‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 229 sur 411 · Les tiinjjalcs · texte numérisé non relu

Les tiinjjalcs

JOINVILLE. 4î)

entrée dans le sable aussi avant qu'elle put, et lui, et ses chevaliers saillirent très bien armés, et en fort bel attirail, puis se vinrent arranger près de nous. »

Quant au roi, on lui avait conseillé de rester en sa nef", et d'y attendre l'issue des opérations, comme fera plus tard Louis XIV, au passage du Rhin ', Mais il s'y refusa résolument ; et, dès qu'il eut ouï dire que l'enseigne de Saint-Denis était à terre, traversant à grands pas son vaisseau, malgré le Légat du pape qui voulait le retenir, « il sauta dans la mer, où il eut de l'eau jusqu'aux aisselles, » Alors, « l'écu au col, le heaume en la tète, et le glaive en main, il alla jusqu'à ses gens qui étaient sur le rivage. Quand il aperçut^ les Sarrasins, il mit son glaive en arrêt, et leur eût couru sus, si ses prudhommes l'eussent souffert ^ ».

N'est-ce point là une page d'épopée? Dans le rapide éclair de ce souvenir brille la flamme de la jeunesse; il est radieux comme l'enthousiasme d'une heure victorieuse. On put croire un instant que la Croix allait faire miracle: car, malgré les imprudences de l'assaillant, les Sarrasins furent saisis d'effroi ; et, après une ou deux charges, ne recevant aucun ordre de leur Sultan qui souffrait d'une maladie mortelle, ils abandonnèrent brusquement aux Français la cité de Damiette qu'il leur eût été si facile de ■défendre \ Or, s'ils avaient tenu bon, que serait devenue cette multitude campant sur le sable, sous un soleil brûlant, avec femmes et enfants, en grand désordre, dénuée de tout ce qui est indispensable à l'entretien ou à la subsistance d'une armée? Car la foi qui avait inspiré la croisade faisait oublier les moyens humains qui en eussent préparé le succès. Ce qui nous frappe ici dès le début, c'est la confusion d'une guerre féodale où des chefs s'engagent témérairement avec un désarroi que compliquent bientôt fautes sur fautes.

1. « Le soin de sa grandeur l'attachait au rivage » {Boileau.) •2. Le texte dit : « quant il choisit.. ;; Ce mot signifiait guetter (du gothique Kanxjan. voir) Glaive a ici le sens de lance.

3. Voir ce long récit dans notre volume des Origini-s, (de la p. 78 à S'i).

4. Ils se contentèrent de brûler le bazar où élaient toutes les marchandises.

Séjour à Dnmiette. — Marche sur le Caire. — • Le feu

jsrégeois. — La première fut la résolution de passera Damiette l'été de 1249 jusqu'au jour où les eaux du Nil commenceraient leur retraite'; car ces retards aggravèrent l'indiscipline ordinaire à toute armée du moyen âge. Favorisée par l'inaction, la licence se mit do plus en plus dans cette foule qui s'énerva sous les séductions d'un climat corrupteur. L'exemple partit de haut. « Les barons, qui auraient du garder du leur pour le bien employer en temps et lieu, se prirent à donner les grands mangers et les outrageuses viandes-. » Nous ne parlons pas du reste. Le menu peuple suivit, et l'orgie la plus brutale eut ses coudées franches « à une portée de petite pierre autour du pavillon royal. » Le bon roi en fut réduit à fermer les yeux ; car il n'était pas maître dans son camp ; peut-être aussi s'entendait-il mieux à transformer les mosquées en églises, ou à ordonner des processions"' qu'à organiser un plan de campagne, et à faire œuvre de général ou de politique.

Cependant, dès que la saison parut propice, on se mit en marche vers Babylone, c'est-à-dire vers le Caire, ainsi que l'avait conseillé le comte d'Artois. Mais que d'obstacles dès le premier pas! Il s'agissait de traverser un des bras du Nil, et l'on n'y parvint qu'après de vains efforts toujours déjoués par des attaques ou des ruses qui détruisaient en qucl([ucs heures l'ouvrage de plusieurs semaines \ Le plus terrible engin fut le feu Grégeois"' lancé sur les tours en bois (ou chals-chàleaux] que les croisés construisaient pour soutenir les travailleurs. « Sa façon était telle qu'il venait par devant aussi gros qu'un

1. Il y piit une exniise : on attendait Alphonse et sa réserve, ■i. Il innnfrrri-nt a outrance.

3. f^'e'^t ainsi que trois processions eiirnnt lieu dans le camp, par trois samedis, pour obtenir du Ciel le retour du comte de l'oitiers, dont la lloltilli' avait clocliassce par la tempête.

4. Au lieu de jeter des ponts, ils eurent le tort de construire des levées pour cliaque r-anal.

5. Il fut inventé chez les Orecs par l'arcliitectc Callinique, sous Constantin le Barbu. L'eau ne pouvait l'éteindre.

tonnel de verjus *, et la queue enflammée qui en sortait était bien aussi grande qu'une lance. Il faisait un tel bruit en venant qu'il semblait que ce fût la foudre. On eût dit un dragon qui volait par T air. li jeta.it telle clarté que l'on voyait aussi clair parmi le camp que s'il eût été jour.» Pour les croyants d'alors il y avait là je ne sais quelle magie diabolique. Aussi, toutes les fois que détonnaient ces fusées, le pieux roi se dressait-il sur son lit ; et, les mains tendues vers le ciel, il s'écriait en pleurant : '< Beau Sire Dieu, gardez-moi mes gens » : prières « qui nous firent grand profit dans le besoin », ajoute Joinville; car, lui aussi, il était persuadé que des oraisons étaient la meilleure garantie contre ces formidables bordées. En cela, il pensait comme un de ses frères d'armes, Gautiçr de Cureil, qui disait: «Nul ne nous peut défendre de ce péril, excepté Dieu. Toutes les fois qu'il nous lanceront le feu, je suis donc d'avis que nous nous mettions sur nos coudes et nos genoux pour supplier Notre Seigneur. »

Bref, ils perdirent cinquante jours en travaux inutiles ; or, un beau matin, grâce à un Bédouin, ils découvrirent que le fleuve était guéable. Ils le traversèrent donc à pied, vers l'aube, le 8 février, sous les traits des Turcs qui les attendaient à l'arrivée-. Alors commença cette série de combats qui, livrés parmi des chances diverses, du mardi gras 8 février 1250 au samedi suivant, se terminèrent par la défaite et la captivité de Louis IX.

Jotarnée de la ]raa<«<«oure. — Un peintre de bataille. — La première journée fut une victoire, mais chèrement achetée, ne fût-ce que par la mort du comte d'Artois, frère du Roi, jeune homme bouillant d'ardeur, qui, sourd à de sages conseils, se porta le premier en avant, sans être appuyé par des renforts promis, renversa tout sur son passage, et, entraînant par son exemple l'élite des Tem-

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