‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 169 sur 411 · Chapitre sur la comédie {Lettre à l'Académie · texte numérisé non relu

Chapitre sur la comédie {Lettre à l'Académie

ÉTUDES LÎTTÉRAIRES. I. — 26

honnête homme fâcheux, qui n'a peut-être pas tort de mépriser les hommes, mais qui a grand tort de le dire tout haut*.

« Dans ce salon, on cause plus qu'on n'agit. Que peuvent faire des oisifs autour d'une coquette ? Chacun parle avec son tour d'esprit ou son travers. Les galants flattent la dame dans son penchant à la malice ; elle reçoit les flatteries, et se moque des flatteurs.

« Une lettre , de tous les incidents connus le plus connu, apprend aux galants qu'ils sont joués, à Alceste qu'on ne l'aimait pas assez pour lui faire le sacrifice d'amants moqués Le salon de Célimène est déserté : voilà le dénouement.

a Les situations n'y sont pas plus extraordinaires que la fahie. Y a-t-il môme des situations? Je ne vois que des caractères qui se développent. — Alceste a un procès ; cela arrive à tout le monde; mais il l'aurait eu plus tard, et avec moins de chances de le perdre, s'il ne s'était pas entêté à vouloir que la justice soit l'équilé. — Il a un duel, pour avoir voulu tirer d'un poëte l'aveu que ses vers sont mauvais. La scène du sonnet, si fameuse, est doublement l'eflet de son caractère, par la façon dont il y est jeté, et par la façon dont il en sort. On le sait honnèle homme et véridique, et les poètes de tout temps sont friands de tels juges, parce que leur éloge a plus de prix, et qu'on les croit gagnes quand on les consulte. Oronte ambitionne l'estime d' Alceste : voilà le prix de sa réputation d'honnête homme. Alceste s'avise de dire ce qu'il pense du sonnet d'Oronte : voilà son travers^. »

iSi la comédie veut une fable, c'est donc en vain qu'on 1 la cherche ici ; on y Irouvera des incidents de la vie commune, mais pas un de ces procédés (]ui sont ordinaires au genre; ni confidents, ni figures de fantaisie', ni monolo-

1. VoiU le trateri, dont le poêle avait besoin pour tourner au comique l'aus» térilù do son sujet.

•i. Histoire il(! la littérature frani^aise, t. III.

a. • ^i ^l'-'H hcRi', ni MasiMi illi;, ilif. Vnliaire, pas mù:: c de valet, sinon pour avancer une chaise, ou porlur uiii^ lulire. •

gues, m coups de théâtre, ni combinaisons d'intrigue ; car on peut à peine appeler de ce nom le fil ténu qui relie entre elles ces scènes ingénieuses dont chacune semblerait une satire de Boileau, si une fine logique ne les faisait toutes concourir à l'expression de la pensée maîtresse qui les enchaîne, je veux dire à la peinture d'un caractère, celui d'Alceste^ qui sert de centre à l'action.

Assez singulier pour surprendre, assez noble pour attacher, assez plaisant pour divertir, il est en effet le grand ressort d'où procède tout le mouvement. Autour de lui gravitent tous les autres personnages, qui ne sont là que pour faire valoir ses qualités comme ses défauts, Gélimèue par sa coquetterie, Arsinoé par sa pruderie, Philinte par le contraste de son humeur trop accommodante, Oronte par sa vanité de bel esprit, Acaste et Glitandre par la concurrence de leur amour, ou plutôt de leur fatuité galante ; Éliante elle-même, par une estime qui ne demande qu'à se changer en un sentiment plus tendre. Si cet honnête homme, malgré sa vertu farouche, se trouve engagé parmi les ridicules d'un monde frivole qui exaspère ses colères, et provoque leurs explosions, la cause toute naturelle en est cette folle passion qui va le mettre en contradiction avec ses principes, et sera par conséquent le ressort indispensable d'un mécanisme où des éléments comiques doivent se combiner avec des accents dignes parfois de la tragédie.

Ce fut ainsi que Molière, dans cette pièce, « où l'on n'agit qu'en parlant'», réussit à charmer, parle plaisir sérieux d'une émotion réfléchie, les esprits capables d'apprécier les beautés du dialogue, la vérité des portraits, J;; profondeur de la morale et l'excellence du style. C'est qu'il visa surtout aux suffrages d'une élite; car des autres il disait : a Ces gens-là ne s'accommodent point d'une élévatio:; continuelle des sentiments. » Aussi parut-il au vulgaii^. que l'ensemble manquait trop d'action et d'intérêt. G'éta:.' ne pas comprendre qu'un tel sujet ne comportait point u \ développement plus animé. N'étant pas une passion, ma:--

I L'expressiuii est de M. Ni&urd.

une manière de voir les choses et de jugf r les personnes, le pessimisme ne pouvait en effet se définir que par une suite de conversations psychologiques. Pour le représenter, il fallait donc faire passer devant Alceste les originaux qui le forcent à s'expli(juer, par les impressions qu'il reçoit.

I^a moralité tic cette coinêilie. Justice distributive. — Quant à lali'çon qui en ressort, il faut être aveugle pour ne point la saisir; car il est clair qu'Alceste et Philinte ne nous sont, ni l'un ni l'autre, proposés comme exemples; ils nous signalent plutôt les écueils que doit éviter celui qui veut être sociable sans rudesse orgueilleuse, et sans complaisance intéressée. Par le péril d'un double excès, ils nous apprennent à pratiquer cette tolérance qui, sans transiger avec le vice, supporte les travers dont nul n'est exem]it, et en prend son parti, non pour les exploiter, mais par sentiment équitable de mutuelle indulgence, en dehors de laquelle le commerce des hommes deviendrait impossible. Au lieu d'élever de vains griefs contre le cœur ou la raison de Molière, admirons donc la perfection morale d'un art toujours soucieux, ici comme ailleurs, de traiter les personnages suivant leurs œuvres. C'est ce que M. Nisard remarque avec linesse : « Les galants, dit-il, emportent l'attache de ridicule que Gélimène leur a mise au dos. Tous reçoivent de la main de la coquette un coup d'éventail sur la joue, qui ne les corrigei-a pas, mais qui les punit assez pour le plaisir du spectateur. — La prude Arsinoé, qui a voulu la brouiller avec ses amants pour pêcher un mari en eau trouble, reste sans mari et prude, avec le châtimcnl, de se l'entendre dire. — Quant à Alceste, est-il puni? Trop, solo i quelques délicats qui en ont fuit le reproche à Molière. Il l'est, à mon sens, à proportion de ce qu'il a péché. Contrarié dans toute la ])ièce, il est violemment secoué à la fin ; c'est niéritf'-. Pourcpioi gûtc-t-il sa ])robité en se prétendant le seul probe? Savons-nous bien d'ailleurs si l'opposntion qu'il fait à tout n'est pas mêlée de quelque désir de dominer?... Mais il échappe à un ni.iiiage avec une coi(actte,et cela lui était bien dû. 11 était trop liomme de bien pour que IMolièrc ue lui épargnât pas ce in.illituu-. Seulement il

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ne s'en applaudira que plus tara, quand il aura repris son sang-froid. Ainsi la morale des sages et la morale de la vie sont également satisfaites, quand on le voit puni d'un travers innocent par une contrariété passagère, et récompensé de sa vertu par l'avantage d'échapper à un malheur certaine » Célimène, elle aussi, paye sa dette. « Son premier châtiment est de n'oser renvoyer même les amants qu'elle méprise. Elle ne sait point se fixer : n'est-il pas naturel que tout le monde la quitte? Elle est spirituelle; elle pousse à la raillerie ; elle a souvent l'avantage dans le discours; n'est-il pas juste qu'elle y ait quelquefois le dessous? Elle triomphe d'Arsinoé , et c'est bien fait , parce qu'une prude est pire qu'une coquette ; mais une vérité assénée par Alceste va la punir à son tour de tous ses manèges ^. » Chacun reçoit donc une correction proportionnée à son travers. Philinte seul fait exception, sans doute parce qu'à tout prendre il est encore le plus sage ; car si son optimisme semble trop prompt à se résigner au mal pour n'avoir pas à le combattre, il n'en est pas moins, en mainte rencontre, un Ariste sensé dont la philosophie pacifique a été calomniée par Fabre d'Églantine' lorsque , sous prétexte de donner une suite au Misanthrope^ il métamorphose Philinte en un égoïste odieux, toujours prêt à excuser la fraude, dès qu'elle tourne seulement au dommage d'autrui. Altérer ainsi la conception de Molière, c'est la rendre méconnaissable, comme le prouvera l'esquisse où nous allons résumer les traits des physionomies qu'il nous offre.

Les caractères. — Alceste; l'homnie; l'amant de Célimène, la crise; la misanthropie généreuse. — Pour apprécier au vrai les intentions du poëte, il convient d'abord

f . Histoire de la littérature française, p. 106, t. III.

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