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mœurs se rapprochent au point qu'il est parfois malaisé de les distinguer.
La question religieuse étant seule en cause entre ces adversaires qui représentent surtout des cultes hostiles, on ne s'étonne plus de l'ignorance naïve qui se mêle à ces haines d'Église. On peut même dire que les anachronismes de la légende ne sont pas trop démentis par l'hisloire. Par exemple, si les Francs du Nord, situés fort loin des Pyrénées, virent des Sarrasins dans tous les ennemis de Charlemagne, c'est qu'il n'y avait point encore de patrie sarrasine. L'unité du monde musulman tenait au nom seul de Mahomet, et l'invasion arabe eut d'abord un caractère cosmopolite ^ A plus forte raison les races occidentales ne pouvaient-elles savoir au juste quelles étaient les prescriptions du Prophète. Aussi tous ses fidèles furent-ils indistinctement réputés des païens, et des adorateurs d'idoles^. Ces illusions du fanatisme se firent d'autant plus facilement accepter que le sombre enthousiasme de la guerre sacrée travaillait alors toute l'Europe, et animait les cœurs au drame d'outre-mer.
L'approche de la première Croisade se révèle en effet dans l'intensité des sentiments qui inspirent ces purs soldats de la Croix. Ce sont bien des contemporains de Grégoire VII : on les reconnaît à une ferveur sereine, qui n'éprouve ni la crainte, ni le doute. L'idée du sacrifice, et je ne sais quel accent de mélancolie résignée, est l'âme de ce poème austère où le merveilleux n'a rien d'artiliciel et qui trahisse le procédé. Point de fées, d'enchanteurs, de magiciens, de mythologie amusante, et de fantaisie frivole. Au lieu de paraître un jeu d'imagination, les miracles n'y sont que des actes de foi ingénue, dont le christianisme est aussi étranger aux superstitions romaines, celtiques ou orientales, qu'aux subtilités des doctrines théologiques. En résumé, nous avons sous les yeux l'image d'une société
1. L'émir de Babyione ne vient-il pas au secours du roi Marsile?
2. Le trouvère dit que Marsile sert Mahomet, et « se réclame d'Apollon «. Après la victoire de Charlemagne, ses soldats brisent des statues d'Apollon, de Mahomet et de Tervagant (idole germaine ou gauloise).
croyante, mais avant tout guerrière, où les hommes vivent en armes et dans les camps, mais non dans l'ombre du cloître et de l'école, sous une tutelle ecclésiastique.
Celte (■li:insjon niérîle-t-e!Ic le ïîlre «lé|»03»ée? oui et non. — leiidesse de la foi-iue. — Est-cc à dire que tous ces mérites nous autorisent à ériger en épopée la Chanson de Roland, et à l'appeler notre Iliade gauloise ? Si la question s'adresse à des érudits et à des romanistes, la réponse pourra bien être affirmative. Quelques-uns môme, en comparant Charlemagne et Agameranon, Roland et Achille, Olivier et Patrocle, le duc Naymes et Nestor, croient voir entre les deux poèmes des rapports si curieux qu'ils les expliquent par des réminiscences. Il leur a semblé que notre antique rapsode avait entendu parler de son ancêtre grec; et, à l'appui de cette hypothèse, ils citent ce vers où se rencontre le nom d'Homère :
C'était l'Émir, le vieux d'anliquité ; Avaiil Virgile et Homère était né*.
Ils ajoutent que certains clercs du moyen Age lisaient ['Enéide, et qu'on étudiait dans les classes un abrégé de Viliade, en vers latins, dont l'auteur s'était caché sous le nom de Pindarc de Tlirhc^i. Il ne serait donc pas impossible que certaines traditions de l'époque antique eussent passé dans les chansons de geste. Ne retrouvons-nous pas dans celle de Roland i)ien dos formules qui ra])penent les habitudes d'Homère? C'est ainsi que Charlemagne est toujours « rp]mpereur à la Barbe lleurie », comme Achille « le Héros aux ])ieds légers ». Les chevaliers de, Uoncevaux ne cessent pas d'avoir « la chièrc [mine] hardie», et les femmes c< un clair visage ». Tous les palais sont « murbrins », toutes les villes « de forts cités vaillans » L'épithète homérique ileurit donc ici en pleine terre. Nous n'y contredirons pas. Mais il serait téméraire d'exagérer la portée deces similitudes fortuites, qui sont familières à tous
1. Vers 2615. Nous n'y voyons qu'une ignorance tjui fait sourire.
les monuments des âges primitifs*. Accordons seulement à des admirateurs trop complaisants que l'auteur de cette œuvre appartient à la vieille souche des grands aèdes, comme certains gentilshommes pauvres à qui la nohlesse de leur sang donne le pas sur des parvenus liers de leur vulgaire opulence. Par sa simplicité pathétique, et la franchise de son sul^lime, Théroude est donc moins éloigné d'Homère que tant de fastidieux rimcurs dont l'ambition usurpa le titre de poètes, et singea l'épopée.
Mais, s'il fait ligure près de ses conlrères du moyen âge, nous estimons que vis-à-vis d'Homère ou de Dante il redevient un simple ménestrel. Car, pour qu'une nation ait le privilège de produire un de ces chants immortels dont on ne cite que trois ou quatre apparitions victorieuses durant trois mille ans et plus, il faut un concours de combinaisons providentielles q * firent défaut à la France du onzième siècle. La condition première de cette bienheureuse fortune est que ce peuple sache parler comme un homme, avant d'avoir perdu son cœur d'enfant. Or, ne cherchons point ici les nuances d'un vocabulaire sonore délicat, énergique, souple et varié, qui puisse donner au.\' idées le relief et la vie. Au lieu d'être une caresse et une volupté, le bégayement du trouvère est aussi rude à la gorge que blessant pour l'oreille. N'en déplaise aux savanis qui regardent parfois les objets avec des verres grossissants,nous ne saurions donc regretter comme une merveille de logique un idiome qui, n'étant plus le latin, n'était pas encore le français, et eût été réfractaire môme au génie par son indigence, sa monotonie et sa rudesse. Sans nier les effets grandioses qu'une main hardie a parfois tirés d'un instrument si rauque ou si discordant, sachons donc juger les choses avec mesure; et ne comparons pas au Panthéon cette construction cyclopéenne dont les instinctives beautés ne sont que l'enfance de l'art, c'est-à-dire l'art de l'enfance.
Ici, les héros, les idées, les mots, tout semble de fer.
1. .C'est ainsi que, dans la Chanson de Roland, comme dans V Iliade, tous les combattants se lancent des injures, avant d'en venir aux mains.
Quantum ferrumf quantum ferrum!^ s'écrierait-on vo- Jonliers avec le roi Didier voyant, du liant de sa tour, ondoyer an loin, corarac des (lots d'acier, l'armée conduite par Gliarlemagne. Les vocables gothiques dont ce chant est hérissé ressemblent à des monstres fabuleux qui gardent un trésor et en éloignent les profanes. La raideur de ce dialecte em)Drisonne la poésie ainsi que le chevalier sous sa pesante armure. La lettre morte étoutîe la penser vivante sous la pierre d'un tombeau. Pour atténuer cette impression, quelques-uns diront qu'il existe une convenance naturelle entre le sujet, les personnages, c' ce glossaire forgé dans le même métal que les épées des preux ^. ]\Iais avouons plutôt qu'il faut un certain eiïort pour oublier ces gènes de la forme, et que les artifices des traducteurs les plus habiles ont peine à les dissimuler.
Idée <le la paîrîf, et de son unité. — lia dosïcc France. — Toutefois, si rien ne compense la ]ierfccti(m du style, tout lettré français doit fidèle souvenir à un poète qui, le premier, entrevit l'unité de la patrie sous le chaos des luttes féodales et tlaus le morcellement de ces ])rovinces alors si distinctes de race, de langage, de mœurs, et d'intérêts. La ])lupart des autres chansons de geste sont inspirées, soie par un esprit tout local où s'exagère l'isolement du régime féodal, soit par des tendances cosmopolites qui correspondent à la vie aventureuse di- la chevalerie errante. Tanlôt la scène se circonscrit dans l'étroit horizon d'une seigneurie, entre les tourelles du château oîi le trouvère recevait l'hospitalité. Tantôt l'action se disperse et vagabonde dans le monde entier : alors elle a pour théâtre tout l'espace compris entre Babylone et les colonnes d'flercule. Dans l'un et l'autre cas, le mot do Fr«?ice n'a jamais qu'une acception géographi(jue. Or, ici, la légende est vraiment nationale : les acteurs ne sont ni Lorrains, ni Picards, ni Champenois, mais Français. On
1. Que dp (rrl Lb IoxIr «in la version d'Oxford rappelle les lois promu! ffui^cs par Giiillamnc le ConquiTaiil, vers 1009.
2. On poiirr.iil ilirc cricuru ciiic ces hésitations de la pnrilo oui lo clianno des choses qui coinineiiceiiU
sent battre un cœur sympathique aux joies et aux deuils d'une mère commune à laquelle tous ses fils doivent leur sang. Il convient donc de vénérer comme une précieuse relique un poème qui, pour être plus voisin d'Ennius que d'Homère, n'en eut pas moins la gloire d'éveiller la conscience d'un peuple, et de lui apprendre la solidarité qui existe entre les membres d'une famille.
Seul poL'iiie inspiré par un désastre national. — Remarquons aussi, en terminant notre étude, que Vd Chanson de Roland est jusqu'ici la seule dont l'unique inspiration soit un désastre célébré du même accent qu'une victoire. Homère exalte Achille, et non Hector qui fut pourtant un plus grand cœur. Virgile sacrifie Turnus à Énée, bien que l'un défendît son pays, et que l'autre fût un aggresseur injuste. Eschyle a célébré Salamine ; mais les morts desThermopyles n'ont pas été loués par la Muse : car, même parmi les poètes, la défaite a peu d'amis. C'est donc un honneur pour la France du onzième siècle d'avoir préféré Roncevaux à Tolbiac et à Poitiers, Roland à Clovis et à Charles Martel. H fallait la générosité de l'âge chevaleresque pour immortaliser ainsi l'obscur défilé oià les vaillants, écrasés parlenombre, donnèrent l'exemple du sacrifice. Dans cette pitié si tendre pour des vaincus se reconnaît l'exaltation de la foi militante qui allait bientôt courir à la mort comme au salut, et mériter les palmes du martyre sous le fer des Infidèles. Assez d'autres ont fêté le succès pour que nous accordions la faveur d'une attention exceptionnelle à cette unique apologie du courage malheureux. Ce titre suffirait, au besoin, à recommander le poème de Roncevaux, surtout aujourd'hui : car il y a des tristesses qui conseillent l'espérance, et des colères qui inspire it les vertus capables de mériter la revanche.
ETUDES LITTEHAIRCS. II.