‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 246 sur 411 · Mémoires du Président de Tiiou · texte numérisé non relu

Mémoires du Président de Tiiou

2. Cliarroa (1541-1603) fit plus : il prit la devise morale de son maître, et, sur la maison qu'il fit bâtir, à Condom, en 1600, il grava ces mots : Je ne sais. Oa pourrait intituler le Traité de la sagesse : « Esprit raisonné de Montaigne, ou les Essais inis en ordre. « Il les abrégea, les ordonna. (Voir les Grands Écrivains du aeiiieine siècle, par Gustave Merlet, de la p. 2-^S à 238).

esprit, et se hâta de l'appeler auprès de lui par des instances gracieuses*. Mais, afi'aibli par l'âge et la maladie, celui-ci déclina courtoisement ces avances. En remerciant, il disait : « Les inclinations des peuples se nianionl à ontlées; si la pente est une lois prinse à vostre faveur, elle l'emportera de son propre branle jusqucs au bout-. « En même temps il formait des vœux pour une victoire décisive qui faciliterait la paix. Ajoutons qu'Henri IV se méprit sur les motifs de ce refus, et eut la maladresse d'oifrir de l'argent; ce qui lui attira cette lière réponse, datée du 2 septembre 1590 : « Je n'ay jamais reçu bien quelconque de la libéralité des rois, non plus que demandé, ni mérité, et n'ay reçu nul payement des ])as ([uc j ay employés à leur service.... Ce que j'ay faict pour les prédécesseurs de Vostre Majesté, je le feray encore plus Yolontiers pour elle. » Il promettait en terminant d'aller visiter le souverain dans sa capitale. Mais sa lin prématurée ne le permit ])as.

Il n'était pas de ceux que l'beure dernière prend au dépourvu. Quoi qu'en dise Pascal, qui l'accuse « de n'avoir pensé par tout son livre qu'à mourir lâchement et mollement », il sut quitter la vie avec constance et courage. Après avoir distribué de sa main à tous ses gens les legs qu'il voulait leur laisser, il s'étciguil, dit Pasquier, « en sa maison de Montaigne, où luy tomba une esquinancie sur l.i langue, de telle façon qu'il demeura trois jours entiers, })lcin d'entendement, sans ])Ouvoir parler : au moyen de quoi il estoit conlrainct d'avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et, comme il sentit sa lin approcher, il ])ria par un ])elil bulletin sa femme de mander quebjues gentilshommes, siens voisins, afin de pnmdre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, ils lirenl dire la messe en sa chambre; et, comuie le preslre estoit sur l'élévation du Corpus Domitti, ce pauvre gen-

1. Iliiiri IV, a[(rés la vicloiro do Coutras, élnil allé coucher au chàluau do Monlait,'ric, (|iioii|UC lo si-isnoiir ,lu lieu tiiil p.nir l'ariiiéo ([iii vi'iiail d'ftrc liallin'. — La Ifllre (le Montaigne a (■!(! ilerouvi-rli" |);ir M. .Inhiiial.

2. Le roi n'en élail ipi'aiix pruludoi Je sa royaulc encore prccuiro. Il n'ciiUa dans Paris uni! le 21 mai IJU'i.

tilhomrae s'élance au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu, sur son lict, les mains jointes, et, en ce dernier acte, rendit son esprit à Dieu : qui i'ust un beau miroir de l'intérieur de son âme. »

Les éditions des Essais. Lenr mérite relatif. — Quelques mois après, sa dépouille tut transportée à Bordeaux, dans l'église d'une cominanderie de Saint-Antoine qui est aujourd'hui la chapelle du collège. On y voit encore le monument que sa veuve lui fit ériger, et qu'un de ses descendants restaura, en 1803. A la nouvelle de ce malheur, Mlle de Gournay vint offrir des consolations filiales à Mme de Montaigne, qui lui remit un exemplaire des Essais augmenté et corrigé par l'auteur *. Il servit de base à l'édition que cette respectable personne fît paraître, en 1595, et qui, de l'avis des critiques les plus compétents, semble supérieure à toutes les autres^. Il ne faut pas la confondre avec celle qui suivit, en 1635; car Mlle de Gournay, cédant alors au goût contemporain, eut l'idée malencontreuse de rajeunir le style, et de corriger l'orthographe de son père adoptif ^. En voulant mieux faire, elle gâta son premier travail. Le nombre des éditions publiées jusqu'à nos jours dépasse cent trente-six : chiffre qui prouve que la gloire de ce livre immortel grandit avec les années*.

Le crédit de ]Tlontaignc. — Elle rencontra pourtant des résistances, d'abord au seizième siècle; car il fut trop

1. La bibliothèque de Bordeaux possède un autre exemplaire de 1588 revisé par Montaigna lui-même, et dont Naigeon se servit pour son édition de 1802. Ce texte avait passé du château de Montaigne chez les Feuillants de Bordeaux. Naigeon profila de ces additions manuscrites, et de tous les suppléments parvenus alors jusqu'à nous.

2. Elle p;irut en in-folio, à Paris, chez Abel l'Angelier, ou Michel Sonnius. Nous aurions plus de confiance dans l'exemplaire de 1588.

3. En publiant st-s propres œuvres (16'Jfi), Mlle de Gournay avait pourtant lancé des anathèmes contre tout audacieux qui oserait toucher soit aux mots, soit à la substance de sa pensée. Elle le maudissait comme « violateur d'un sépulcre innocent. »

4. Entre les innombrables travaux dont Montaigne a été l'objet, signalons la collection du doi'teur Payen, mort le 7 février 1870. Elle comprend toutes les éditions de Montaigne, toutes les traductions des Essais, trente-sept ouvrages qui lui ont appartenu, signés et annotés par lui, tous les articles dont il fut l'objet, un glossaire des lettres particulières, des autograpiies, etc.

fanatique pour goûter un modéré qui s'éloignait des réformateurs par ses sentiments, des persécuteurs par ses principes. Nous excepterons toutefois les meilleurs esprits de ce temps, Juste Lipse, (pi le plaça au-dessus des sept sages de la Grèce, de Thou et Pasquier, qui n'en parlent qu'avec une tendre admiration, le cardinal du Perron, qui appelle les Essais le Bréviaire des honnêtes gens , Shakespeare qui les lut, les annota de sa main, et en fit passer plus d'une pensée dans ses drames*.

Au dix-septième siècle, décrié par les puristes, jugé d'un ton protecteur parla fatuité orgueilleuse de Balzac-, maudit par le puritanisme de Port-Royal, qui profita de ses lumières sans l'avouer^, taxé d'impiété par Pascal (]ui l'ut presque aussi sévère pour lui que pour les jésuites, irailé par Arnauld et xNicole de menteur, de corrupteur cià'uine effrontée^ méconnu par Malebranche , qui ose ra])peler UTX pédant'^ il fui du moins vengé de ces injures par les plus illustres représentants du pur esprit français : La Bruyère, Molière, La Fontaine et Mme de Sévigné, qui disait : « Oh ! l'aimable homme ! qu'il est de bonne com))agnie ! C'est mon ancien ami; mais, à force de m'ôtre ancien, il m'est toujours nouveau. Mon Dieu ! que ce livre est plein de sens ! »

Au dix-huitième siècle, il ne pouvait manquer d'être regardé comme un ancêtre; tout le parti philosophique le traita du moins en précurseur qui avait préparé ses voies. Il est certain qu'il semble jiarfois donner la main à Voltaire"; pourtant, il y eut une ])art d'illusion ou de calcul

1. Le Muséfi brilaimiquc possède cet exemplaire signé île sa iii:iiii, av(« la date 1603.

2. « Ce seriit une espèce de miracle qu'un homme nit pu ii.irlrr pnrcinciit dans la barbarie do. Queri'y et de Pôriffor-I.'i {liulzac)

3. « Il est pit'in d'un si grand nombre d'infnmios lionteuses et do m.ixirncs impies qu'il est clran^'o (|u'(in l'.iit soulTerl si longlcmps dans los mains do tout le monde. » {Ai-naud). — Mnntaifîne n'aurait pas aimé la morgue janséniste.

4. « Il s'est fait pluliit un pr.danl à la cavalière qu'il ne s'est rendu judicieux et honnête liommo. » (Malebranclie).

5. Montaigne, .Saint-IOvrcmond, Bayle, Fontenelle font la chaîne du seizième au dii-scptièmc siècle. Voltaire le loua ainsi :

Montaigne, cet auteur charmant,

dans cette admiration. Car, outre que Montaigne n'aime pas les nouveautés qui dérangent sa quiétude, il estime, comme Pascal lui-même, que l'homme est mauvais par nature; en cela, il s'accorde avec le plus austère jansénisme. Or, l'idée fixe des encyclopédistes est tout opposée : car ils croient à la bonté originelle de l'espèce humaine, et n'atlrihL:ent sa corruption qu'aux vices du régime social. A plus forte raison Montaigne n'eût-il pas été flatté de se voir placé par Sylvain Maréchal à côté de d'Holbach et de La Mettrie, dans le DicLionnaire des Athées.

Le dix-neuvième siècle ne lui a pas fait cette injure. En admirant le génie d'un écrivain dont la langue fut comme ime source de Jouvence pour les rénovateurs de l'école romantique, il reconnaît ses propres qualités ou quelques-uns de ses défauts dans le scepticisme tolérant d'un moraliste, qui, selon Mlle de Gournay, désenseigne la sottise, et a pressenti, deviné ou appelé de ses vœux les principaux progrès de la raison moderne.

LES ESSAIS DE MO\TAIGi\E

Étude littéraire.

MétîiOile discua-sîve de ïflontai^ne. — Sa doctrine évasive, et son caractère ondoyant écliap^tent aux formules.— Devant un livre qui commence et finit à chaque page, se renouvelle sans cesse, même quand il se répète, et réserve toujours de l'inattendu même à ses amis les plus intimes, l'embarras du critique est égal au plaisir du

Tour à tour profond et frivole, Dans son château paisiblement.

Loin de t'iut frondeur maldvole.

Doutant de tout impunément, Et se moquant très librement Des docteurs fourrés de l'Ecole.

lecteur. Gomment réduire à l'unité d'une doctrine ces jeux d'un penseur détaché de toute doctrine? Gomment soumettre à l'analyse cette causerie qui ne s'assujettit qu'au pur caprice? Gar Montaipjne écrit comme il voyage. A droite, la route lui paraît-elle maussade, il prend à gauche. A-t-il négligé quelque objet digne d'attention, il fait volteface, et revient au point de départ. Si ses chapitres tiennent plus qu'ils ne promettent, leurs titres promettent donc rarement ce qu'ils tiennent; et, en général, il ne choisit une matière que pour la quitter à la première rencontre. Lorsque ses imaginations se suivent, c'est de loin; « elles ne se regardent, comme il dit, que d'une vue oblique. « N'at-il pMSSoin de nous avertir qu'il procède « par saults et gambades 5), qu'il aime « à se laisser rouler au vent », qu'il ce n'a d'aultre sergent de bande que fortune à ranger ses pièces », qu'il veut nous montrer « son pas naturel et ordinaire, ainsy délracqué qu'il est? » Bref, il n'y a nulle conception d'ensemble en « ce fagotage » qui « s'est basli à diverses poses et intervalles », sans préméditation, selon la fantaisie d'une humeur ondoyante et diverse ^ Ses idées ont la mobilité « du vif argent qui va se menuisant et s'esparpillant sous les doigts », lorsqu'on prétend le saisir ou le contraindre. Par conséquent, les formules n'ont aucune prise sur ce libre esprit qui fuit, se dérobe, et, du jour au lendemain, ne se reconnaît plus.

Telle est l'impression de ceux qui abordent les Essais, comme il abordait lui-même la plupart des sujets qu'il traite, au hasard et à l'aventure. On serait alors tenté de le regarder comme un rêveur plus soucieux de s'ébattre que de s'assagir. Mais, pour peu qu'on le pratique familièrement, les traits décisifs d'une physionomie se dégagent, et l'harmonie d'un caractère éclate sous les contradiclions de ces confidences qui se sont fait écouter du lointain avenir, sans avoirjaraais songé à la postérité.

Li'unlté morale du livre. — Sa bonne fol. — Ce qui

1. Voilà bien l'tiomrnfi qui sera « ronfroRné, si son cor lui presse l'orteil, » et à qni le niesme pas do son clicval « SRinble lantnsl ruiln, lanlost aysé, la mesma ruute courte uu longue, suivaol que lu tour est nébuleux uu clair. >

nous frappe tout d'abord, c'est la bonne foi d'une conscience qui voudrait savoir la vérité sur la destinée humaine, mais se résigne d'avance à des mécomptes, et s'en console par le sentiment de sa pleine indépendance, ou l'attrait même d'une poursuite désintéressée. Faute de mieux, l'observateur aura du moins enrichi son expérience, et satisfait sa curiosité par de nouveaux témoignages qui pourront confirmer son doute universel. Or, cette incertitude ne lui étant jamais un tourment, il paraît moins désireux de la dissiper que de s'y affermir, et de la propager autour de lui comme un calmant propre à tempérer le fanatisme des violents qui se croient infaillibles. Il entre même quelque prévention dans cette défiance qui suspend tout jugement, de peur d'être dupe. Il est visible qu'au lieu de se tourner en douloureuse inquiétude, ces indécisions lui deviennent une sorte de volupté. Elles se prêtent si bien aux ressources de sa verve, et les font valoir avec tant d'avantage que nous finissons par y soupçonner un secret parti pris, ou l'entraînement d'une habitude irrésistible. En effet, il n'est pas une question frivole ou sérieuse que Montaigne ne s'ingénie à résoudre par le pour et le contre. Qu'il s'agisse de la vie pratique ou morale, de l'objet le plus vulgaire ou le plus relevé, il ne risque une opinion que pour rebondir vers une autre qui la contredit; mais il lui en oppose immédiatement une troisième dont il s'écarte de nouveau, sans s'arrêter à aucune. On dirait un pendule agité par de légères oscillations jusqu'au moment o\x il trouve son équilibre dans l'immobilité, à égale distance des points extrêmes qu'il avait touchés un instant pour s'en éloigner au plus vite. Voilà quelle est la méthode, ou plutôt (car ce mot ne sied guère à Montaigne) l'allure instinctive d'une intelligence que M. Prévost-Paradol^ comparait à ce champ de bataille où, semées par Jason, les dents d'un dragon « se changèrent soudain en hommes armés prêts à s'égorger les uns les autres, » Mais,

l. Eludes sur les moralistes français. Il dit encore : « Dans cet esprit né pour le doute, chaque pensée est comme une voix à laquelle l'écho répond sur le champ, non pour la répéter, mais pour la démentir, »

tandis que cette îutte intérieure est pour certaines âmes une fatigue et une souffrance, elle divertit comme une comédie ce philosophe narquois et souriant qui cherche dans une enquête impuissante son amusement, et même son repos.

Doctrine des Essais. — Son quartier général. — Chapitre sur Rainiond Scbond. — Pour nous en convaincre, il suffirait d'ouvrir à la première page venue ce journal psychologique où l'homme et l'écrivain ne font qu'un. Mais il vaut mieux aller droit à un chapitre capital et de longue haleine, où se concentrent les éléments épars dans tous les autres; car il ressemble à un grand lac au sein duquel se seraient déversés les cours d'eau descendus des collines environnantes. Nous voulons parler de l'étude que Montaigne intitule Apologie de Raimond SebondK Dans sa jeunesse, pour complaire à son père, il avait traduit un livre latin de ce docteur espagnol, la Théologie nalurelle^ traité qui prouvait la nécessité de la foi par a la vue du monde et des créatures. » C'était une entreprise analogue à l'ouvrage de Fénclon sur Y Existence df Dieu. Publiée en 1569, selon les vjlontés paternelles, cette traduction subit des censures diverses : les uns estimèrent périlleux le projet d'appuyer le dogme sur la raison, et les autres reprochèrent à la thèse de n'être pas concluante. Or, ce fut sous couleur de répondre à ces objections qiu" Montaigne composa cet essai dédié à la reine Marguerite-, esprit aimable, friand de doctes entretiens, aussi peu prude que possible, et affranchi de toute idée gênante.

Apparence d'a|inlo;s;ie reliu;ieiise. — Entrons donc dans cet arsenal du pyrrbonisme. Nous y verrons briller de leur plus vif éclatlcs armes par lesquelles les sccpli((uc3 de tous les temps ont combattu la certitude, et prétendu

1. NéauqiiiiiziiMnfi sicrlo, à IJaiTclonn, Raiiiioml do Séboiide professait la mcdorino. la Ihéologir, cl la bi'oiatique à l'Universilo de Toulouse, vers i'iSO. Il niourul ou 4432. Ses ouvrages Boni : 'y/ieoiogio moralis l'i87, Lyon; de Natura homini.t dinlodi. Cologne, 1501, in-'r.

2. Heine de Navarrp. fp.mnie d'Henri IV', f|u"clle épousa en 1572, lorsqu'il élail prince de Bcarn. Ci:Ue union fui malheureuse, et suivie de divorce. Klle mourut en i6i&, et laissa des ménioircs curieux.

l'exterminer du cœur humain. Ce nestpas que ce des'sein se manifeste ouvertement, et de prime abord. Avant de déclarer ainsi la guerre à la raison, et de la réduire à merci, Montaigne s'empresse de légitimer ses hostilités par un spécieux prétexte. Il affecte de laisser entendre qu'il désire venger les croyances chrétiennes contreceuxqui jugeraient insuffisante la démonstration tentée par Rairaond Sébond. Mais c'est tout simplement une précaution oratoire qui lui assure la liberté de tout dire, et de ruiner impitoyablement le fragile édifice de nos connaissances; car il s'acharne avec une joie maligne à taquiner par mainte chicane ceux qui pensent que les moyens humains peuvent suppléer à la Grâce. Tout en faisant mine de se porter au secours de Raimond Sébond, il ne perd aucune occasion de le réfuter sinon directement, au moins à mots couverts, par les doutes qu'il glisse à mi-voix, etqui, s'attaquantàla foi philosophique, pourraient bien par surcroît compromettre la foi religieuse. Tout au plus se borne-t-il à concéder que lamélhode du théologien espagnol est un pis aller pour certains esprits dont le sens grossier a besoin de ces clartés artificielles.

Mais, lorsqu 'après ces préludes il se retourne contre les incrédules qui ne veulent pas se rendre aux raisons produites par Raimond Sébond, il n'use plus d'aucun détour et se découvre en toute franchise. Bien loin de secouer rudement ses adversaires, comme il l'annonçait, il renchérit sur leurs scrupules, et se contente, pour sauver les apnarences, de se courroucer de temps en temps au nom de la Majesté divine outragée. « Non certes, a-t-il l'air de dire vous n'avez point tort de vous refuser à la faiblesse des raisonnements qu'on vous offre. INIais en auriez-vous donc de meilleurs à nous proposer? » Et alors, il énumère à perte de vue toutes les causes d'erreur qui accusent l'aveuglement de la raison livrée à sa propre misère. Il s'en donne à cœur joie, et se laisse mener en tout sens par le démon de l'ironie. Voltaire lui-même n'a pas eu cet accent et cet entrain.

Kéant de rhomme en face de I infini. — Comme fera

plus tard Pascal, lorsqu'il place l'homme entre deux infinis pour l'effrayer de son néant, il commence par mettre brusquement la créature en face des cieux astronomiques et de leur immensité. Puis, après avoir ainsi élargi notre horizon et renversé le trône imaginaire où siégeait le roi d'un si chétif empire, il demande à quel titre ce souverain déchu ose se persuader « que le branle admirable de la voulte céleste, la lumière éternelle de ses flambeaux roulant si fièrement surnos lestes, et les mouvements cspouvantablos de cette mer infinie soycnt cstablis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et son service^? « Or, en parlant de la sorte, il ne fait que démentir un théologien qui plaidait les causes finales et l'économie providentielle de l'univers^.

L. Iioinnie et les animaux. — Sa prt'-tendiie royauté. — De ces hauteurs redescendant sur terre, il confond par un nouvel argument la présomption de notre espèce qui dédaigne comme inférieurs les autres habitants de notre planète. Considérant les animaux, hirondelles, chiens, faucons, bœufs, pies, araignées, éléphants, il célèbre leurs instincts, leur langage, leur indu s trie, « leur délibération, pensement ctconclusion », lcurfidélit('',j'allaisdirelours vertus, et même, dans certains cas « une sorte de vénération ou religion". » En un mot, il nous les présente comme des confrères'', et les élève jusqu'à nous, pour mieux nous abais-

i. Haymond Sebond disait en effet : « Homme, jelte iiardiment ta vue bien loin autour de loi, et contemple si de tant de nienii)res, de tant de diverses pièces do cette grande machine il y en a aucune qui ne ieserve. Ce ciel, cette terre, cet air, cette mer et tout ce qui est en eux est continuel lenicnt embcsogné pour ton service. Ce branle divers (lu soleil, cette constante variété des saisons ne regardent qu'à ta né ensilé. Écoule la voix de toutes les rréatures qui le crie. Le ciel le dit : Je te fournis la lumière du jour, alin que tu veilles; l'ombre de la nuit, afin que tu dormes. »

2. Pascal dira : n Que l'iiomme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme ÔRare dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve loge, j'entends l'univers, il apprennes ;i estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même son juste prix. » {h'd. Jlarrl, page 2.)

3 II prétend qu'après plusieurs ablutions et purifications, les éléph.nils haussent leur trompe, et • se plantent en conlenipialion, » devant le soleil levant.

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