‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 227 sur 411 · On ne sait · texte numérisé non relu

On ne sait

17. Au fond. Joinville reprend ici nvecunsenlimenl chrétien le motif d Iloraco :

A mesure que la flotte avance, Joinvillc note tous les incidents qui varient la traversée, cntr'autres, « la fière merveille qui leur advint » près des côtes de Barbarie. Vers l'heure de vêpres, ils se trouvèrent en vue d'une montagne toute ronde; et, le lendemain matin, après avoir navigué toute la nuit, ils l'aperçurent encore, malgré les cinquante lieues qu'ils croyaient avoir parcourues : ce que voyant, les « mariniers tout ébahis » prirent peur. Alors- (( un prudhome de prestre » qui était à bord déclara que jamais en sa paroisse menace fâcheuse de sécheresse ou de pluie ^l'avait pu résister à trois processions faites par trois samedis de suite . Justement, c'était un samedi; et, aussitôt, l'équipage se mita circuler, bannières déployées, autour des deux mâts de la nef. Tout malade c[u'il était, Joinville se fit porter à bras sur le pont, pour participer à la cérémonie. « Or, depuis, ajoute-t-il, oncques ne vîmes la montagne. » Le troisième samedi, on arrivait à Chypre, sans encombre.

C'est là que Joinvillc entra directement au service du roi. L'occasion en fut la pénurie oix il se trouvait, après avoir soldé les frais de sa nef et de son ravitaillement*. Louis IX apprit qu'il était à court d'argent ; et, pour lui venir en aide, il l'attacha de près à sa personne '^ Voilà l'origine de la liaison qui suivit, et devint aussi familière que celle du fidèle Achate et du pieux Enée. D'autres l'ont comparée à l'amitié d'Henri IV et de Sully; mais ici le sentiment seul serait analogue; tout au moins y aurait-il cette différence que, dans le cas présent, les réparties

llli rohur et œs triplex circà pectus erat qui primus fragilem commisit i>rlago raton. « Il eut un cœur de chêne et de triple airain celui qui le premier con- !ia un fragile esquif à la mer. »

Nous avons voulu citer d'abord le texte de .Joinville avec son orthographe. Alin de rendre la lecture moins épineuse, nous ne le ferons plus. Les passades que nous traduirons se trouvent dans notre livre dos Origines (éditeur Fourautj : nous y avons recueilli, d'après le texte original, les plus heaux extraits de Joinville (de la page 75 à 11.0.)

1. C'est à Chypre qu'avaient été réunis les approvisionnements de vins, d'orge et de froment. Pour les peindre, Joinville a des images pittoresques. « Il .'oniIJait dit-il, que ce fussent mountaignes. »

2. Quelques-uns des chevaliers de Joinville menaçaient de l'abandonner, « s'il ne se pourvoyait de deniers. »

46 JOLN VILLE.

piquantes viennent du sujet, et les sages conseils du souverain qui le sermonne comme un Meulor'.

Mais ne nous attardons pas avec saint Louis en cette station de Chypre où il se laissa trop débonnairement amuser et duper par les ambassades des princes d'Asie qui, sous prétexte d'alliance, venaient rendormir par de vaincs promesses. Ces lenteurs furent telles que plusieurs croisés perdirent patience, et revinrent en France. Enlin, le samedi 22 mai 1249, les pèlerins quittaient la pointe de Limesson, « ce qui fut moult belle chose; car il semblait Cfue toute la mer, tant que l'œil pouvait voir, fût couverte de voiles- «. On cingla vers l'Egypte^, et, a})rès avoir plus ou moins rallié les débris de sa Hotte dispersée par une tempête*, le roi (ou plutôt le vent) décida qu'on mettrait le cap sur Damiettc.

Urbarqucmeiit ù lïaiiiîctte. — Saint Louis et Itona-

parte. — Ine isage «l'éiiopéc. — C'était le premier jeudi après la Pentecôte : cette heure fut aussi solennelle ([ue périlleuse; car il fallut débarquer en face de l'armée du Soudan. «Nous trouvâmes là toutes ses forces, sur le rivage de la mer, fort belles à regarder; car le Soudan porte les armes d'or,oià frappait le soleil qui faisait armes resplendir, Lebruitqu'ils menaient avec leurs timbales"^ et leurs cors sarrasinois était épouvantable à écouter i^. A cette vue, le roi mande ses barons, «pour avoir conseil. » Beaucoup étaient d'avis qu'il convenait d'attendre u le retour de ses gens » dont le tiers avait été disséminé par l'ouragan sur les côtes de Syrie. Mais « il ne voulut oncqucs les en croire », cl sa jirincipalc raison fut que jiar ïk « il donnciail cœur à ses ennemis. » Aussi linil-on par décider que l'on descendrait sur la plage « le voidrcdi devant la Trinité », pour

1. Ajoutons qu'Henri IV, sous ses airs de Icgèrclé, était encore plus politique et plus avisé que .Sully.

Page 1