisait le Jocrisse; Et, si je contestais contre lui par caprice, Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

(Acte V, se. m.)

Que de vertes leçons qui tombent d'aplomb sur un benêt! Sa cuisine doit valoir ses répliques, et c'est grand dommage, tout liien considéré, qu'aujourd'hui les Marlines se rencontrent seulement au théâtre do Molière.

ÉTUOKS tlTTÉnMnF» I, — 32

L'adorable Henriette : Grâce, esprit, fermeté, lionnetet<:', pieté Cliale. — H n'y a pas moins de véiilé dans la physionomie d'Hemielle. C'est un bonheur pour elle d'avoir été nc^digée par sa mère, qui aurait pu gâter un si beau naturel : mais non, disons plutôt qu'elle n'y aurait pas réussi ; car le voisinage des travers dont elle s'afflige n'a fait que provoquer des instincts excellents, et les mettre en garde contre l'écuéil de l'exemple. Ces contrastes ne sont point rares; et, ici, la piété fdiale n'en éprouve aucun dommage. En effet, si Henriette n'a pu fermer les yeux sur les défauts qui l'entourent et dont elle est la première victime, sa clairvoyance n'ôle rien au respect qu'elle doit, à des parents. Elle est aussi douce qu'adroite à prévenir l'erreur d'une affection qui s'égare. C'est dans l'intérêt du bonheur de ses proches qu'elle défend le sien : car ils seront malheureux avec elle. Sa sincérité a donc le tact de toutes les convenances. Elle parle comme elle sent, mais avec autant de délicatesse que de discrétion. Quelle différence entre l'aimable liberté de sa bonne foi et les effarouchements d'Armandc qui rougit au seul mot de mariage! Femme d'esprit, qui sait le monde, elle a pourtant le charme de la candeur; mais ce n'estplus, comme chez Agnès, la terrible ingénuité de l'ignorance exposée à tant de pièges. Chez elle, la réflexion a devancé l'expérience, et sa raison est aussi sûre que son cœur est honnête, ou sa parole réservée, sauf peut-être quand elle est poussée à bout par les sous-entendus de la pruderie d'Armande, ou par l'obstination froide de Trissolin à vouloir l'épouser malgré elle. Et encore ceux qui y trouvent à redire, sont-ils bien sûrs de la qualité de leur délicatesse, dans l'espèce? En tous cas, ce n'est pas elle qui se laissera jamais séduire par la vanité. Bien qu'elle ail toute la grâce de Célimène, sa seule coquetterie sera de plaire à qui lui parait digne d'être aimé. Tendre sans être romanesque, elle ne souffre même pas chez Clitandre l'exaltation d'un sentiment qu'elle partage; et, dès qu'il risque un compliment trop flatteur, elle le tempère par un mot d'ironie souriante qui nous ramène au vrai :

L'amour, dans son transport, parle toujours ainsi; Des retours importuns évitons le souci.

ZES FEMMES SAVASTES, 499

Elle a cette nuance de tristesse et de sérieux ordinaire aux enfants qui n'ont jamais été los Benjamins (\c la famillo. Bref, elle est bii'ti, comme dit Trissotin, < l'adorablt- lli-nrictlo ».

i'iltaiidro ; l/lioiincar et la raison; Le Kalunt liomme. — Aussi chacun d<' nous al il pour elle les yeux de Clitandre, qui mérite également nos sympathies. Ce qui nous agrée dans ce prétendant, c'est ipi'il ne veut obtenir Henriette que d'ellemême. De là vient (pie la lutte est inégale entre lui et Trissotin, qui va droit au but par tous les moyens, sans être embarrassé l>ar aucun scrupule. Lui, il a la maladresse d'avoir de la probité, de la conscience et de la franchise. Au lieu de flatter une folle et de se faire violence pour l'admirer, il la blesse par les traits dont il perce le sot qui l'encense. Gentilhomme pauvre, mais qui ne fera jamais un trafic de son blason, il aime la lille d'un riche roturier; mais nous sommes certains qu'il n'a pas même pensé à sa dot : il n'a souci que de la personne, et n'est séduit que pur son mérite. Trop clairvoyant pour ne pas Vcslimcr k son pri.x, il est assez loyal pour ne jamais cacher ce (pi'il sent, fût-ce au risque d'une imprudence. Sensible sans fadeur, généreux sans ostentation, il représente ici Thouneur et la raison, par conséquent la vraie morale de la pièce.

Le »a«e de la pièce : ArKie. — Pourtant il ne ferait triomplier ni l'honneur ni la raison, sans le concours dWriste. Ici, le rôle de ce sage est moins important que dans VÉcolc des maris, ou dans le Tartuffe. Car il faut moins de logique et d'habileté pour démontrer à un mari qu'il a tort de se laisser mener, qu'il n'en fallait pour combattre un faux système d'éducation, ou démasquer un hypocrite. Néaimioins Aristc devenait nécessaire dans ce sujet; car il est le seul personnage de la pièce qui ait le droit de pourmander Chrysale et de lui faire honte.

La morale do la pii'ce. — Le faux et le vrai savoir. — LtMliiralioii d«-H reiniiieH. — Des elartt^s de loiil. — La piidiMir d«" IVspril. - Vm fflet, ne croyons pa"i qui' le<; idées do Molière sur l'éducation des femmes soient exprimées ici par Chrysale, ce bourgeois épais qui, attribuant à la science les malheurs de son pot-au-feu et le sol mariage de sa fille, vante l'ignorance comme le seul remède de ses disgrâces conjugales et paternelles. Son interprète est bien plutôt Cltandre qui,

malgré de légitimes rancunes contre les pédants, ne déteste que le charlatanisme d'un faux savoir. Ce n'est pas lui qui condamnerait l'intelligence d'Henriette à une inégalité dont il serait le premier à se plaindre : car elle lui deviendrait humiliante. Ne dit-il pas excellemment :

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout;

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante, afin d'être savante;

Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait,

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait;

De son étude enfin je veux qu'elle se cache,

Et qu'elle ait du savoir, sans vouloir qu'on le sache,

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,

Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.

(Acte I, se. ui.)

Des clartés de tout : voilà le trait décisif, et les plus zélés avocats des prérogatives féminines ne sauraient guère en désirer davantage; et Mlle de Scudéry elle-même n'avait pas dit autre chose dans son Grand Cyrus, en protestant contre « ce terrible nom » de femme savante. Tout en réservant les droits de faveur et le privilège d'exception que comportent le talent et le génie (car il ne faut jamais interdire une ambition justifiée), nous croyons aussi à la nécessité de ces connaissances discrètes et modestes qui n'enivrent pas l' amour-propre, laissent à la grâce tout son jeu, et n'altèrent point l'aisance des sentiments naturels. Le demi-savoir est moins dangereux pour la femme dont la logique est l'instinct, et qui n'est pas aussi prompte que nous à l'esprit de système. Mais gagner son intelligence, ce n'est pas la tenir, si on ne gagne aussi son cœur. Si le foyer domestique ne doit pas être une prison, mais le centre des devoirs et des affections pour celle qui en sera le génie tutélaire, il est bon que la lumière y pénètre, afin que la femme, sans y commander, y règne aussi par la raison. « 11 ne faut pas, disait M. About avec autant d'esprit que de bon sens, qu'on traite un cerveau féminin comme le mandarin, les pieds de sa Chinoise. » Toutefois, en acceptant la doctrine de Clitandre, exprimons un regret : il a tort de dire seulement : Je consens; car, en cela, il a l'air d'accorder une simple tolérance. Mieux vaudrait dire : je veux, et imposer un devoir.

Peut-être donc Molière n'a-t-ii pas jugé la question d'assez haut, comme on le lui a roproclié, dès le dernier siècle. L'instruction qu'il permet lui st-nible un luxe, un art d'agrément. Or elle est ime vertu d'obli^ralioii, une sorte de pain quotidien. Toute intelligence n'a-t-elle pas le droit de jouir (rrile-mr'me, et de s'ouvrir h ces tlartés dont tout être moral a besoin pour accomplir sa destinée? € Une femme savante de profession est odieuse, dit Sainte-Beuve; mais une femme instruite, sensée, doucement sérieuse, qui entre dans les goùLs, dans les études d'un mari, d'un frère ou d'un père, qui, sans quitter son ouvrage d'aiguille, peut s'arrêter un instant, comprendre IouIk^s les pensées, et donner un avis naturel, quoi de plus simple et de plus désirable? » II convient donc de déclarer très haut, et surtout dans notre siècle, que nulle faculté ne doit périr faute d'emploi, et que toutes les vérités ont leur prix, même en dehors de l'intérêt public ou privé.

Mais non : ne reprochons rien à Molière. 11 a bien fait ce qu'il voulait faire, à savoir la censure de la pédanterie qui, imperlincnti' chez l'homme, est insupportable chez la femme. Outre qu'elle exclut celte pudeur qui doit être un voile pour l'esprit, elle menace de se tourner en un vice qui atteint le caractère et le cœur, puisqu'elle devient, comme on le voit ici, le dédain de ce qui honore l'épouse et la mère. Or, au .wii" siècle, dans une société tout aristocratique, où l'amour-propre fut si vivement excité par l'esprit de salon, cette satire eut tout son à-propos; et, de nos jours mêmes, la leçon qui s'en dégage peut encore être utile; car la race des Philaminte ne périra pas plus que celle des Trissotin ou des Vadius. Si le travers a changé de costume ou de nom, il est permanent comme la sottise et la vanité. Quand même ce tableau de mœurs n'aurait plus autour de nous son application directe, il n'en faudrait donc pas moins l'admirer comme un des exemplaires parfaits de celle comédie pratique où le ridicule procède des caractères, et est toujours un trait de nature saisi sur le vif par un observateur en qui le génie est, au fond, plus que chez tout autre selon le mot de Marie-Joseph Chénier, un bon sens sublime.

Exrellenoc de la forme. — Par la forme enfin, les Femmes savantes sont, aussi bien que le Tartuffe — eu qui Népomucène

Lemercier énumérait avec une subtilité plus qu'aristotélique € les vingt-trois conditions de la comédie » réalisées, — la perfection même de la comédie française. Régularité stricte, développement logique d'une action dont tous les éléments sont puisés dans la vie réelle, sans aucun de ces caprices de la fantaisie, si chers à la muse plus vagabonde d'un Aristophane ou d'un Shakespeare, tout y est justesse et vérité. C'est la raison qu'elle fait sourire. Jamais d'ailleurs la versification de Molière n'a été plus exacte, plus soutenue. C'est un modèle de composition et de style, en un mot le chef-d'œuvre de la raison Lan çaise.

Sa Jeunesse. — Jean de la Fontaine naquit, le 8 juillet 1621, à Chàloaii-Thierry. Son père était maître des eaux et forets, et sa mère, Françoise Pidoux, fille d'un bailli de Coulommiers. Son éducation parait avoir été fort négligée; on lui laissait lire, à l'avonture, tout ce qui lui tombait sous la main; et, de bonne heure, il prit riiabiludt' d'obéir à son caprice ou aux impressions du moment. Quelques livres de piété prêtés par un chanoine de Soissons ayant ému son imagination, il crut d'abord (|u'il avait du goût pour l'état ecclésiastique; et, vers sa vingtième année, il entrait h l'institut de l'Oratoire, puis au séminaire de Saiiit-Ma;,'l(tire, à Paris, où il entraîna morne son frère Claude, qui persévéra. Pour lui, il s'aperçut vite de sa méprise, et en 16H revint chez son père, qui, dans l'espoir de ranger à la règle un fils trop désœuvré, s'empressa de le marier, en 1647, à Marie Héricart — qui avait de la beauté, de l'esprit, mais la tète aux romans et à l'évcnt, un peu comme lui, — et de lui assurer la survivance de sa charge. Ce fut encore une erreur : car sa vocation conjugale n'était pas plus sérieuse que l'autre, cl le seul signe qu'il en ail donné est celle exclamation qui lui échappe dans Phih'mon et Buucis :

Ils s'aiment jus(|ii';ui bout, malgrt; l'elTort des ans. Al»! si.... Mais autre part j'ai porté mes présents.

Ses inadvertances ne tardèrent point à le rendre aussi oublieux de son foyer que de son office. Des deux côtés, il ne vit qu'une sinécure, et des prétextes aux distractions insouciantes.

Tandis que, sous apparence d'inspecter les forêts, après s'être barbouillé de quelques termes de l'art forestier, pris dans les dictionnaires, il promenait sa rêverie à l'ombre des bois soumis à sa juridiction, une ode de Malherbe, celle qui commence ainsi :

Que direz-vous, races futures ? etc.

qu'il entendit réciter par un officier, éveilla par hasard ses instincts poétiques. Il se mit donc à rimer au hasard, et à lire nos vieux auteurs, surtout Rabelais, Marot et ces fabliaux qui meublaient encore les bibliothèques de province. Epris d'une vive passion pour les pastorales de Racan, il s'essaya même à traduire librement VEunuque de Térence (1654).

La Fontaiue et Fouquet. — Ce fut alors qu'un parent de sa femme, J. Jannart, substitut de Fouquet dans son office de procureur général au Parlement de Paris, profita de l'occasion pour présenter La Fontaine au surintendant, qui aimait et protégeait les lettres. Un si charmant esprit ne pouvait manquer de plaire à un connaisseur, et il devint rapidement le poète ordinaire d'une sorte de cour, célèbre par ses magnificences. Ce cercle brillant lui inspira le Songe de 'Vaux, des épitres, des ballades, des sizains et dizains, par lesquels sa reconnaissance acquittait les quartiers de la pension de mille livres que lui servait son Mécène. En ces pièces légères il ne s'élevait guère au-dessus de Voiture, de Sarrasin ou de Benserade ; et s'il fut bon que la faveur de Fouquet, en l'initiant à la vie mondaine, lui donnât toute sa politesse, il risqua pourtant de s'assoupir ou de s'affadir parmi ces délices. Si ces douceurs s'étaient trop prolongées, un épicurien si naturellement ami du sommeil et du rien-faire courait le péril de se relâcher en tous sens. Dans un pareil milieu, les bagatelles frivoles lui seraient venues plus volontiers que les fables, avec leur morale agréable et forte.

La disgrâce du protecteur, dont le contre-coup lui fut si cruel, le sauva donc des pentes faciles, le rendit à lui-même, et nous

BIOGRAPHIE : LAMI DE FOUQUET; L EPICURIEN o05

valut la touchante élégie où son génie éclata, non moins que son cœur, en des vers éloquents et courageux (1662) :

Remplissez Tair de cris en vos grottes profondes. Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes,

Les destins sont contents; Oronte est malheureux.

Tout en prouvant qu'il aimait un bienfaiteur plus que ses bieniViits, il exerça sur l'opinion une inllence clémente, et, mieux que tout avocat, réussit à changer en pitié la malignité publi- •pio. Aussi pouvait-il dire à bon droit :

J'accoutume chacun à plaindre son malheur.

Remarquons aussi, avec Sainte-Beuve, que « dans celte pièce, comme dans son discours eu vers à Mme de la Sablière, sur l'idée de se convertir, comme dans Philémon et Baucis, ou le Songe d'un habitant du Mogol, il rencontrait, pour l'expression de ses vœux, de ses regrets et de ses goûts, un alexandrin plein et facile qui se loge de lui-même dans la mémoire, et qui est à lui autant que ceux de Corneille et de Racine leur appartiennent >.

L'épionrien. — Le songe de Vaux une fois évanoui par la captivité de l'enchanteur — un prévaricateur d'ailleurs, tout compte fait, — il retomba dans ses péchés mignons, et dépensa son temps, sa fortune ou son esprit, sans savoir comment, au jour le jour, au service de tous. Nul n'ignore de quelle façon expéditive il mangea son fonds avec son revenu :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant son bien avec son revenu.

Tint les trésors chose peu nécessaire.

Quanta son temps, bien le sut dispenser : Deux parts en lit, dont il soûlait passer L'une à dormir, cl l'autre à ne rien faire.

Ses confessions plus enjouées qu'édifiantes nous dispensent d'entrer en des détails qui n'intéressent que sa vie privée ; nous ne suivrons donc pas les allées et venues de ce pigeon voyageur que « le plaisir de voir et l'humeur inquiète » égaraient

loin de son nid. S'il visitait parfois Château-Thieiry, c'était seulement pour y vendre quelque bout de terre, lorsqu'il fallail apaiser des créanciers trop pressants. Toutefois son bien seul y passa; car il n'y avait pas communauté entre sa femme et lui, de sorte qu'elle put vivre à l'abri du besoin. Il y a toute une légende sur les dissipations de ce volage qui serait sans excuse, s'il ne nous désarmait par un air d'inconscience tellement ingénue qu'on est tenté de lui pardonner ses étourderies comme à un enfant auquel la raison n'est pas encore venue. Mais laissons dans l'ombre des faiblesses dont il fit pénitence, aux heures tardives du repentir.

Nous n'insisterons pas non plus sur les débuts qui révélèrent au public un talent de conteur qu'on ne peut louer sans en condamner l'emploi. Disons pourtant que la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, partage la responsabilité morale du poète : car ce fut elle qui l'engagea dans un genre où il avait pour précurseurs, outre les trouvères de race gauloise, Rabelais, Bonaventurc Dcspériers et la reine Marguerite de Navarre, sœur de François ic"", sans parler de Boccace, de l'Ârioste et du Pogge. Il figure donc ici en glorieuse compagnie ; mais n'y cherchons pas les circonstances atténuantes d'une licence qu'aggrave la perfection littéraire à laquelle il dut l'équivoque popularité d'un succès assez compromettant, pour que Louis XIV lui en ait gardé longue rancune.

Le fabuliste (1668). — Ce méfait d'une jeunesse trop persistante, il eut du reste à cœur de le faire oublier, au moins si l'on en juge par la préface de son premier recueil, composé de six livres, qui parurent en 1668, sou? ce titre modeste : Fables d'Ésope mises en vers par M. de la Fontaine. En les dédiant au dauphin, à l'élève de Montausier et de Bossuet, il annonçait la bonne volonté de s'amender et de se réhabiliter. Il était temps! ne touchait-il pas à la cinquantaine?

L'illustre impi'évoyant vivait alors au Luxembourg, sous le patronage d'Henriette d'Angleterre, dont il était gentilhomme ordinaire : fonction qui ne déroba rien à ses loisirs; car il semble que tous ses protecteurs se soient entendus pour respecter cette bienheureuse et féconde paresse qui était com.me la muse du voluptueux rêveur. Mais la mort précipitée de la

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