‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 219 sur 411 · Comparez V/liade, cli. X.XIV, v · texte numérisé non relu

Comparez V/liade, cli. X.XIV, v

vants, Turpin et Roland. Navré de quatre épieux, Tarchevêque perd tout son sang; mais il ne rendra l'àme qu'après avoir béni les douze pairs que Roland va chercher sur le champ de bataille, afin que leurs corps soient consacrés par laprièie. Olivier est de ce nombre, et Roland se pâme, en le tenant serré dans ses bras.

La snort de Roland. — Adieux à Ourandal. — Epuisé par ce dernier effort, il sent bien que son tour est venu • mais, avant d'expirer, le héros se redresse ; car, pour que Durandal ne tombe pas aux mains des barbares, il essaye de la briser contre la « pierre bise des rocs. » Mais « l'acier grince sans se rompre, ni s'ébrécher. » Aussitôt, il exhale cette plainte : « Ah! sainte Marie, venez à mon aide, 0 Durandal, pour moi quel malheur! me voici en triste état; je ne puis te défendre. Que nul du moins ne te possède à qui un autre fait peur! Car tu fus long-temps au poing d'un brave tel qu'il n'en sera jamais en France, la terre libre. » Puis, recueillant ses dernières forces, il frappe encore « le perron de sardoine; » mais le marbre vole en éclats, sans que l'arme soit effleurée. Alors lui reviennent en foule tous les souvenirs du passé: une vision de gloire traverse les ténèbres qui l'enveloppent. « En ai-je assez conquis avec toi de pays et de terres où règne Charles à la barbe fleurie? » Faudra-t-il donc laisser aux païens telle relique? « Que Dieu le père sauve pareille honte à la France! » et le noble comte, plus qu'à demi mort, verse des larmes. Il s'étend à l'ombre d'un pin, il cache son olifant; puis, le visage tourné vers l'Espagne, sur la terre qu'il a conquise, il attend la délivrance:

A Dieu il tend le gant de sa droite :

Saint Gabriel le reçoit; mort est Roland: Dieu a son âme.

La revanche de Charleniagne. — Voilà le point culminant du récit: il pourrait s'arrêter là; mais l'instinct de justice qui est au fond du cœur français ne put admettre que ce sublimedésastre n'eiàt pas son lendemain de revanche. Même avant le dernier soupir de Roland, elle a déjà commencé ; car ses yeux défaillants ont vu fuir les Sarrasins

épouvantés par le fracas des soixante mille clairons français qui rcpondifcnt à un appel suprême. C'est le signal de la poursuite irrésistible qui va noyer dans l'Èbre les débris des vainqueurs massacrés en pleine déroute. Jusqu'où Charles ne les pourchasscrait-il pas, si un autre devoir ne lui imposait point la veillée du deuil? Car il faut que les martyrs de Roncevaux soient recueillis parmi les fleurs toutes vermeilles de leur sang, et que des mains pieuses les inhument en terre sainte. Déjà le cortège funèbre se mettait en marche quand tout à coup surgissent les renforts sarrasins que Baligant, l'émir de l'Egypte, avait mis sept ans à préparer. C'est toute une armée portée par une ilolle « dont les innombrables fanaux resplendissent de nuit sur la mer ». Une autre bataille va donc être livrée : l'issue en sera le combat singulier des deux x^hcfs Charles et Baligant qui succombe sous l'épce du roi très chrétien. Des lors, c'en est fait de Saragosse et de l'Espagne : cette conquête assure à Roland de triomphales funérailles, et l'empereur pourra regagner fièrement sa cité favorite, où la belle Aude, « aux yeux d'azur pâle », tombera morte à ses pieds, en apprenant la perte de son fiancé. Quant à Ganelon, il sera jugé par ses pairs. Le ciel même le condamne : car, dans l'épreuve du champ clos, son champion est vaincu. Le traître péritécarlclé, avecles trente ))arents qui sesonlfaits garants de son innocence ; et le poème est clos par l'apparition de l'ange Gabriel qui ordonne à Charles d'aller au secours du roi Vivien, assiégé par les infidèles'.

l'iiit*'! «le t'onipoisiti*»». — Telle est cette conception qui, malgré les rudesses de la forme, mérite une place d'honneur parmi les chansons chevaleres([ucs du moyen âge. Par la grandeur du dessin, la vérité des couleurs, la force de l'émotion, et la profondeur de l'accent, clic a même certains rapports de ])arenté avec les rar^^s chefs-d'œuvre qui sont l'orgueil de quelques peuples choisis. Il convient du

1. Cctlo persppctivo do nniivoniix InliciiP'^ nn noiis déplaît pas. La dcviso dos nations, comme rello dos hflros, doit Mre : '< rien n'pst fait quand il rpstp à f.iiro ». — Il ne faut pis (|n"alors un pcniilo Ri-misse, romme ici (";iiarl('mn(jfii(i qui <• plniiranl des yeux, et tirant sa barbe blanclic », s'écrie : i Uicu ! si peiiicuse est ma vie I »

moins d'y admirer l'unité d'une composlLion soutenue ^ Tandis que les récits des autres trouvères sont incohérents, confus et enchevêtrés de raille digressions-, ici tout marche avec suite et gradation dramatique : dans ce mouvement, cette logique et cette clarté se déclarent déjà les aptitudes de l'esprit français.

La sobriété du plan et la simplicité des moyens viennent peut-être de ce que le sujet n'est pas de pure invention. Sans doute, les circonstances accessoires de la scène primitive ont été altérées ou falsifiées^; mais, le fond étant de tradition, le rapsode semble s'être fait scrupule d'y mettre du sien : il n'a été que l'interprète ému de la légende populaire. Cela est si vrai que les plus anciens manuscrits de Roland sont les plus courts''.

Les caractères. — Charleniagnc idéalisé. — Pape et Roi — Pour ce qui est des caractères, ce serait se méprendre que de chercher dans une naïve esquisse cette variété de sentiments et ces nuances délicates on excelle la clairvoyance psychologique des grands poètes. L'art de distribuer les personnages sur des plans différents et de les subordonner en groupes distincts manque aussi à l'inexpérience d'un crayon rapide qui ne trace que des ébauches. L'action et les acteurs se déroulent donc comme sur le basrelief d'une longue frise; mais les lignes maîtresses des physionomies sont marquées du moins avec franchise et par des traits énergiques.

C'est ainsi que la ligure de Charlemagne a tout son relief et se détache en pleine lumière. Il ne joue plus ici le même rôle que dans ces épopées toutes féodales qui se plurent à dénigrer la mémoire du grand empereur et à l'abaisser au profit de ses pairs. Elles raillaient en lui un vieillard vindicatif et faible, violent et impuissant, tou-

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