‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 170 sur 411 · Histoire de la littérature français,, p. I06, t. III · texte numérisé non relu

Histoire de la littérature français,, p. I06, t. III

3. Fabre d'Églantine (1755-1794) donna en 1790 le Philinte de Molière, comédie où le rire n'est qu'un ricanement, laissant trop soupçonner dans l'àme du peintre l'orgueil d'un tribun qui ne pardonne pas aux nobles sa naissance obscure, aux riches son indigence, aux heureux les chutes dont il était meurtri. On y sent l'intention de nous persuader que la société pourrait bien être une caverne de brigands. — Le pendant de celte satire envenimée est i'Oplitnifte de CoUin d'Harlevillej

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de distinguer dans le rôle d'Alceste deux éléments que plusieurs ont eu le tort de confondre : d'un côté le caractère^ c'est-à-dire l'iiabilude morale qui vient de la nature, et df- l'autre \di passion^ c'est-à-dire la crise passagère qui exaspère :es premiers instincts jusqu'à les rendre comiques. De cette iouble source procède une misanthropie dont l'origine est éminemment généreuse et désintéressée.

Il nous faut reconnaître en effet, avec Piousseau, qu'Alccste est « un véritable homme de bien 35. Car un égoïsmc sombre ne fut point chez lui le principe de cette humeur atrabilaire qui ne sera que l'accès d'une lièvre accidentelle. Ce serait plutôt par philanthropie qu'il a fini par devenir, ou se croire l'ennemi du genre humain * ; et s'il méprise ses semblables, c'est uniquement parce que, les jugeant d'après lui-même, il cherche en eux cette vertu trop haute dont il porte l'idéal en son cœur. Son malheur fut donc d'entrer dans la vie avec des illusions qu'allait décourager l'expérience. La fierté, la franchise, la délicatesse, la raideur d'une probité scrupuleuse, l'abondance expansive d'une âme sympathique, le culte de l'honneur, en un mot, les qualités les plus rares , voilà le fond de son caractère. Ajoutez-y autant de clairvoyance que de candeur presque naïve, et vous comprendrez comment, trop avisé pour être dupe des apparences, et trop sincère pour se réduire à un silence qu'il se reprocherait comme unedéfaillance, il n'a pu se résigner à subir sans révolte les conventions mensongères, les dehors trompeurs, les semblants d'amitié, les grimaces, les flatteries , les démonstrations hypocrites ou banales, sans compter l'intérêt, la trahison et la fourberie. Aussi ne doit-on pas voir en lui un original pour qui la manie de censurer tout ce qui l'entoure ne serait qu'une attitude adoptée par un secret désir de se distinguer du commun, et d'attirer les regards*. Non, il est le premier à soulïrir de son mal, et n'en fait point parade vaniteuse. Il serait tenté

I. n dirait volontiers, lui aufsi : ■ 0 men amh, il n'y a plus d'amt.i. • 1 Le misaritliropo que peint La Bruyère (ch. De l'hottimo. Timon) est un personnage froid ct^poli, « civil et cerc;monioux, qui ne s'échappe pas, ne s'apprivoise pas avec les hommes, les traite hnrin(!t''niont et sérieiisemcnl, ejn-

plutôt de cacher sa blessure, s'il n'avait l'impatience de la justice et de la vérité. J'ajouterai même qu'avant d'aimer Gélimène, il savait évidemment se contenir; car il est de ces honnêtes gens qui craignent les éclats, et la scène du sonnet témoigne qu'il n'affiche pas volontiers son opinion. Pour qu'elle s'échappe, il faut qu'on le pousse à bout. D'où vient donc que ses dépits, longtemps refoulés, rompent tout à coup leurs digues, et que cet observateur attristé d'une comédie en dehors de laquelle s'isolait sa réserve dédaigneuse, entre en scène comme une tempête, pour soulager ses contraintes et dire à chacun son fait, au risque de paraître un maladroit ou un fâcheux qui prête à rire?

Le traders d'Alceste. Passion malheurense. Contradictions. — A cette question la réponse ne saurait être douteuse, et nous ne dirons point avec Philinte :

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre;

car il nous semble manifeste que sa « bizarrerie » et ses incartades soudaines s'expliquent par la passion malheureuse qui lui arrache ce cri de tendre courroux :

Ah! que, si de vos mains je rattrape mon cœur,

Je bénirai le ciel de ce rare bonheur !

Je ne le cèie pas; je fais tout mon possible

A rompre de ce cœur rattachement terrible;

Mais mes plus grands efïorts n'ont rien fait jusqu'ici,

Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

Oui, le coup de maître fut ici de donner à cet ami de la vertu le travers d'un amour mal placé qui va mettre le philosophe en contradiction avec ses principes, et, par un secret mécontentement de lui-même, provoquer les explo-

ploie tout ce qui pev.t éloigner leur familiarité. » Au fond, c'est un cœur sec, un vieux garçon.

L'Aceste de Vauvenargues (éd. Gilbert, p. 300, t. I) n'est qu'un amant malheureux.

Jean-Jacques Rousseau nous semble devenu misanthrope par rancune de déclasse, par timidité, par orgueil, et aussi par un parti pris littéraire, pour avoir roccasion de placer des tirades vertueuses et sentimentales

sions de son humeur. Cette faiblesse, Schlegell'a jugée peu vraisemblable, mais à tort, selon nous; car outre que

La raison n'est pas ce qui règle Tamour,

les âmes ingénues sont souvent les plus vulnérables, comme le disaient les vieillards de Troie devant Hélène, cette Célimène des temps antiques. D'ailleurs, malgré le bon sens qui proteste et contredit en vain son aveuglement volontaire, n'a-t-il pas pour excuse la grâce « qui est la plus forte », comme il l'avoue avec la honte d'un vaincu qui trouve uno sorte de lâche plaisir à sa défaite :

Non; l'amour que je sens pour cette jeune veuve

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui trouve;

Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,

Le premier à les voir, comme à les condamner.

Mais avec tout cela, quoique je puisse faire.

Je confesse mon foible; elle a l'art de me plaire;

J'ai beau voir ses défauts, et j"ai beau l'en blâmer.

En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer';

Sa grâce est la plus forte; et sans doute ma Gamme

De ces vices du temps pourra purger son âme.

Cette excuse, à laquelle il voudrait croire, acceptons-la donc; et, loin de railler, comme le faitPhilinte, les démentis qu'Alceste s'inflige par « l'étrange choix où il s'engage », plaignons-le de tomber dans ce piège, d'oià il ne pourra sauver son cœur que tout froissé, tout meurtri d'une incurable atteinte. Il faut être un critique allemand pour y trouver à redire ; mais nous n'avons pas le courage de blâmer celui que nous estimons, d'autant plus qu'il est le premier à s'accuser et à se condamner.

C'est aussi l'erreur de Rousseau. Il n'a pas vu que le principal moteur de cette comédie mélancolique était ce charmant et terrible amour qui ne sera point payé de retour, mais devra tirer de l'imagination plus que de son objet tous les prétextes qu'il se crée pour justifier une folie

1. Molière disait d'Armande Béjart à Chapelle : « Quand je la Tois, une émotion m'ôte l'usage de la réflexion. •

dont la victime souffrira toujours, même quand elle se croira guérie. Ne pas tenir compte de cette infortune, ce serait fausser la misanthropie d'Alceste. Car il est certain que, s'il avait été plus heureux dans ses préférences, toutes, ses amertumes se seraient adoucies. Supposez qu'au lieu de Célimpne, Éliante eût fixé son choix, et vous avouerez que la clémence d'une affection digne de lui n'aurait pas manqué de pacifier ses orages*. Comme Montausier, l'amant de Julie, il eût encore été l'ennemi déclaré des vices; mais nous ne le verrions plus fantasque, aigri, tourmenté par des nerfs agacés, faisant des algarades à propos de rien, cherchant une issue à ses vagues ressentiments, prenant en quelque sorte des pavés pour écraser des mouches, et se soulageant ainsi de tous les griefs qu'il tourne contre le genre humain, pour ne pas s'en prendre directement à lui-même, ou plutôt à celle qu'il aime et transfigure par son amour.

En résumé, Molière étudie les symptômes d'une maladie aiguë qui provient d'un excès de santé morale. Sans ce trouble momentané, la comédie n'existerait plus; car c'est le germe qui produit toutes les scènes où nos sourires se mêlent à la sympathie ; par exemple, celles où Alceste, qui tient en main les preuves décisives d'une trahison flagrante, accourt pour confondre l'infidèle, et finit par demander le pardon qu'il devait refuser, tant il se plaît à l'erreur dont il désire ne point être désabusé.

Le pnradoxe de Rousseau. Pourquoi rît-on d'Alceste? — Est-il besoin maintenant de rifuter pied à pied le réquisitoire de Rousseau contre Molière? Nous ne le pensons pas. Car il est clair qu'ici le ridicule n'est jamais un scandale pour la conscience , puisqu'il n'entame pas l'estime due à la personne, et porte seulement sur un travers qui se concilie avec le respect du bien ou la haine du mal. Quand saint Paul disait : Non plus sapere quàm oportet sa-

1. Dans un conte de Marmontel, le Misanthrope corrigé, Alceste a été converti à l'amour des hommes par le tableau « du bonheur au village • ; Ursula l'a consolé de Célimène. Il a dansé poui plaire à sa future : un peu plus, il prenait la houlette et le chalumeau.

père, sed sapere ad sobrietatem\ ne parlait-il pas comme Philinte donnant ce conseil à son ami :

La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété '.

Or cette mesure, Alceste ne la connaît plus; car l'imprudence de son cœur lui a fait perdre tout équilibre. Aussi prend-il sa bile pour de la sagesse. Au lieu de compatir aux misères qu'il déplore, et d'y remédier par la charité, il efi'arouche les coupables par les bourrasques d'une franchise indiscrète et brutale. On serait même tenté de croire qu'il hait plus le pécheur que les péchés; et, sous l'entêtement de ses hyperboles, on soupçonne le fanatisme d'an orgueil tyrannique. Au moins se défie-t-on d'une justice qui ne proportionne point la censure à la faute, et discrédite ses arrêts par un ton dinlaillibilité trop hautaine pour n'être pas choquante. Ne disons donc pas que le poète a le dessein pervers de tourner la vertu en dérision; car Alceste n'ofire prise au ridicule que dans les occasions où parle son humeur, et non sa raison.

Lorsqu'à propos d'une accolade donnée à un indifférent il lui arrive de s'écrier :

Et si pour mon maliieur j'en avois fait autant, Je m'irois de regret pendre tout à l'instant^.

on peut s'égayer aux dépens de cette boutade; mais on applaudit bientôt à ces nobles accents qui vont suivre :

Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre, l.e fond de notre ctour en nos discours se montre....

Quand il lui échappe de dire :

.... Je voudrois, m'en coutàt-il irrand chose, Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause ' ?

1. Éptlre : ad Romanos, XII. < Ne soyons pas sages plus qu'il no faut, inriis avec sobriété. »

2. Rousseau n'a pas l'esprit assez libre pour juger l'Ame dcsintéicssée de Molière. Ses critiques recouvrent une apologie personnelle. Il eut .lussi le tort de ne pas comprendra rimi)ortuiice de Céliiiicne et de son rôle. Uatis ses utopies, la fotiiinea toujours tenu peu do place.

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