Il avait traduit sa Théoloijie nalurclle
le jour, à bâtons rompus, cette œuvre « consubstantielle à son auteur, et membre de sa vie. » Il se trouva pourtant qu'au bout de quelques années ces confidences intimes d'une raison, d'une âme et d'une conscience formèrent, comme par aventure, un ensemble de pages qui virent le jour, à Bordeaux, en 1580*. Dans cette édition de début, qui n'avait que deux livres^ le texte est plus suivi que dans les autres. Il ne contenait que des raisonnements clairs et précis, sans notes, et accompagnés de rares citations. On y sent mieux que plus tard le gentilhomme amateur dont la plume court, et le premier jet d'une fantaisie qui, depuis, se compliquera jusqu'au plus subtil raffinement.
niontaigne voyageur. i580. L Ecole buîssoniiîùre. — Cette année même, pour fuir le bruit importun de sa renommée naissante, Montaigne fut pris d'un désir subit de voyages et d'aventures. Il avait quarante-sept ans; et, depuis longtemps déjà, souffrait de douleurs néphrétiques. La raison de santé, et l'espoir de soulager son mal, soit par la distraction de la nouveauté, soit par l'usage de quelques eaux minérales, servirent de prétexte à ce brusque départ. Mais on peut supposer que la curiosité du moraliste n'y fut pas indifférente; car, sans sacrifier son repos à ce goût du changement, Montaigne n'était point de ces esprits routiniers qui n'esliment rien en dehors d'eux et de ce qui les. entoure. Publié en 1774^, son journal nous le montre en effet très soucieux de se conformer aux coutumes des différents pays, supérieur à toute prévention, s'offrant directement à l'impression immédiate des choses, habile à faire causer son monde pour savoir la vérité, et toujours allègre, malgré sa gravelle, qu'il amusait par des diversions souriantes^. Traité en
1. Les Essais de messire Michel, seigneur de Montaigne. Livres premier et second; Bourdeaus; par S. Mellanges, 1580, deux parties, petit in-8°.
2. La relation de ce voyage fut découverte en 1770 par labbé Prunis au chàleau de Montaigne que possédait alors le comte de Ségur de la Roquette, descendant, à la sixième génération, de la fille qui survécut à l'auteur des Essais. Ce journal fut en partie dicté, en partie écrit par Montaigne.
3. Pour qui voudrait suivre ses tracts, voici quel fut son itinéraire : Meaiix, Epernay»
personnage de haute conditi(>n (car son train était fort honnête), il se complaît à jouer le grand seigneur, mais afin d'entrer en relation avec les étrangers les plus considérables qu'il interrogeait sur les sciences, les lettres, les institutions et les mœurs. Il ne négligeait pas non plus' les petites gens; et, toujours en éveil, ne se lassait pas de regarder ou d'entendre- Loin de s'asservir à un itinéraire tracé d'avance, il revenait volontiers sur ses pas, mais par des voies différentes, et, ne suivant que son caprice, « haïssait le voisinage d'un lieu où il se deust reposer »; car il n'est jamais impatient d'en finira En d'autres termes, il fait volontiers l'école huissonnière, et se promène comme il écrit, à son aise, sans projet arrêté, par les sentiers, ou avec les détours qui lui agréent. Chemin faisant, il observe et retient tout, depuis les beautés de l'art ou de la nature jusqu'aux menus détails de la vie publiffue ou privée, jus((u'à la manière de tourner la broche. Mais le philosophe se divertit surtout de cette rapide succession d'usages, de lois et de croyances qui, d'une frontière à l'autre, se réfutent et se contredisent; car il y cherche des témoignages et dos arguments pour sa doctrine qui est la défiance de toute docliine.
Itome. .tloii«aî;;iie et Itossiiet. Le «•itoTon romain. Lo
«riiMiiiai de rindex, et les EssaiN. — La Suisse et l'Allemagne ne firent que le mettre en ap[tétit. Il songeait à pousser en Pologne, en Vahichie, en Grèce-. ISIais, cédant au désir de ses amis, il tourna bride vers l'Italie. Nous no
Chàlons, Vitry, la lisière de la Lorraine, Nf'urch;llcaii, Mirccoiiit, los Vosges Plombières, Mulhouse, Bàle, Pad» , Sclialtouse, Conslaiire. Il coupe ensuite par la Bavière, visile Lniisperg, AU(!sl)ui:ii^, Munich, et s'enfonro dans les Alpes pour aller par le Tyrol et Insprurlc en Ilalic. En passant par Trente, Hovère, Vérone, l'adoue, Venise, Ferrare, l3ologne, Florence, Sienne, Montellasronc, il arrive à Uonie, et revient par I^iici|ues, Padonc, Milan, le mont Cenis, C.himhéry.
1 C'est loul le conlr.iire de Cjiàteaiihriand, 17iommp<'nni(i/''r]iii se fnit Ini-nième, dévore l'espaee, et ne voyaffe qu'en artiste, pour occuper ou rcniiilir son iniasinalinn. Il clien-hail des motifs de tableaux dont il put se faire plnire. .loseph, son domestique, disait de lui : « Dès qu'il est arrivé dans un lieu, il n'a rien de plus pressé que d'en repartir. »
•i. Il visait surtout aux pays peu fréquentés alors. « Rome, il la désiroit d'.iutant moins voir qu'elle estoit cogneuc d'un chacun; il n'y avoit laquais qui no leur peut dire nouvelle de Florence et de Ferrure, a
le suivrons pas de station en station, à Venise où « il rendit deux grosses pierres-, après souper », à Bologne « où les verres lui paraissent trop petits «, à Florence où « les vins ont une doulceur lasche » Arrêtons-nous seulement à Rome où il arriva le dernier jour de novembre, et fut très contrarié de rencontrer des Français qui le saluaient en sa langue. Sauf cet inconvénient, il s'y trouve comme chez lui : car il la connaît de longue date : c'est presque sa première patrie. Aussi n'a-t-il plus besoin de guide : bientôt, il sera même de force à en remontrer aux plus doctes. Il y resta plus de cinq mois ; et, tout imprégné des souvenirs antiques, un esprit tel que le sien se mit dès l'abord à l'unisson du spectacle qui les évoquait sous ses yeux. Dès lors, ce n'est plus seulement son humeur qui s'égaie et se joue, mais le profond sentiment de l'histoire qui se déclare et se prononce. La ville éternelle l'élève au-dessus de lui-même, et lui inspire une éloquence dont la majesté ne déparerait pas une page de Bossuet. On en jugera par ces notes que n'a pu refroidir la main de son secrétaire. « H disoit qu'on ne voyoit rien de Rome que le' ciel sous lequel elle avoit esté assise, et le plant de son giste; que cette science qu'il en avoit estoit abstraite et contemplatifve. Cens qui disoient qu'on y voyoit au moins les ruynes de Rome en disoient trop; car les ruynes d'une si espouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire : ce n'estoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemy de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable; et, parce qu'encore tout mort, ranversé et desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruyne mesme. Ces petites montres de sa ruine qui paroissent encores au-dessus de la bière, c'estoitla Fortune qui les avoit conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du moade réitérée tant de fois à sa ruyne n'avoient pu universelement esteindre. Mais estoit vraisemblable que ces membres desvisagez qui en restoient c'estoient les moins dignes, et que la furie des ennemis de ceste
gloire immortelle les avoit portés, premièrement, à ruyncr ce qu'il y avoil de plus beau et de plus digne : les bastiments de ceste Rome bas tarde qu'on alait asteure* atachant à ces masures, quoiqu'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisoient resouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aus voustes et parois des esglisesque les Huguenots viennent d'y desraolir. Encore craignoit-il, à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnust pas tout, et que la sépulture ne fust elle-mesme pour la plupart ensevelie^. »
Quel auguste langage ! quelle grandiose impression nous laisse l'idée de ce vaste cimetière au-dessus duquel surnagent à peine quelques débris! C'est là tout ensemble du Sénèque, du Lucain, et de l'Horace des grandes Odes. Celui qui parlait si dignement de l'antiquité méritait bien ce titre de Cifoi/cn ivinain (|ue la Curie lui décerna, sans rire. « au nom du Sénat et du Peuple », et dont il disait : « C'est un titre vain : tant y a pourtant que j'ai reçu beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu. » Aussi, ne sourironsnous pas du tribut que paye à la gloriole bumaine ce contempteur de ses illusions.
On lui devait bien aussi réparation des ombrageuses défiances qui, dès son arrivée, avaient confisqué comme contrebande son volume des Essais, pour le soumettre au tribunal de YJndcx. (censuré par un fvaler ignorant, il lui fut restitué par le Maitre du sacré Palais, « qui le pria
1. « Qu'on allait h cette heure. » Nous avons cru devoir respecter le texte du scrihe.
2. Happrnr-lions dore texte quelques lignes traduites d'un livre éloquent aussi do M. Emiiio Castelar, l'ancien président de la République en l']spaj;ne : « Uoine est la cité des éternelles tristesses, la mort n'a p s même respecté la ciMidre des morts. F..cs atomes de Ces.ir, Sylla, Cincinnatus, Camille, roulent peul-èlre dans la poussière que le vent balaye ; pcul-i-lre nuancent ils lé;j(!rcmi'nt les ailes fragiles d'un papillon, ou se dilatont-ils à travers les fibres. ;^racicuses di! l'herbe que la clièvrn ■sauvage fauihc de sa dent affilée. Que rcsli!-t-il di; ces hommes (|ui Kouvernaicn' lu monde? Quelques ruiiclics de poussière amoncelées sur d'antres couches, ou s sont évanouis les Césars et les tribuns, les vainqueurs cl les vaincus, les Honiain , et Ici barbares, les miiilres <'t les csilavcs, :ian.* peser plus ((iic d'autre.' cendres dans la balance de l'univers cl la gravitation du polo. » {L'art, la rclirjinn cl la iiatui-o en Italie.
de n'avoir aucun égard » à un jugement « où il y avoit plusieurs sottises. » Il « remit à sa franchise et conscience » le soin « de r'Iiabiller ce qu'il verroit estre de mauvais goust ?>, et se dit assuré qu'il continuerait « d'aider à l'Église par son éloquence *. »
Le maire de Bordeauv. 8a politique. IVî guelfe ni g^lbelin. La peste. Montaîji^ne n est pas un héros. — Il avait quitté Rome"\ en passant par Ancône, Fano, Urbino, et s'était arrêté au commencement de mai 1581 à Bagno délia Villa, pour y prendre les eaux, lorsque, le jeudi 7 septembre, une lettre lui annonça que « Messieurs de Bordeaux » l'avaient élu maire de cette ville, le l'''aoùt précédent. Cette nouvelle lui fit hâter son départ. De Lucques, il revint à Rome, et y reçut l'appel des Jurais qui lui notifiaient le résultat des suffrages"'. Il s'excusa d'abord; mais à de pressantes instances s'ajouta le commandement du Roi^, et il finit par accepter une charge « d'autant plus belle, dit-il, qu'elle n'a ni loyer, ni gain aultre que l'honneur de son exécution. » Il l'exerça de juillet 1582 à juillet 1586; car, deux ans après sa première investiture, ses compatriotes lui confièrent encore le même mandat.
C'était malgré lui qu'âgé de cinquante anw il rentrait dans la vie publique, sous la menace des discordes civiles et religieuses qui, assoupies en apparence, allaient
Le livre en fut donc quille pour quelques mois de purgatoire. La diplomatie du sacré Collège alT^ctait une sécurité qu'elle n'avait pas. Cette courtoisie était de l'habileté.
2. Montaigne partit de Rome, très édifié sur ses superstitions. Il avait assisté ;i une scène d'exorcisme. Lo Spiritato (le possédé), ancien notaire, tenu par un licou au pif'd de l'autel, était là, grinçant des dents, tordant la bouche, déraisonnant. Le prêtre, après maintes conjurations, déclara l'esprit malin mis en fuite : le peuple le crut; mais Montaigne ne ie vit pas partir.
Sous ses yeux se déroula aussi la sanglante procession des péniteuciers qui se déchiraient à coups de fouet.
Entouré de ces étranges scènes, il dut prendre des notes pour ses Essais.